LIVRE IV. — LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AlT MOYEN AGE
moyen âge, plus juste que nous, distinguait en l’âne je ne sais combien de vertus chrétiennes. Pourquoi cüt-on rougi de lui? le Sauveur n’en avait pas rougi *... Plus tard, les naïvetés tournèrent en dérisions, et l’Église fut obligée d’imposer silence au peuple, de l’éloigner, de le tenir à distance. Mais aux premiers siècles du moyen âge, quel mal en tout cela? Tout n est-il pas permis à l’enfant? L’Église s'effarouchait si peu de ces drames populaires qu’elle en reproduisait sur ses murailles les traits les plus hardis. A Rouen 7 un cochon joue du violon, à Chartres un âne tient une sorte de harpe9; à Essonne, un évéque tient une marotte4. Ailleurs, ce sont les images des vices cl des péchés sculptées dans la liberté d’un pieux cynisme 9. Le courageux artiste n'a pas reculé devant l'inceste de Loth , ni les infamies de Sodomc *.
Il y avait alors dans l’Église un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et de bonhomie, souvent empreint d’une puérilité touchante. Personne ne riaiten Allemagne quand le nouveau cure, au milieu de sa messe d’installation, allait prendre sa mère parla main et dansait avait elle. Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté ; il mettait sous le chandelier l’âme de sa mère. L’amour de la mère et du fils, de Marie et de Jésus, était pour l’Église une riche sourcede pathétique. Aujourd'hui encore a Messine, le jourde l’Assomption, la Vierge, portée par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de la Sicile antique cherchait Proserpinc; enfin, quand elle est au moment d’entrer dans la
Amen, amen itéra ,
Aspernarc votera.
Hez va ! be* va ! he« Ta hez !
Rîax aire asncs, car allez Belle bouche car chantez.
(MS. du treizième siècle, ap. Ducange, Glossar.)
i Nostri nec pcenitet illas , nec te poenileat pecoris, divine poéta. Virg., 10 Eclog.
3 Au portail septentrional de la cathédrale (portail des Libraires).
* Sur un contre-fort du clocher vieux.
4 A l'église de Saint -Guenault, des rats rongent le globe du monde. Millin , Voyage, 1. 1, p. 20 et planche IV. — Aristote n’échappe pas à ce rire universel. A Rouen, il est représenté courbé, les mains A terre, et portant une femme sur son dos.
5 Voyez les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dsme d’Amiens, de Saint-GuenaaItd'Essannc,etc. Dans l’église de l’Épine, petit village près Chàlons , il se trouve des sculptures très-remarquables, mais aussi très-obscènes. Saint Bernard écrit vers 1125, à Guillaume de Saint-Thierry : « A quoi bon tous ces monstres grotesques en peinture ou en bosse qu'on met dans les cloîtres h la vue des gens qui pleurent leurs péchés? A quoi sert cette belle difformité, ou cette
grande place, on lui présente tout à coup l’image du Sauveur; elle tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s’envolent de son sein, portent à I)icu l'effusion de la joie maternelle 7.
A la PenlecAlc, des pigeons blancs étaient lâchés dans l’église parmi des langues de feu, les Heurs pleuvaient , les galeries intérieures étaient illuminées a. A d’autres fêtes, l'illuminatiou était au dehors 9. Qu’on se représente l’effet des lumières sur ces prodigieux monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes aériennes, animait de ses processions fantastiques les masses ténébreuses, passant et repassant le long des balustrades , sous ces ponts dentelés, avec les riches costumes, les cierges et les chants ; lorsque la lumière et la voix tournaient de cercle en cercle , et qu'en bas , dans l’ombre, répondait l’océan du peuple. C’était là le vrai drame, le vrai Mystère, la représentation du voyage de l’humanitc à travers les trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de la réalité passagère pour la fixer et l’éterniser dans la Dicina Commcdia.
Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du moyen âge, dans le silence et dans l’ombre. La faible voix qu’on y entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des vailles dont l’ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la voix du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l’église. Son profond symbolisme, qui parlait alors si haut , il est devenu muet. C'est maintenant un objet de curiosité scientifique, d’exbeauté difforme? Que signifieut ccs singes immondes, ces lions furieux, ces centaures inouslrueux ? « Ed. Mahillon, p. 530.
* C’était le sujet d’un bas-relief extérieur de la cathédrale de Reims, que l'on a fait effacer.
7 J. Bluut, Vestiges of ancien! manners and customs discoverable in modem It al y and Sicily; London, 1823, p. 158.— Comment M. Blunt n’a-t-il vu là qu'une roo* tuerie ridicule?
* A la Sainte -Chapelle on voyait descendre de la voûte la figure d’uu ange tcuant un biberon d’argeut, avec lequel il envoyait de l'eau sur les mains du célébrant. Morand, llist. de la Sainte -Chapelle, p. 180. — A Reims, le jour de la Dédicace, ou plaçait un cierge allumé entre chaque arcade.
9 Sur la galerie de la Vierge, à Notre-Dame de Paris, 'était une vierge et deux anges portant des chandeliers; après Laudes de la Sexagésimc, le chcvccier y mettait deux cierges. Gilbert, Description de Notre -Dame de Paris.— Dans certaines églises, le prêtre représentait au portail l’Ascension de Notre -Seigneur. — Quelquefois même le clergé devait être obligé d’accomplir la cérémonie dans les parties les plus élevées de l'église; par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche, comme on l'avait fait à celle de Notre-Dame de Paris.
plient ions philosophiques, d'interprétations alcxandrincs. L'église est un musée gothique que visitent les habiles : ils tournent autour, regardent irreve- j rencieuseinent, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils bien ce qu'ils louent ! Ce qui trouve grâce ! devant eux, ce qui leur plaît dans l'église , ce n'est pas l’cglise elle-même, ce sera le travail délicat de ’ scs ornements, la frange de son manteau, sa dentelle de pierre, quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en décadence.
Hommes grossiers , qui croyez que ces pierres j sont des pierres, qui n’y sentez pas circuler la sève j cl la vie! chrétiens ou non, révérez, baisez le signe qu'elles portent ; ce signe de la Passion, c'est celui du triomphe de la liberté morale. Il y a ici quelque 1 chose de grand , d'éternel , quel que soit le sort de telle ou telle religion. L'avenir du christianisme n’y fait rien. Qu'il soit désormais religion ou philosophie , qu'il passe du sens mystique au sens rationnel, il faudra toujours adorer en ces monuments la victoire de la moralité humaine. Ce n'csl pas en vain que Christ a dit: « Que ces pierres deviennent du pain ! » La pierre est devenue pain , le pain est devenu Dieu, la matière esprit, le jour où le sacrifice les a honorés, justifies , transfigurés, transsubstantiés. Incarnation, passion, deux mots identiques, qui s’expliquentpar un troisième: transsubstantiation. À trois degrés différents, c'est la lutte, l'hymen, l’idcnlificationdcs deux substances: dramatique et douloureux hymen dans lequel l'esprit descend et la matière souffre. Le médiateur est le sacrifice, la mort, la mort volontaire. Il y a du sang dans ces noces. Ce jour terrible, ce jour mémorable, c’était hier, c’est aujourd'hui , et demain , et toujours. Le drame éternel sc joue j chaque jour dans l’église. I/églisc est ce draine | elle-même. C'est un Mystère pétrifié, une Passion ! de pierre, ou plutôt c’est le Patient. L'édifice tout 1 entier, dans l’austérité de sa géométrie architecturale, est un corps vivant, un homme. La nef, étendant ses deux bras, c’est l'Homme sur la croix ; la crypte, l'cglisc souterraine, c'est l’Homme au tombeau ; la tour, la flèche, c’est encore lui, mais debout, et montant au ciel. Dans ce chœur, incliné
* Le chœur incline au N. O. dans les églises de Notre- Dame de Paris, de Notre-Dame et de Saint -Oucn de Rouen, de Quimpcr, etc.— Il est vrai de dire aussi que,* dans certaines élgiscs, cette inclinaison tieul à la disposition des localités.
2 Nolate singula mvslicè ; non enim est hic quicquam oliosum.— Hugo de S. Victore, Rothomagi, 1048, vol. 111, p. 335. Spéculum de mysteriis Ecclcsiæ.
3 Montaigne, au sujet d'un manteau de son père qu'il aimait à porter : • Je m'enveloppais de mon père.*
4 Le zodiaque et l'Évangile alternaient sur le portail
par rapport à la nef, vous voyez sa tête penchée dans l'agonie 1 ; vous reconnaissez son sang dans la pourpre ardente des vitraux.
Touchons ces pierres avec précaution, marchons légèrement surccs dalles. Tout cela saigne et souffre encore. Un grand mystère se passe ici 2. J’y vois partout la mort , et je suis tenté de pleurer. Cependant cette mort immortelle dont l’art inscrit l’image dans uneefOorescentc végétation, celle fleur de Pâme, ce divin fruit du monde, que la nature décore de ses feuilles et de scs roses, ne scrait-cc pas, sous forme funéraire, la vie cl l’amour? «Je suis noire, mais je suis belle, » dit l’amante du Cantique des Cantiques. Ces voûtes sombres peuvent voiler l’hymen. Roméo et Juliette ne s'unissent-ils pas dans un tombeau? Douloureuse est l'étreinte, le baiser amer, et l'amante sourit dans les pleurs. Celle voûte immense dont le mystère et enveloppé,
! csl-cc un lin^f ul, est ce une robe nuptiale?... Oui,
| c'est la robe de la nature, le vieux voile d’Isis,
I où toute créature est brodée. Ce vivant feuillage,
| où fart a tissu les bêles de la terre et les oiseaux du ciel , c’est son manteau à clic , son amoureuse tunique. Il est vêtu de son amante *.
La solennelle et sainte comédie roule le cercle de son drame divin, dans le drame naturel que jouent le soleil et les étoiles. Elle marche de la vie à la mort, de l’incarnation à la passion, à la résurrection, pendant que la nature tourne de l’hiver au printemps. Quand le semeur a enfoui le grain dans la terre pour y porter la neige et les frimas. Dieu s’enfouit dans la vie humaine, dans un corps mortel, et plonge ce corps au sépulcre. Ne craignez rien, le grain germera de terre, la vie du tombeau, Dieu de la nature. Au souffle du printemps, soufflera l’Esprit. Quand les derniers nuages auront fui, dans le ciel transfiguré vous distinguez l’Ascension. Enfin, au temps de la moisson, la créature clleméme, mûrie par le rayon divin qui la traversa, monte avec la V ierge au Seigneur *.
Comment l’humanité avait-elle atteint ce merveilleux symbolisme? Comment l’art avait -il cheminé dans sa longue route pour arriver si haut? je dois essayer de le dire. Mou sujet le veut ainsi ; bien loin
et dans les roses des églises. Ainsi, à Notre-Dame de Paris, de Saint - Denis , de Reims , de Chartres , etc., â | chacun des signes du zodiaque correspondent des basreliefs représentant les travaux de chaque mois. A Notre-Dame de Chartres, la série s’ouvre par l’histoire d’Adam , pour indiquer que c'est depuis sa chute que l'homme est condamné au travail. — Souvent aussi on voit aux stalles des figurines qui représentent les ai ls et les métiers : voyez les stalles de Saint-Denis, traus- J portées du château de Gaillon , et celles des callic- ! drales de Rouen, de Chartres, etc.