LIVRE IV. — PREMIERE MOITIE
qui l'avait quittée malgré elle pour celte désastreuse expédition , où il devait laisser sur la terre infidèle un de ses frères, tant de loyaux serviteurs, les os de tant de martyrs. La vue de la France ellemême ne put le consoler. « Si j'endurais seul la boute et le malheur, disait-il à un évêque , si mes péchés n'avaient pas tourné au préjudice de l'Église universelle , je me résignerais. Mais hélas! toute la chrétienté est tombée par moi dans l’opprobre et la confusion *. »
L'état où il retrouvait l'Europe n’était pas propre à le consoler. Le revers qu’il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église ; c’en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu’on remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le peuple par l’esprit des croisades, avait déjà porté son fruit le plus effrayant, la haine de la loi2, l'enthousiasme sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce caractère démagogique du mysticisme, qui devait se produire nettement dans les jacqueries des siècles suivants, particulièrement dans la révolte des paysans de Souabe , en 1525 , et des anabaptistes, en 1538, il apparut déjà dans l’insurrection des Pastoureaux 8, qui éclata pendant l’absence de saint Louis. C'étaient les plus misérables habitants des campagnes, des bergers surtout, qui , entendant dire que le roi était prisonnier, s'armèrent, s’attroupèrent, formèrent une grande armée , déclarèrent qu’ils voulaient aller le délivrer4. Peut-être fut-ce un simple prétexte, peut-être l’opinion que le pauvre peuple s’était déjà formée de Louis, lui avait-elle donné un immeuse et vague espoir de soulagement et de délivrance.
li. Après cc m’envoia querre par nn rallct de sa chambre. Quant je ving devant li en sa chambre, là où il estoit tout seul , et il me vit et C6tandi ses bras et me dit : A ! Senesehal ! j'ai pardu ma mère. • — Lorsque saint Louis traitait avec le Soudan pour sa rançon , il lui dit que s'il voulait designer une somme raisonnable, il manderait à sa mère qu'elle la payât. • Et ils dis- Irent : Comment est -ce que vous ne nous voulez «lire que vous ferez ccs choses? et le roy respondi que il ne savoit se la reine le rourroit faire, pour ce que rlle estoit sa dame. • Joinville, p. 73.
1 Math. Paris, p. 601. Oculis in terram defixis, cura summâ trislitià et crebris «uspiriis imaginabatur caplionem suam , et per eam , christianitalis gêneraient coiilusioiicm. — Si solus opprobrium cl patercr adversitaicm cl nou redundarent peccala mea in ecclcsiam universalem , «quauimiter sustincretn. Sed heu mihi ! tota Christianitas per me induit confusionem. — On chanta une messe du Saint-Esprit pour le calmrr , et il en reçut quelque consolation.
* Périsse la loi, vive la grâce ! Luther.
* Math. Paris, p. 550, sqq. — Aux premiers soulèvements du peuple de Sens , 1rs rebelles se créèrent un
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! Cc qui est certain , c’est que ccs bergers se mon- | traient partout ennemis des prêtres cl les massacraient j ils conféraient eux-mêmes les sacrements. Ils reconnaissaient pour chef un homme inconnu, qu'ils appelaient le grand maître de Hongrie5. Ils I traversèrent impunément Paris, Orléans, une grande partie de la France. On parvint cependant à dissiper et détruire ces bande9 *.
Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son devoir de chrétien , comprenant toutes les vertus de la royauté dans les pratiques de la dévotion, et s’imputant à lui-méme comme péché tout désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour satisfaire cette conscience timorée et inquiète. Mal- * gré ses frères, ses enfants, scs barons, ses sujets ,
: il restitua au roi d'Angleterre le Périgord, le Limousin, l'Agenois, et ce qu’il avait en Qucrcy et en 1 Saintongc, à condition que Henri renonçât à scs 1 droits sur la Normandie, la Touraine, l’Anjou, le ! Maine et le Poitou (1259). Les provinces cédées ne le lui pardonnèrent jamais , et quand il fut canonisé , elles refusèrent de célébrer sa fêle.
Cette préoccupation excessive des choses de la conscience aurait ôté à la France toute action extérieure. Mais la France n’était pas encore dans la main du roi. Le roi sc resserrait, se relirait en soi. La France débordait au dehors.
D’une part, l'Angleterre gouvernée par des Poitevins, par des Français du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du Nord, Simon de Montfort , comte de Leicestcr , second fils du fa-
clergé, des évêques, un pape avec set cardinaux. Continuateur de Nangis , 1315. — Les pastoureaux avaient aussi une espèce de tribunal ecclésiastique. Ibid., 1390. — Les Flamands s’étaient soumis à une hiérarchie, à laquelle ila durent de pouvoir prolonger longtemps leur opiniâtre résistance. Grande Cliron. de Flandres, xive siècle. — Les plus fameux routiers avaient pris le | titre d'archiprétres. Froissart , vol. 1, ch. 177. — Les Jacques eux-mêmes avaient formé une monarchie. Id., ibid., ch. 184.— Les Maillotins s'étaient de même classés en dizaines, cinquantaines et centaines. Id., ibid., cli. 182-3-4. Juvén. des Ursins, anu. 1382, et Anon. de Saint-Denis, Ilist. de Charles VI. Monleil, t. I, p.286.
4 Math. Paris, p. 550. Multiplicati sunt vehementer, adeô ut ad ceutum millia et plures recensiti, signa sihi lacèrent militaria, et in signo corum agnus vexillifer figarabatur.
5 II prétendait avoir à la main une lel tre de la Vierge Marie, qui appelait les bergers à la terre sainte, et pour accréditer cette fable, il tenait cette main constamment fermée. Ibid.
* Id., ibid. Dispcrsi sunt, et quasi canes rabidi passim detruncati.
meux Monlfort. chef de la croisade des Albigeois. j I)e l'aulrc côté, les Provençaux sous Charles d'Anjou , frère de saint Louis, conquirent le royaume des Deux -Sicilcs , et consommèrent en Italie la ruine de la maison de Souabe.
Le roi d’Angleterre , Henri 111 , avait porté la peine des fautes de Jean. Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n’avait pu se relever qu’en se mettant sans réserve entre les mains de l’Église; autrement les Français lui prenaient l’Angleterre . comme ils avaient pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage ; il donna à des Italiens tous les béiiéfiecs d’Angleterre, ceux mêmes que les barons normands avaient fondés pour les ecclesiastiques de leur famille. Les barons ne souffraient pas patiemment celle tyrannie de l'Église, et s'en prenaient au roi qu’ils accusaient de faiblesse. Serré entre ces deux partis, et recc- : vaut tous les coups qu’ils portaient, à qui le roi pouvait- il se fier? à nul autre qu'à nos Français du Midi, aux Poitevins surtout, compatriotes de sa mère.
Ces Méridionaux , élevés dans les maximes du droit romain, étaient favorables au pouvoir monarchique, cl naturellement ennemis des barons. C'était l’époque où saint Louis accueillait les traditions du droit impérial, et introduisait bon gré mal gré l'esprit de Justinien dans la loi féodale. En Allemagne , Frédéric 11 s’efforçait de faire prévaloir les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort différent ; elles contribuèrent à l'élévation do la royauté en France, et la ruinèrent en Angleterre et en Allemagne.
Pour imposer à l’Angleterre l’esprit du Midi, il eût fallu des armées permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III ne savait où en prendre ; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier d’ailleurs une chose importante , c'est la disproportion qui se trouvait nécessairement alors entre les )>esoins et les ressources. Les besoins étaient déjà grands; l’ordre administratif commençait à se constituer ; ou essayait des armées permanentes. Les ressources étaient faibles, ou nulles; la production industrielle, qui alimente la prodigieuse consommation du fisc dans les temps modernes, avait à peine commencé. C'était encore
1 C’est l’opinion d’Hallam lui-même.
1 Nangis, ad ann. 1230.
* A la tête te trouvait Robert Thwinge, chevalier du
Yorksbire, qu'une provision papale avait privé du droit d’élire à un bénéfice provenant de sa famille. Cca associé«, bien qu’ils ne fussent que quatre-vingts , parvinrent, par la célérité cl le mystère de leurs mouvements,
l'àgc du privilège; les barons, le clergé, tout le monde avait à alléguer Ici ou tel droit pour ne rien payer. Depuis la gTandc Charte surtout , une foule d’abus lucratifs ayant été supprimés, le gouvernement anglais semblait n’élre plus qu’une méthode pour faire mourir le roi de faim '.
La grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronage, un élément nouveau , le peuple, qui peu à peu les mit d’accord. A une révolution, il faut un homme; ce fut Simon de Monlfort; ce fils du conquérant du Languedoc étaitdesliné à poursuivre sur les ministres poitevins de Henri III la guerre héréditaire de sa famille contre les hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint Louis, haïssait ces Monlfort J, qui avaient fait tant de mal à son pays. Simon pensa qu'il uc gagnerait rien à rester à la cour de France, et passa en Angleterre. Les Monlfort, comtes de Leicester, appartenaient aux deux pays. Le roi Henri combla Simon ; il lui donna sa sœur, et l’envoya en Guienne , réprimer les troubles de ce pays. Simon s’y conduisit avec tant de dureté qu’il fallut le rappeler. Alors il tourna conLre le roi. Ce roi n'avait jamais été plus puissant en apparence , ni plus faible en réalité. Il s’imaginait qu’il pourrait acheter pièce à pièce les dépouilles de la maison de Souabe. Son frère, Richard de Cornouailles, venait d'acquérir, argent comptant, le litre d’empereur, et le pape avait concédé à son üls celui de roi de Naples. Cependant toute l’Angleterre était pleine de troubles. On n’avait su d’autre remède à la tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les agents du pape ; une association s'était formée dans ce but *. En 1258, un parlement fut assemblé à Oxford; c’est la première fois que les assemblées prennent ce titre1 * * 4. Le roi y avait de nouveau juré la grande Charte, et s’était mis en tutelle entre les mains de vingt-quatre barons. Au bout de six ans de guerres. les deux partis invoquèrent l’arbitrage de saint Louis. Le pieux roi, également inspiré de la Bible et du droit romain , décida qu’tï fallait obéir aux puissances , et annula les statuts d’Oxford, déjà cassés par le pape. Le roi Henri devait rentrer en possession de toute sa puissance , sauf les chartes
à persuader au peuple qu’ils étaient en bien plus grand nombre. Ils assassinèrent les courriers du pape, écrivirent des lettres menaçantes aux ecclésiastiques étrangers, etc. Au bout de huit mois, le roi interposa son autorité, Thwiuge se rendit à Rome , où il gagna son procès, et conféra le bénéfice, etc. Lingard, III, 101.
4 Guizot, Essais sur l’Uist, de France, p. 458.