‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 218 sur 398 · aiCOKLET · texte numérisé non relu

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par la flamme purifiante des abstinences solitaires que passèrent pendant de longs jours les héros de la vie intérieure, les athlètes de la moralité, ces solitaires chrétiens, ces RiehisdelTndc abîmés dans la pénitence, dont l'âme acquit, discnl-ils, une telle puissance que les sept mondes auraient tourné en poudre, au froncement de leur sourcil. Mais il y a encore quelque chose de plus haut que de briser sept globes , c’est de vivre pur dans l'impureté du monde, de l’aimer et de mourir pour lui.

Cette force douce et calme, cette sérénité victorieuse, la nature en rugit. L’infini matériel, en face de cet infini moral, se compare avec trouble cl dépit. Que peut-il dans sa force brutale, dons sa grandeuà massive? Il ne peut que frapper. Mettez donc d'un Cèté en armes tous les rois, tous les peuples, et si ce n est assez, que tous les globes tombent. En face, le roseau pensant. Voilà un étrange combat, et tel que Dieu seul serait digncd’y assister, si Dieu même ne combattait.

Elle frappe, la masse, elle brise, elle écrase...

I Mais c’est l'enveloppe qu'elle a rérasée. Celles!

détruite, l’esprit s'envole en bénissant son cruel | libérateur; il l’illumine elle sanctifie : tel est l’idéal de la Passion, la Passion divine. La merveille, c’est que cette Passion n'est pas toute passive. La Passion est action par le libre consentement, par la I volonté du Patient; c'est même l’action par excellence, le drame , pour employer le mot grec. La Passion , quoi qu’un ait dit , est, entre tous les sujets , le sujet dramatique.

Quoique la Passion soit active et volontaire par cela seul que celte volonté est dans un corps, «lie âme dans une enveloppe, ce Dieu dans un homme, d y a un moment de crainte et de doute. C'est là le tragique , le terrible du drame, c’est ce qui fait craquer le voile du temple , ce qui couvre la terre de ténèbres, c’est ce qui me trouble en lisant

i l'Évangile, et qui aujourd'hui encore fait couler mes

| larmes. Que Dieu ait douté de Dieu! qu'elle ait | dit, la sainte victime : « Mon père, mon père! in’avez-vous donc délaissé? »

Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre humain, ont connu cette épreuve; toutes ont approché plus ou moins de cet idéal de douleur. Cesl dans un tel moment que Brutus s écriait : « Venu . tu n'es qu'un nom. » C’est alors que Grégoire VII disait : ,r J’ai suivi la justice et fui l’iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l’exil. »

Mais d'èlrc délaissé île Dieu, d’être abandonné à soi, à sa force, à l'idée du devoir contre le choc du monde, c'est là une colossale grandeur. C’est là apprendre le vrai mot de l'homme, c’est goûter cette divine amertume du fruit de la science, dont

il était dil au commencement du monde : « Vous saurez que vous êtes des dieux , vous deviendrez des dieux. »

Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes intarissables , et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s'amoncelant ! vers le ciel, elles se sont cristallisées en gigantes- 1 ques cathédrales qui voulaient monter au Seigneur! |

Assis au bord de ce grand fleuve poétique du | moyen âge, j'y distingue deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique, échappé jadis des profondeurs de la nature païenne , pour traverser l’héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble dos eaux du inonde confondues. A côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied de la croix.

Deux poésies, deux littératures : l'une chevaleresque, guerrière, amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l'autre toujours religieuse et populaire.

La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s’ouvre par la guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu’il ait existé chez nous dès lors et même avant , des poèmes d'origine celtique où les dernières luttes de l'Occident contre les Romains et les Allemands aient été célébrées par les noms de Fingal ou d’Arthur, je le crois volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer l'importance du principe indigène, de l'élément celtique. Ce qui est propre a la France, c’est d’avoir peu en j propre, d’accueillir tout, de s'approprier tout, d’étre la France , et d’èlre le monde. Notre nationalité est bien puissamment attractive, tout y vient bon gré mal gré ; c'est la nationalité la moins exclusivement nationale, la plus humaine. Le fonds indi-

1 Sans parler des travaux anciens de Faucher , : Tresson, Sainte-Palaie, Legrand d'Aussy, Barbasao, Néon, etc., nous mentionnerons ceux de Becker et de Gcrrres, ceux de MM. Fauriel , Monin , Quinel , et du dernier éditeur de Warton. — Foy. aussi M. P. Paris, Introduction au roman de Derthe, adressée à M. de Montmerque : « A la suite du roman du Renan! ont parti, sous vos auspices, et notre premier opéra-comique (la Jeu de Robin et Marion) , et notre premier drame ( le Jeu d’Adam le bossu d’Arras). M. de Roquefort a, de son côté, offert en tribut les poésies de Marie de France, et M. Crspelel le gracieux roman du Châtelain deCoucy.

X. F. Michel , non content d'avoir publié le roman du Comte de Poitiers et celui de la Fiolett» , va mettre au . jour, aidé de la science d'uti estimable orientaliste, un poème de Mahomet, destiné à nous faire connaître l'opinion que l'on se formait dans l'Occident, au treizième # siècle, de la religion et de la personne du législateur arabe. M. Bourdillon s'occupe de faire une édition du Chant de Roucevaux , et M. Robert , connu pour son

gène a été plusieurs fois submergé, fécondé par les alluvions étrangères. Toutes les poésies du monde ont coulé chez nous en ruisseaux, en torrents. Tandis que des collines de Galles et de Bretagne distillaient les traditions celtiques , comme la pluie murmurante dans les chênes verts de mes Ardennes, la cataracte des romans carlovingicns tombait des Pyrénées. 11 n'est pas jusqu’aux monts de la Souabe et de l’Alsace qui ne nous aient versé par l’Ostrasic un flot des Niebclungen. La poésie érudite d'Alexandre et de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux monde classique. Et cependant du lointain Orient, ouvert par la croisade, coulaient vers nous, en fables, en contes, en paraboles, les fleuves retrouvés du paradis L’Europe se sut Europe en combattant l’Afrique et l'Asie: de là Homère et Hérodote; de là nos poèmes carlovingicns, avec les guerres saintes d’Espagne, la victoire de Charles Martel, et la mort de Roland. La littérature est d’abord la conscience d’une nationalité. Le peuple est unifié en un homme. Roland meurt aux passages solennels des montagnes qui séparent l’Europe de l’africaine Espagne. Comme les Philènes divinisés à Carthage, il consacre de sou tombeau la limite de la patrie. Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme , est la tombe du héros , son gigantesque tumulut; ce sont les Pyrénées elles-mêmes. Mais le héros qui meurt pour la chrétienté, est un héros chrétien, un Christ guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze compagnons ; comme Christ, il se voit abandonné , délaissé. J)e son calvaire pyrénéen , il crie , il sonne de ce cor qu’on entend de Toulouse à Saragosse. Il sonne , et le traître Ganelon de Mayence, et l’insouciant Charlemagne, ne veulent point entendre. H sonne, et la

travail sur la Fontaine , doit bientôt publier le beau roman de Partenopex de III oit. Cependant M. Raynouard met la dernière maiu au Glossaire det langue* vulgaire t, et l’abbé Delarue surveille l’impression d'un grand ouvrage sur feu barde», le a jongleur» et le» troncère*. * — Delarue , Bardes armoricains , p. CL * Combien de romans de la Table-Bonde n'avons-uous pas encore en latin? Ncnnius, le Faux Gildas , le Rrut d'Angleterre, la Vie de Merlin, ses Prophéties, le roman du Chevalier au Lion, celui de Joseph d'Arimathie , etc., ne sout-ils pas dans toutes les grandes bibliothèques? S'y trouvet-on pas également en latin le roman de Charlemagne, parTurpin, et celui du Voyage de cet empereur à Jérusalem , le roman d’Ogier le Danois , celui d’Ami» et Amilion, celui d'Athis et de Porphilias, olia» du Siège d'Athènes, ceux d'Alexandre, du Dolopathos,etc.,elc.? Enfin , n'avons-nous pas un grand nombre de nos fabliaux dans le Disciplina clericali» de Pierre Alphonse, et dans le Gesta Romanorum ? *

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