LIVRE IV. — PREMIÈRE MOITIÉ
et louables coutumes du royaume d’Angleterre antérieures aux statuts d’Oxford <1264).
Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un signal de guerre. Simon de Montfort eut recours i un moyen extrême. Il intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants dans le parlement. Étrange destinée de celte famille ! Au douzième siècle, un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis le Gros , après la bataille de Drenncville, d’armer les milices communales. Son père, l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipcs du midi de la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la participation des droits politiques, essayant toutefois d’associer la religion à scs projets , et de faire de cette guerre une croisade
Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de saint Louis, elle était téméraire, ce semble; l’avenir devait juger ce jugement. C'était la première fois qu’il sortait de celte réserve qu'il s'était jusqu’alors imposée. Sans doute, à cette époque, l'influence du clergé d’une part, de l’autre celle des légistes, le préoccupaient de l’idée du droit absolu de la royauté. Celte grande et subite puissance de la France, pendant les discordes cl l’abaissement de l'Angleterre et de l’Empire, était une tentation. Elle portait Louis à quitter peu à peu le rùle de médiateur pacifique qu’il s'était contenté autrefois déjouer entre le pape ci l’Empereur. L’illustre et infortunée maison de Souabc était abattue ; le pape mettait à l'encan scs dépouilles. Il les offrait à qui en voudrait, au roi d’Angleterre , au roi de France. Louis refusa d’abord pour lui-méme, mais il permit à son frère Charles d'accepter. C'était mettre un royaume de plus dans sa maison, mais aussi sur sa conscience le poids d’un royaume. L’Église, il est vrai , répondait de tout. Le fils du grand Frédéric II, Conrad, et le bâtard Manfred, étaient, disait-on, des impies, des ennemis du pape, des princes plus mahométans que chrétiens1 * 3. Cependant, tout cela suffisait-il pour qu’on leur prit leur héritage? et si Manfred était coupable, qu’a-
1 La veille de la bataille de Lewos , il ordonna à chaque soldat de s’attacher une croix blanche sur la
poitrine et sur l’épaule, et d'employer le soir suivant A des actes de religion.
3 Ils avaient, comme leur père, confié la justice même à des Sarrasins.
* ■ Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux dans les armes, sévère, et fort redoute de tous les rois du inonde, magnanime , et de hautes pensées qui l’égalaient aux plus grandes entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme et fidèle dans toutes ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant presque jamais, décent comme un religieux, zèle catlio- 3. IICHUKT,
nr TREIZIÈME SIÈCLE. LOUIS IX. 541
v, iit-il faille fils de Conrad, le pauvre petit Corra- J dino , le dernier rejeton de tant d’empereurs? il avait à peine trois ans.
Ce frère de saint Louis, ce Charles d’Anjou, dont | son admirateur Villani a laissé un portrait si ter- ! rible , cet homme noir, qui dormait peu a, fut un ! démon tentateur pour saint Louis. Il avait épousé Réatrix , la dernière des quatre tilles du comte de Provence. Les trois aînées étaient reines 4, cl faisaient asseoir Béatrix sur un escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l’âme violente et avide de son mari; il lui fallait aussi un Irène i elle, et n’importe à quel prix. I.a Provence comme l’hérij tière de Provence, devait souhaiter une consolation pour l’hymen odieux qui la .soumettait aux Français ; si les vaisseaux de Marseille assujettie portaient le pavillon de France, il fallait qu’au moins ce pavillon triomphât sur les mers, et humiliât ceux des Italiens.
Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de Souabe, sans revenir sur scs destinées, qui ne sont autres que la lutte du sacerdoce et de l’empire. Qu’on m’excuse de cette digression. Cette famille périt; c’est la dernière fois que nous devons en parler.
La maison dcFrauconicctdeSouabc,dc11cnrilV à Frédéric Barberousse, de celui-ci à Frédéric II, et jusqu’à Corradino en qui elle devait s’éteindre, présenta, au milieu d’une foule d'actes violents et tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester indifférent à son sort : ce caractère est l'héroïsme des affections privées. C’était le trait commun de tout le parti gibelin : le dévouement de ; l'homme à l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manquèrent d’amis prêts à com- ! battre et mourir volontiers pour eux. Et iis le i méritaient par leur magnanimité. C’est à Godefroy ! de Bouillon , au fils des ennemis héréditaires de sa famille que Henri IV remit le drapeau de l’Empire ; on sait comment Godefroy reconnut cette confiance admirable. Le jeune Corradino eut sou Pyladc dans le jeune Frédéric d’Autriche, entants
lique, âpre â rendre justice, féroce dans ses regards. 5n taille était grande et nerveuse, sa couleur olivâtre, son ne* fort grand. Il paraissait plus fait qu’aucun 1 autre seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait i presque point. 11 fut prodigue d'armes envers ses che- 1 valiers ; mais avide d’acquérir, de quelque part que ce ' fût, des terres, des seigneuries et de l’argent , pour fournir à ses entreprises. Jamais il ne prit de plaisir aux mimes, aux troubadours et aux gens de cour. * Giov. Villani, liv. Vit, c. l,ap. Sismondi, Républiques italiennes, III, 339.
* Femmes «les rois de France et d’Angleterre , et de l’empereur Richard de Cornouailles.
héroïques que le vainqueur ne sépara pas dans la mort. La patrie elle-même, que les Gibelins d’Italie troublèrent tant de fois , elle leur était chère , alors même qu’ils l'immolaient. Dante a placé dans l’enfer le chef des Gibelins de Florence, Farinata dcgli Uberli. Mais, de la façon dont il en parle, il n’est point de noble cœur qui ne voudrait place à côté d’un tel homme sur la couche de feu. » Hélas? dit l’ombre héroïque, je n’étais pas seul à la bataille où nous vainquîmes Florence, mais au conseil où les vainqueurs proposaient de la détruire, je parlai seul, et la sauvai »
Un tout autre esprit semble avoir dominé chex les Guelfes. Ceux-ci, vrais Italiens, amis de l’église tant qu’elle le fut de la liberté, sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère, et prêts à immoler le genre humain à une idée. Pour juger ce parti, il faut l’observer, soit dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes, soit dans l’épuration successive, par où Florence descendit comme dans les cercles d’un autre enfer de Dante , des Gibelins aux Guelfes, des Guelfes blancs aux Guelfes noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de la Société guelfe, jusqu’à ce qu’elle parvint au fond de ecl abîme démagogique, où un cardcur de laine fut un instant gonfalonier de la république. Là, elle demanda, comme remède, le mal même qui lui avait fait horreur dans les Gibelins, la tyrannie; tyrannie violente, et puis tyrannie douce, quand le sentiment s'émoussa.
Ce dur esprit guelfe, qui n’épargna pas même Dante , qui fît sa route et par l’alliance de l'Église , et par celle de la France, crut atteindre son but dans la proscription des nobles. On rasa leurs châteaux hors des villes; dans les villes, on prit leurs maisons fortes ; on les mit si bas , ces nobles hommes , ces héros , ces Uberli de Florence, ces Doria de Gènes , que dans celte dernière ville on anoblissait pour dégrader , et que pour récompenser un noble, on l’élevait à la dignité de plébéien. Alors les marchands furent contents et se crurent forts. Ils dominèrent les campagnes à leur tour , comme avaient fait les citoyens des villes antiques. Toutefois, que substituèrent-ils à la noblesse, au principe militaire qu’ils avaient détruit? des soldats de louage qui les trompèrent, les rançonnèrent
1 Dante, Infcrno, c. X :
Ma fu ’io sol colà do ve nofferlo Fu per ciascun di torre via Fiorcnta ,
Colui chc la difesi a viso aperto.
5 1235, 1317. Noccra fut surnommé Notera de ’ Payant. Sismondi , Républiques italiennes. II, 440.
* A la mort de Corradino, il voulut s’échapper, enfermé dans un tonneau ; mais une boucle de ses che-
ct devinrent leurs maîtres , jusqu'à ce que les uns et les autres furent accablés par l’invasion des étrangers.
Telle fut, en deux mots, l’histoire du vrai parti italien , du parti guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de forme dès qu’il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une métamorphose hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et Galeas Visconli , tout ce que l'antiquité avait raconté ou inventé des Phalaris et des Agalhocle.
L'acquisition du royaume de Naples qui , en apparence, élevait si haut la maison de Souabc, fol justement ce qui la perdit. Elle entreprit de former le plus bizarre mélange d’éléments ennemis, d’unir et de mêler les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la porte de l’Église; et par ses colonies mahométancs de Luccria et de Noccra *, elle constitua la papauté en état de siège. Alors devait commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas mieux d’un prince tout Sicilien, qui voulait faire prévaloir chez elle le droit romain , c’est-à-dire , le nivellement de l’ancien Empire; la seule loi de succession , en rendant les partages égaux entre les frères, eût j divisé et abaissé toutes les grandes maisons. La i dynastie de Souabe fut haie en Allemagne comme | italienne, en Italie comme allemande ou comme arabe ; tout se retira d'elle. Frédéric II vit son beau-père, Jean de Brienne , saisir le temps où il était à la terre sainte , pour lui enlever Naples. Son propre fils , Henri, qu’il avait désigné son ; héritier, renouvela contre lui la révolte de Henri V contre son père , tandis que son autre fils , le bel I Enzio, était enseveli pour toujours dans les prisons de Bologne8. Enfin, son chancelier, sou ami le plus i cher, Pierre de Vignes, tenta de l’empoisonner4.
! Après ce dernier coup , il ne restait plus qu’à se voiler la tête, comme César aux ides de mars. Frédéric abjura toute ambition, demanda à résigner tout pour se retirer à la terre sainte 5 6 ; il voulait, du moins , mourir en paix. Le pape ne le permit pas.
Alors, le vieux lion s’enfonça dans la cruauté ; au siège de Parme, il faisait chaque jour décapiter quatre de scs prisonniers 4. Il protégea l’horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on
veux le trahit.* Ah ! il n’y a que le roi Enrio qui puisse avoir de si beaux cheveux blonds!...* — Ou a une lettre de Frédéric aux Bolonais , pour leur rappeler l'inconstance de la fortune et lenr redemander son fils en les menaçant de tout son courroux. Pétri de Vineis, 1. H, c. 54.
4 IMatli. Paris, ap. Sismondi, Républ. ital., III, 77.
» Id.,ibid.,80.
* Sismondi, Républ. ital., 111,86.