LIVRE IV. — LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN ACE
chrétienté pour laquelle il meurt, s’obstine à ne pas répondre. Alors, il brise son épée, il veut mourir. Mais il ne mourra ni du fer sarrasin , ni de scs propres armes. Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent, elles crèvent, son noble sang s'écoule; il meurt de son indignation , de l’injuste abandon du monde.
Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant de bonne heure , comme le son du cor de Roland, à mesure que la croisade, s’éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au centre de la Péninsule, à mesure que le démembrement féodal (il oublier l’unité chrétienne et impériale qui domine encore les poèmes carlovingiens. La poésie chevaleresque, éprise de la force individuelle, de l'orgueil héroïque, qui fut l’âme du monde féodal, prit en haine la royauté, la loi, ('unité. La dissolution de l'empire, la résistance des seigneurs au pouvoir central sous Charles le Chauve et les derniers Carlovingiens, fut célébrée dans Gérard de Roussillon , dans les Quatre Fils Aynion, galopant à quatre sur un même coursier; pluralité significative. Mais l'idéal ne se pluralisc pas; il est placé dans un seul, dans Renaud; Renaud de Montaubun *, le héros sur sa montagne , sur sa tour ; dans la plaine , les assiégeants, roi et peuple, innombrables contre un seul, et à peine rassurés. Le roi, cet homme-peuple, fort par le nombre , et représentant l'idée du nombre. ne peut être compris de celte poésie féodale; il lui apparaît comme un lâche a. Déjà Charlemagne a fait une triste figure dans l'autre cycle; il a laissé périr Roland. Ici, il poursuit lâchement Renaud, Gérard de Roussillon , il prévaut sur eux par la
1 Pléonasme, Allan f Alp, veut dire mont, dans les langues celtiques.
2 Passage de Guillaume au court ne x (Paris, Introduction de Berthe aux grands pieds), cité dans Gérard do AVwri.
Grant fu 1a cort en la sale k Loon ,
Moult ot as laides oiseax et venoison.
Qui que manjast la char et le poisson ,
Oncques Guillaume n'en passa le menton :
Ain» incoja tourte, cl but aigue à foison.
Quant mengier orcnl li chevalier baron ,
Les napes otent escuier et garçon.
Li quens Guillaume raist le roi à raison :
— « Qu'as en pensé, * dit-il, ■ li fiés Charlon 7 » Secores moi vers la geste Mahon. »
Dist Lotis : * Nous en considérons,
. Et le matin savoir le vous ferons ■ Ma volonté, sc je irai o non. ■
Guillaume l’ot, si taiot tome charbon ;
Il s'abaissa , si a pris un baston.
Puis dit au roi : ■ Vostre fiei vos rendon, b N'en tenrai mès vaillant une esperon ,
» Ne vostre ami ne serai ne voste hom.
! ruse. Il joue le rôle du légitime et indigne Eurysthéc, persécutant Hercule et le soumettant à de rudes travaux.
Cette contradiction apparente entre l’autorité et l'équité, qui n’est ici. après tout, que la haine de la loi, la révolte de l’individuel contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par l’épée féodale. Le roi, quoi qu’ils en disent, est plus légitime; il représente une idée plus générale,
| plus divine. Il ne peut être dépossédé que par une ; idée plus générale encore. Le roi prévaudra sur le ! baron , et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est déjà implicitement dans un drame satirique ! qui , de l’Asie à la France, a été accueilli , traduit ; de toute nation; je parle du dialogue de Salomon et de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un rustre, un vilain; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses subtilités, il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci, doté à plaisir de tous les dons, beau, riche, tout-puissant , surtout savant et sage , sc voit vaincu par ce rustre malin8. Contre l’autorité, contre le roi et la loi écrite, l’arme du féodal Renaud, c'est l’épée,' c’est la force ; celle du bouffon populaire , tout autrement perçante, c’est le raisonnement cl l’ironie.
Le roi doit vaincre le baron, non-seulement en puissance, mais en popularité. L’épopée des résistances féodales doit perdre de bonne heure tout caractère populaire, et se conGner dans la sphère bornée de l’aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la féodalité ne fut jamais qu’une importation odieuse, où domina toujours dans les cités l’existence municipale, reste vivace de l’anti- | quité.
■ Et si venrez, o vous voiliez o non. •
(MS. Je Gérard de Neoers, n° 7496, xiii* siècle, corrigé sur le texte le plus ancien du MS. de Guillaume au Cornés, n* 6995.)
5 Roquefort, p. 196, note 3. • Le Dit Marcoul et Salomon, n® 7918, et fonds de Notre-Dame N. n® 9, a sans doute été fait d’après le titre d’un ancien ouvrage, Contradiclio Salomonù. Ce roman, l’un des plus anciens ! de l’Europe, parait tiré des sources grecques ou plutôt J asiatiques; il fut d’abord traduit en latin, ensuite dans J la plupart des idiomes vulgaires. Déjè, à la fin du ciu- ! quième siècle, le pape Gélase le mit au nombre des livres apocryphes. Guillaume de Tyr en parle, mais il se trompe lorsqu'il croit pouvoir le retrouver dans les antiquités judaïques de Josèphe. Au surplus, ce roman existe en anciens vers’ allemands et français : c’est le Bertoldo des Italiens , qui de toutes les versions est devenue la plus célèbre, parce qu’une société de gens de lettres conçut l’idée de le continuer et de le mettre : en stances. Cet essai , exécuté d’une manière assez bi- I zarre, nous a cependant procuré un très-bon Diction- I naire des dialectes italiens. -
HISTOIRE DK FRANCK.
La pensée commune «les deux cycles de Roland I cl de Renaud, c’est la guerre, l’héroïsme : la guerre extérieure . la guerre intérieure. Mais l'idée de l’héroïsme veut se compléter, elle tend à l’infini. Elle étend son horizon; l’inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux frontières, aux Ardennes, ; aux Pyrénées, recule vers l’Orient, comme celui des anciens poussa vers l’Occident avec leur Hespéric, de l’Italie à l'Espagne, et de l’Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades viennent les Odyssées. La poésie s’en va cherchant aux terres lointaines.
— Que cherche-t-elle? L’infini, la beauté infinie, la conquête infinie. On se souvient alors qu’un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais l'Occident n’adopte Alexandre et César qu’à condition qu’ils deviennent occidentaux. On leur confère l’ordre de chevalerie. Alexandre devient un paladin; les Macédoniens, les Troyens sont aïeux des Français; les Saxons descendent des soldats de César, les Bretons de Brutus. La parenté des peuples indo-germaniques que la science devait démontrer de nos jours, la poésie l’entrevoit dans sa divine prescience.
Cependant le héros n’est pas complet encore. En vain, pour y atteindre, le moyen âge s’est exhaussé sur l’antiquité. En vain pour compléter la conquête du inonde, Aristote devenu magicien a conduit par l’air et l’Océan l’Alexandre chevaleresque '. L’clé- j ment étranger ne suffisant pas , on remonte au vieil élément indigène, jusqu'au dolmen celtique, jusqu’au tombeau d’Arthur3. Arthur revient, non plus ce petit chef de clan , aussi barbare que les Saxons scs vainqueurs; non, un Arthur épuré par la chevalerie. Il est bien pâle, il est vrai, ce roi des preux, avec sa reine Geneviève et scs douze paladins autour de la Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportcnt-ils au monde, après ce long sommeil ou la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la femme, c’est là leur idée héroïque; toujours la femme, toujours Eve, ce décevant symbole de la nature, de la sensualité païenne, qui promet la
* V oyex le poème d’Alexandre, par Lambert le Court et Alexandre de Paris , né à Bernai. Le poete prétend ne donner qu’une traduction du latin. — Il y a aussi une Alcxandriade latine ( plusieurs fois imprimée), publiée eu 1 180 par un chanoine d'Amiens, Gautier de ChAtilInn , né A Lille; dans les écoles, on l'expliquait de préférence aux auteurs anciens. — Les vers de l'Alexandriade française cités par Legrand d’Aussy ( Notices et Extraits des Mss. de la Ribliot. Royale) sont élégants et Honores :
Si long romm f* il estoit, mesura la campagne...
interminable épopée, comme dans ce cercle de Dante où fioltenl les victimes de l’amour au gré d’un vent éternel.
Que servaient ces formes religieuses , ces initiations, cette table des douze, ces agapes chevaleresques à l’image de la cène? Un effort est tenté pour transfigurer tout cela , pour corriger cette poésie mondaine, et l’amener à ta pénitence. À côté de la chevalerie profane qui cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui permet à celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l’objet est changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils s’amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins, au mystérieux temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n’est point la femme : ce n'est point la coupe profane de Dschcmschid , d’Hypérion, d’Hercule. Celle-ci est la chaste coupc de Joseph et de Salomon . In coupe où Notrc-Seigneur fit la cène , où Joseph d’Arimathic recueillit son précieux sang. La simple vue de cette coupe, ou Graal, prolonge la vie de Tilurel pendant cinq cents années. Les gardiens de la coupe et du temple, les Tempüstes , doivent rester purs. Ni Arthur, ni Farceval, ne sont dignes de la toucher. Pour en avoir approche, l’amoureux Lancelot reste comme sans vie pendant trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie du Graal est conférée par des prêtres; c’est un évêque qui fait Titurel chevalier. Celte poésie sacerdotale place si haut son idéal qu'il en est stérile et impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal , il reste solitaire;
I les enfanls de Parccval, de Lancelot et do Gauvain,
| peuvent seuls en approcher. Et quand on veut enfin réaliser le vrai chevalier, le digne gardien du Graal,
| on est obligé de prendre un sir Galabad, parfait I de tout point, saint dès son vivant, mais fort ignoré. Ce héros obscur, mis au monde tout exprès, n’a pas grande influence.
Telle fut l’impuissance de la poésie chcvalcres- | que. Chaque jour plus sophistique et plus subtile, elle devint la sœur de la scolastique , une scolastique d’amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les jongleurs la colporlaienl'en petits poèmes par les cours et les châteaux, clic s’éteignit dans
M'cspée muert de faio, el ma lance *lc soi, etc.
3 Le principal dépôt des traditions bretonnes du moyen âge est l’ouvrage du fameux Geoffroy de Monmouth. Sur la véracité de cet auteur et les sources où il a puisé, roy. Ellis, Intr. metrical romances; Turner, Quartcrly Review, janvier 1820; Delarue, Bardes armoricains; et surtout la dernière édition de Warton [1824], avec notes de Douce et de Park; r oyrs aussi les critiques de Ritson , quelques passages des poésies de Marie de France, publiés par M. de Roquefort. 1820, etc.