‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 207 sur 398 · HI TREIZIÈME SIÈCLE. LOTIS IX. S · texte numérisé non relu

HI TREIZIÈME SIÈCLE. LOTIS IX. S

de son père. Il ne se fiait guère qu’à eux ; il en avait appelé neuf mille encore de Sicile , et dans sa dernière bataille , c’est à leur tète qu’il chargeait l’ennemi *.

On prétend que Charles d’Anjou dut sa victoire à l’ordre déloyal qu’il donna aux siens, de frapper aux chevaux *. C’était agir contre toute chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie française avait trop d’avantage sur une armée composée principalement de troupes légères. Quand Manfred vit lessiens en fuite, il voulut mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. Hoc est signurn Dei, dit-il; il se jeta à travers les Français et y trouva la mort. Charles d’Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre excommunié; mais les Français eux-mémes apportèrent chacun une pierre, et lui dressèrent un tombeau 7.

justice, et la respectait si fort, qu’il était permis & tout homme de plaider contre l’empereur, sans que le rang du monarque lui donnât aucune faveur auprès des tribunaux, ou qu'aucun avocat hésitât à se charger contre lui de la cause du dernier de ses sujets. Hais , malgré cet amour pour la justice, il en tempérait quelquefois la rigueur par sa clémence. ■ (Traduction de Sismondi. Remarquez que Villani est guelfe, et Jamsilla gibelin.)

8 Au printemps de l’an 1254. Il n’avait que vingt-six ans. Jamsilla, t. VIII, p. 507 ; Sismondi, Républ. ital., III, 143.

< Voici le portrait qu'en font les contemporains , Math. Spinelli, Ricordon, Summonte, Collonueio, etc. Il était «loué d'un grand courage, aimait les arts, était généreux et avait beaucoup d'urbanité. Il était bien fait. et beau de visage; mais il menait une vie dissolue; il déshonora sa senur, mariée au comte de Caserte; il ne craignait ni Dieu ni les saints; il se lia avec les Sarrasins, dont il se servit pour tyranniser les ecclésiastiques, et s'adonna â l'astrologie superstitieuse des Arabes. — Il se vantait de 6a naissance illégitime, et disait que les grands naissaient d'ordinaire d’unions défendues. Michaud, V, 43.

8 Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu’i Luccria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie. Avant la bataille, Maufred envoya des ambassadeurs pour négocier. Charles répondit : » Va dire au sultan de Noccrn que je ne veux que bataille, et qu’aujourd’bui même je le mettrai en cnler, ou il me mettra en paradis. « Sismondi, Républ. ital., III, 153, 347.

« Id.,ibid., 348. f'oy. aussi Descr. victor. obt. per Carol., ap. Duchrsne, V, 845.

1 Le légat du pape le fit déterrer, et jeter sur les confins du royaume de Naples et de la campagne de Rome. — Dante, Purgatorio, c. III.

Biondo ers c betlo et «li gentile aspctlo.

Foi sorridendo disse : lo son Manfrcdi...

Sc 'I jwulor di Cosenxa ch' alla caccia ,

Di me fu messo per Clémente, allora Avctse in Dio ben letta questa fsccia,

Cette victoire facile ri’adoucil pas davantage le farouche conquérant de Naples. Il lança par tout le pays iinenuée d'agents avides, qui, fondant comme des sauterelles, mangèrent le fruit, l’arbre, cl presque la terre Les choses allèrent si loin que le pape lui-même, qui avait appelé le lléau, se repentit, et fit des remontrances à Charles d’Anjou. Les plaintes retentissaient dans toute l'Italie , et au delà des Alpes. Tout le parti gibelin de Naples, de Toscane, Pise surtout, implorait le secours du jeune Corradino. La mère de l’héroïque enfant le retint longtemps , inquiète de le voir si jeune encore entrer dans cette funèbre Italie, où toute sa famille avait trouvé son tombeau. Mais dès qu’il eut quinze ans, il n'y eut plus moyen de le retenir. Sou jeune ami, Frédéric d’Autriche, dépouillé comme lui de son héritage, s’associa à sa fortune2. Ils passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus à peine dans la Lombardie , le duc de Bavière s'alarma , et laissa le jeune fils des empereurs poursuivre son périlleux voyage , avec trois ou quatre mille hommes d’armes seulement. (Juand ils passèrent devant Rome, le pape qu'on en avertit dit seulement : Laissons aller ces victimes *.

Cependant la petite troupe avait grossi : outre les Gibelins d'Italie , des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui , comme dans un duel ils auraient tiré l’épée pour le plus faible. Il y avait une grande ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils rencontrèrent, derrière le Tagliacozzo, l’armée de Charles d'Anjou, ils passèrent hardiment le fleuve et dispersèrent tout ce qu’ils trouvèrent devant eux. Ils croyaient la victoire gagnée , lorsque Chartes, qui, sur l’avis d’un vieux et rusé chevalier, s’était retiré derrière une colline avec ses meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs fatigués et dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent cl furent écrasés.

Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se persuada sans doute, par une interprétation forcée du droit romain , qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de lèse - majesté ; et d'ailleurs l’ennemi de l’Église n’étail-il pas hors de tout droit?

1/osm «tel corpo mio saricno «ncora In CO «Ici ponte preuo a Bracvenlo,

Sotto U guardia délia grave mora.

Or le hagna la pioggia c muove 'I vento...

1 A lutin les emplois qui existaient dans l'ancienne administration , Charles avait joint tous les emplois correspondants qu’il connaissait en France, en sorte que le nombre «Ica fonctionnaires était plus que doublé. Sismomli, I. lit, p. 557, d'après Malaspiua, I. III, c. 10.

1 Sismomli, Rvpubl. ital., III, 371.

On prétend que le papo le confirma dans ce sentiment cl lui écrivit : f 'ita Corradini mors Caroli 4. Charles nomma parmi ses créatures des juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la chose était si inouïe qu'entre ces juges mêmes il s’en trouva pour défendre Corradino, les autres se turent. Un seul condamna, et il sc chargea de lire la sentence sur l’échafaud. Ce ne fut pas impunément. Le propre gendre de Charles d’Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l’échafaud, cttua le juge d’un coup d’épée, en disant: «Il ne l’appartient pas, misérable, de condamner à mort si noble et si gentil seigneur! »

Le malheureux enfant n’en fut pas moins décapité avec son inséparable ami, Frédéric d’Autriche. Il ne laissa échapper aucune plainte : « O ma mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi!* Puis il jeta son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement ramassé, fut porté à la sœur de Corradino , à sou beau-frère le roi d’Aragon. On sait les Vêpres siciliennes.

Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabc. Une fille en restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l’Europe était aux pieds de Frédéric II. Lorsque celle famille tomba, lorsque les papes poursuivirent par tout le monde ce qui restait de cette race de cipèrea *, le Saxon se repentit d’avoir pris pour femme la fille de l’empereur. Il la frappa brutalement; il fil plus, il la blessa au cœur en plaçant à côté d’elle dans son propre château et à sa table une odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de rendre hommage. L’infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son sang, résolut de fuir. Un fidèle serviteur de sa maison lui amena un bateau sur l’Elbe, au pied de la roche qui dominait le château. Elle devait descendre par une corde, au péril de sa vie. Ce n’était pa9 le péril qui l’arrêtait; mais elle laissait un petit enfant. Au moment de partir, elle voulut le voir encore, et l’embrasser, endormi dans son berceau. Ce fut là un déchirement!... Dans le transport de la douleur maternelle , elle ne l’embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut : il est connu dans l'histoire sous le nom de Frédéric le Mordu ; cc fut le plus implacable ennemi de son père.

3 Plolum.ri Lue., Hist. Ecoles.. I. XXII, c. 36. Rayualdi, $ 20, p. 261. Sismondi, III , 360.

4 Giannone, I. XIX, c. 4. M. Sismondi croit devoir rejeter cette tradition. Plusieurs écrivains assurent que le pa|>e reprocha amèreraeut à Charles la mort de Corradiuo. Sismomli, Schmidt, et ta plupart des historiens modernes qui ont parlé de Cunradin , ont trop négligé de faire usage de Joanues Yitoduranus. Nous y reviendrons ailleurs.

* Pc Vipcrrn semoie Frédéric» secundi.

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