‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 221 sur 398 · PRINCIPE D’ART AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

PRINCIPE D’ART AU MOYEN AGE

ûcc, l'incarnation, la Passion. L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l’amour, de la Passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple , la poésie de ceux qui pâlissent, des patients, la Passion divine.

L’église était alors le vrai domicile du peuple. • La maison de l'homme, cette misérable masure ou il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané.

Il n’y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas en vain que l'église avait droit d'asile3; c’était alors l’asile universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout entière. L’hoiniue y priait, la commune y délibérait, la cloche était la voixdelacité.KIleappcIaitaux travaux des champs3, aux affaires civiles, quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie, c’est dans les églises que le peuple souverain s'assemblait. C’est à Saint- Marc que les députés de l’Europe vinrent demander une flotte pour la quatrième croisade. Le commerce sc faisait autour des églises; les pèlerinages étaient des foires. Les marchandises étaient bénites. Les animaux, comme aujourd’hui encore à Naples, étaient amenés à la bénédiction; l'Eglise ne la refusait point; clic laissait approcher ces petits. Naguère, à Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au parvis Notre-Dame, et chacun, en les emportant, les faisait bénir. Autrefois, on faisait mieux ; on mangeait dans l’église même, et après le repas venait la danse. L'Eglise sc prêtait à ces joies enfantines.

C’est qu'alors le peuple et l'Église, qui se recrutait dans le peuple, c’était même chose, comme l'enfant et la mère. Tous deux étaient encore saris défiance; la mère voulait à elle seule suffire à son enfant. Elle l’acceptait tout entier, sans réserve.

• ... Pandentcmquc sinus et totâ veste vocamtcm

Ccrruieum in grcraium. »

Le culte était un dialogue tendre entre Dieu , l'Église et le peuple, exprimant la même pensée. Elle, sur un ton grave et passionné tour à tour, mêlait la vieille langue sacrée et la langue du peuple. La solennité des prières était rompue, dramatisée de chants pathétiques , comme ce dialogue des Vierges folles et des Vierges sages qui nous a

asile. — C’était encore dans l'église qu’on venait déposer les malades, en particulier ceux qui étaient atteints du mal de t ardenlt.

* La cloche d'argent, h Reims , sonnait le W mars, pour annoncer la reprise des travaux agricoles. Une autre cloche, en 1498, commença à sonner matin et soir au moment d’ouvrir et de fermer les portes de la ville et les ateliers.

élé conserve *. Et quelquefois aussi , elle se faisait petite, la Grande, la Docte, ('Eternelle , elle bégayait avec son enfant. Elle lui traduisait l'ineffable en puériles légendes, telles qu’il les lui fallait encore. Elle lui parlait et elle l’écoutait. Le peuple élevait la voix, non pas le peuple fictif qui parle dans le chœur, mais le vrai peuple venu du dehors, lorsqu’il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant enfant, comme le saint Christophe de la légende 5, brut, ignorant, passionne, mais docile, implorant l’initiation, demandant à porter le Christ sur ses épaules colossales. Il entrait, amenant dans l’église le hideux dragon du péché ; il le traînait, soûlé de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup de la prière qui doit l’immoler *. Quelquefois aussi , reconnaissant que la bestialité était en lui-même , il exposait dans des

1 Monuments primitifs do la langue romane, publiés par M. Raynnuard, dans son grand ouvrage. — Depuis que ceci est écrit , j’ai lu , sur ce caractère dramatique de l'Église au moyeu Age, un important article de mon ami M. Ch. Magniu (Tîerue des Doux Mondes) , et plusieurs chapitres du grand et bel ouvrage de X. Digby : Mores cathoUci. London, 1832-4.

3 Je parlerai ailleurs de cette belle légende.

9 A Tarascon, ledrac; A Metz, le graouilli; A Rouen, la gargouille; à Paris, le monstre de la Bièvre, etc. Voy. plus haut, p. 180, note 7. On voit la gargouille sur les secaux de Rouen. Archives du royaume.

9 Aoy. Ducangc, verb. kalenda, cerrulus , abbas rornardorum ; Lobinean, llist. de Paris , 1 , 224 ; Dulillet , Mémoires pour servir à l'histoire de la Fête des Fous; Flcegcl , Geschichtc des Groteskekomichen ; Narlot. Metropolis Remensis historia; Millin, Description d'un diptyque qui renferme un missel de la Fête des Fous. Le légat, Pierre de Capouc, défendit en 1108 la célébration de celte fête dans le diocèse de Paris. Mais elle ne cessa guère en France que vers 1444. On la retrouve en Angleterre, en 1530.— En 1071, les enfanta de chœur de la Sainte- Chapelle prétendaient encore commander le jour des Saints- Innocents, et occupaient les premières stalles, avec la chape et le bâton cantoral. Morand, Hist. de la Sainte - Chapelle, p. 222. — A Baycux, le jour des Innocents, les enfants de chœur, ayant A leur tête un petit évêque qui faisait l’office, occupaient les stalles bautes et les chanoines les basses. llist. du diocèse de Baveux, par Hermant,curé de Maltol. Chap. Cathédrale de Baveux.

5 / oy. plus haut, p. 192, note 1 , l'indication des fêtes burlesques qui subsistent en partie dans nos provinces.

6 A Beauvais, à Autun, etc., on célébrait la Fête de l'Ane. — Rubrica* MSS. fesli asinorum , ap. Ducangc : « In fine missae sacerdos versus ad populum vice : Ite. missa est, ter hiuhannabit; populus verô vice : Deo gratins, ter respondebit : Ilinham , hinhnm. hinham, • On chantait la prose suivante :

Oricntis parlihus

extravagances symboliques sa misère , son infirmité. C’est ce qu’on appelait la fête des idiots , fatuontm *. Cette imitation de l’orgie païenne, tolérée par le christianisme, comme l’adieu de l'homme à la sensualité qu’il abjurait, se reproduisait aux fêles de l’enfancc du Christ, à la Circoncision, aux Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours où l’humanité, sauvée du démon , tombait dans l’ivresse de la joie, à Noël et à Pâques. Le clergé luimême y prenait part. Ici les chauoines jouaient à la balle dans l'cglise, là on traînait outrageusement l’odieux hareng du carême 4. La bêle comme l'homine était réhabilitée. L’humble témoin de la naissance du Sauveur, le fidèle animal qui de son haleine le réchauffa tout petit daus la crèche , qui le porta avec sa mère en Égypte, qui l'amena triomphant dans Jérusalem , il avait sa part de la joie 6. Sobriété, patience, ferme résignation . le

Advcntavit asinus Pulcher et fbrtissimus Sarcinis aptissimus.

Hci, sir ai«es, car chantez Belle bouche rechigne* ,

Vous aurez du foin assez Et de l'avoine a plantez.

Lentus erat pedibus Niai foret baculut El eum in clunibus Puugerct aculeua.

Hez, sire asnes, etc.

Hic in collibus Sichcm Jim nulritus sub Ruben,

Transiit per Jordanetn,

Saliit in Bclhloem.

Hez , sire asnes, etc.

Ecce magnis auribus Suhjugalis filius Asinus egregius Asinorum dominas.

Hez, sire asnes, etc.

Saltu, vincit hinnulo*

Damas et caprcolos,

Super dromedarios Vélos Madianeos,

Hez, sire asnes, etc.

Aurum de Arabiâ,

Thus et myrrham de Saha Tulit in ecelesiâ Virtus asioaria.

liez, sire asnes, etc,

bùm trahit véhicula MullA cum sarcinulA, lllius mandibula Dura leril pabula.

U ex, sire asnes, etc.

Cum arislis hordcuut Comcdit et carduum;

Triticum è palcà Segrcgtl in arc*.

Hez, sire asnes, etc.

Amen dicas Asine (hic genuflcctcbatur j Jàm satur de grainino i

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