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Jusqu'à quel point saint Louis eut-il part à celte barbare conquête de Charles d'Anjou , il est diflicile de le déterminer. C'est à lui que le pape s’était adressé pour avoir vengeance de la maison de Souabe, >■ comme à son défenseur, comme à son bras droit *. » Nul doute qu'il n'ait du moins autorisé l'entreprise de son frère. Le dernier cl le plus sincère représentant du moyen Age devait en épouser aveuglément la violence religieuse. Celte guerre de Sicile était encore une croisade. Faire la guerre aux Hohenslaufen, alliés des Arabes, c'était encore combattre les infidèles; c'était une œuvre pieuse d'enlever à la maison de Souabc celte Italie du | Midi qu'elle livrait aux Arabes de Sicile, de fermer l’Europeà l'Afrique, la chrétienté au mahométisme. . Ajoutez que le principe du moyen âge, déjà attaqué de tout c6té, devenait plus âpre et plus violent dans les àines qui lui restaient fidèles. Personne ne veut mourir, pas plus les systèmes que les individus. Ce vieux monde, qui sentait la vie lui échap- I per tout à l'heure, se contractait et devenait plus farouche. Commençant lui-méme à douter de soi . il n'eu était que plus cruel pour ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces éprouvaient sans se l'expliquer le besoiu de se confirmer dans la foi par l’intolérance.
Croire cl frapper, sc donner bien de garde de raisonner et de discourir, fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à tâtons, telle était la pensée enfantine du moyen âge. C'est le principe commun des persécutions religieuses et des croisades. Cette idée s'affaiblissait singulièrement dans les âmes au treizième siècle. L’horreur pour les Sarrasins avait diminué1 * 3; le découragement était venu, et la lassitude. L’Europe sentait con- [ fusement qu'elle avait peu de prise sur celte massive Asie. On avait eu le temps, en deux siècles, d'apprendre à fond ce que c'clail que ces effroyables guerres. Les croisés qui , sur la foi de nos poèmes chevaleresques , avaient été chercher des empires de Trcbisonde, des paradis de Jéricho,
1 Tanquàm ad defensionis su® dexteram. Nantis,
ap. Preuves des libertés de l'Église gallicane , tome I ,
1 Saint Louis montra pour les Sarrasins une grande [
douceur. « Il fesait riches moût de Sarrasins que il avait i'èt baptizer, et les assemblait par mariages avec- (juc cresliennes... Quand il calait outre mer, il commanda et fiat commander à sa gent que ils n’occissent
pas les femmes ne les enfant des Sarrasins; ainçois les preissenl vis et les amenassent pour fère les baptisier. Auaiuc it commandoit eu taut corne il pooit , que les Sarrasins ne fussent pat occis, mès lussent pris et tenus en prison. Et aucune foiz forfesait l'en en sa court d’escuelet d'argent nu d'autres choses de telle manière; '
des Jérusalem d'émeraude et de saphir, u'avaienl trouvé qu’âpres vallées , cavalerie de vautours , tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le maigre ombrage du palmier. La croisade avait clé ce fruit perfide des bords de la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la bouche n’était plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers l'Orient. On crut avoir assez fait, on négligea la terre sainte, et quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte : « Dieu a donc juré, dil un troubadour, de ne laisser vivre aucun chrétien, et de faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et puisque son fils , qui devrait s'y opposer, le trouve bon , il y aurait de la folie à s’y opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater sou pouvoir. Je voudrais qu'il ne fût plus question de croisade contre les Sarrasins , puisque Dieu les protège contre les chrétiens s. a
Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols . et contre eux, arrivèrcntles mameluks d'Égypte ; cette féroce milice, recrutée d’esclaves, et nourrie de meurtres , enleva aux chrétiens les dernières places qu’ils eussent alors en Syrie , Ccsarcc, Àrzuf, Sapliet , Japha , Belfort , enfin la grande Antioche, tombèrent successivement 4 *. Il y eut je ne sais combien d'hoinmes égorgés, pour n’avoir pas voulu renier leur foi ; plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-scpl mille furent passés au fil de l'épcc, ccnl mille vendus en esclavage 4.
A ces terribles nouvelles , il y eut en Europe tristesse et douleur, mais aucun clan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son cœur. Il ne dil rien, mais il écrivit au pape qu’il allait prendre la croix. Clément IV , qui était un habile homme et plus légiste que prêtre, essaya de l’en détourner 6; il semblait qu'il jugeât la croisade de notre point de vue moderne, qu’il comprit que celte dernière entreprise ne produirait rien encore. Mais il était impossible que l'homme du moyen âge, son vrai
et douques li benoiez rois le soufroit débonnèremeut , et donnait as larrons aucune somme d’argent, et les envéoit outre mer; et ce fisl-il de plusieurs. Il fut toajors h autrui moût plein de miséricorde et piteus. - Le Confesseur, p. 8W, 388.
* Le Chevalier du Temple, ap. Rayuouard, Choix des poésies des Troubadours, IV, 131.
4 Marin. Sanulo, Sécréta fidel. crucis, L III , P. xu , e. 4-9.
4 Id.,ibid., c.U.Usqae XVII mil lia personnrnnt iuterfecta sunt, et ultrà centum millia caplirata sunl; et facta eat civitas tàm famosa, quasi solitudo deserti.
6 Gaufred., de Bell, loc., Vila et couvera. S. Lud., C. 37, ap. Duchesne, V, 46t. Clément., epist. 200.
fils, son dernier enfant abandonnât le service de Dieu, qu'il reniât ses pères, les héros des croisades, qu’il laissât au vent les os des martyrs, sans entreprendre de les inhumer. Il ne pouvait rester assis dans son palais de Vincennes, pendant que le Mameluk égorgeait les chrétiens, ou tuait leurs âmes en leur arrachant leur foi. Saint Louis entendait de la Sainte-Chapelle les gémissements des mourants de la Palestine, et les cris des vierges chrétiennes. Dieu renié en Asie, maudit en Europe pour les triomphes de l’infidèle, tout cela pesait sur l'âme du pieux roi. Il n’élail d’ailleurs revenu qu’à regret de la (erre sainte. Il en avait emporté un trop poignant souvenir; la désolation d’Égypte, les merveilleuses tristesses du désert, l'occasion perdue du martyre , c’étaient là des regrets pour l'ânie chrétienne.
Le 28 mai 1267, ayant convoqué scs barons dans la grande salle du Louvre, il entra au milieu d’eux tenant dans ses mains la sainte couronne d'épines. Tout faible qu’il était et maladif par suite de ses austérités , il prit la croix , il la Ht prendre à ses trois fils, et personne n'osa faire autrement *. Ses frères, Alphonse de Poitiers, Charles d'Anjou l’imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre, comte de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils du comte de Bretagne; une foule de seigneurs; puis les rois de Castille, d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre. Saint Louis s'efîorçait d’entrafner tous ses voisins à la croisade, il se portait pour arbitre de leurs différends, il les aidait à s'équiper. Il donna soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi d'Angleterre. En même temps, pour s’attacher le Midi , il appelait pour la première fois les représentants des bourgeois aux assemblées des sénéchaussées de Carcassonne et de Reaucairc. C’est le commencement des états de Languedoc.
La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne, Joinville, malgré son attachement pour le saint roi , sc dispensa de le suivre. Scs paroles, à ce sujet, peuvent être données comme l'expression de la pensée du temps :
u Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à matines, et me fu avis en dormant que je
véoic le roy devant un autel à genoillous , et m’esloit avis que pluseurs prélas revestus le vestoicnl d’une chesuble vermeille de sarge de Reins. » Le chapelain de Joinville lui expliqua que ce réve signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de Reims voulait dire que la croisade « serait de petit csploit. » — » Je enlcndi que touz ceulz firent poché mortel , qui li loèrcnt l'allée, n — « De la voie que il fist à Thumes ne vreil-je riens conter ne dire, pource que je n’i fu pas, la merci Dieu *. »
Cette grande armée , lentement rassemblée, découragée d’avance, et partant à regret, traîna deux I mois dans les environs malsains d'Aigues-Mortes. Personne ne savait encore de quel côté clic allait .sc diriger. L'effroi était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque du Nil, et depuis elle est res- ; tée comblée*. L’empereur grec, qui craignait l'ambition de Charles d’Anjou, envoya ofTrir la réunion des deux Églises.
Cependant l’armée s’embarqua sur des vaisseaux génois. Les Pisans, gibelins et ennemis de Gènes, craignirent pour la Sardaigne, et fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que scs malades, déjà fort nombreux, fussent récusa terre. Il y avait plus de vingt jours qu’on était en mer. Il était impossible , avec cette lenteur , d’atteindre l’Égypte ou la terre sainte. On persuada au roi de cingler vers Tunis, frétait l'intérêt de Charles d’Aojou, souverain de la Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands secours de Tunis 1 * * 4 ; peut-être s’imagina-t-il , dans son ignorance , que de l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait d'ailleurs que l’apparition d’une armée chrétienne déciderait le Soudan de Tunis à sc convertir. Ce pays était en relation amicale avec la Castille et la France. Naguère saint Louis faisant baptiser à Saint-Denis un juif converti , il voulut que les ambassadeurs de Tunis assistassent à la cérémonie, et il leur dit ensuite : « Rapportez à votre maître que je désire si fort le salut de son âme, que je voudrais être dans les prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie et ne jamais revoir la lumière du jour, si je pouvais, à ce prix , rendre votre roi et son peuple chrétiens comme cet homme *. »
1 Au monastère de Roiauraont , où il aidait Ira moines à bâtir, il forçait tes frères d’en faire autant.
• Li benoiez rois preaoit la civière, et la portoit charchièe de pierres , et aloit devant , et an moine portoit derrière... Et poureeqae ses frères roloicnt aucunes foi/ parler et crirr et jouer, li benoiez rois leur disoit :
• Les moines tiennent orendroit silence, et ausi la devon nos tenir. * El comme les frères du benoiez rois cherchassent moût leur civières et sc rosissent reposer
en mi la voie, ainçois que ils venissent au mur, il leur
disoit : « Les moines ne se reposent pas, ne vous ue vos devès pas reposer. • Le Confesseur, p. 534.
* Joinville, p. 153-154.
* Michaud, IV, 430.
4 De plus, les pirates de Tunis nuisaient beaucoup aux navires chrétiens. Marin. Sanuto, I. III, p. xii , c. 10. Guill.de Nangis, Annales du règne de saint Louis (éd. 1701), p. 27.
5 Gaufred.,de Bello. loc., VitaS. Lud.,ap. Ducbesnc, V, 402.