LIVRE IV. — LA PASSION, COMME
île m’en écarter en ceci , j’y entre au contraire davantage, j’y descends, j’y pénètre. Le moyeu Age, la France du moyen âge , ont exprimé dans l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de ; Paris, de Saint-Denis, de Reims, ces trois mots en disent plus que de longs récits. De tels monuments sont de grands fails historiques. Que dois-je faire? ; les décrire , les comparer aux monuments analogués des autres pays? Cette description, ccLle coin- ! parai son même n’en donnerait qu'une connaissance 1 extérieure, superficielle , confuse. Il faut aller plus loin, fouiller plus avant, il faut atteindre le principe de leur formation , la loi physiologique qui a présidé à cette végétation d'une nature particulière. Ainsi par delà la classification artificielle et extérieure de Tournefort,Ia science a trouvé le système de Linné et de Jussieu. La loi organique de l’archi- . lecture gothique , j’ai dû la chercher d'une part dans le géuie du christianisme, dans son principal mystère, la Passion; de l'autre, dans l'histoire de ; l'art , dans sa féconde métempsycose.
Ars, en latin, est le contraire d 'in-ers; c’est le contraire de l'inaction, c’est l’action . En grec, action se dit drame. Le drame est l’action, ou l'art par excellence , le principe et la fin de l'art.
L’art, l'action, le drame, sont etrangers à la matière. Pour que l’inerte matière devienne esprit, • action, art, pour qu’elle s'humanise et s’incarne, j il faut qu'elle soit domptée , qu’elle souffre. Il faut \ qu’elle se laisse diviser, déchirer, battre, sculpter, tourner. Qu'elle endure le manteau, le ciseau, l’enclume, qu'elle crie, siffle, gémisse. Voilà sa Passion. , Lisez dans la ballade anglaise le Martyre de grain d'orge, ce qu'il souffrit sous le fléau, sur le gril, dans la cuve. De même le raisin au pressoir. Le ; pressoir est souvent la figure de la croix du Fils 1 de l'homme1. Homme, raisin, grain d’orge, tous prennent dans la torture leur forme la plus élevée; grossiers naguère et matériels, ils deviennent esprit. La pierre aussi s'anime et se spiritualise sous le fer, sous l’ardente et sévère main de l'artiste. L’artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au moyen âge : « Le maître des pierres vives, » Ma- \ gis ter de rivis lapidibus 2.
Celte lutte dramatique entre l'homme et la na- ! turc, c'est pour elle tout à la fois Passion et Incar- ] nation, destruction et génération. A eux deux , ils j engendrent uu fruit commun, mêle du père et de i la mère : Nature humanisée, matière spiritualisée, art. Mais de même que le fruit de la génération
1 Sur un vitrail de Saint-Étienne du Mont, Jésus- Christ est sous le pressoir ; il coule de sou corps du vin qu'on recueille dans des cuves.
1 Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza lit |
PRINCIPE D’ART Al MOYEN AGE. 363
représente plus ou moins le père ou la mère, cl donne tour à tour les deux sexes; de même, dans le produit mixte de l’art, domine plus ou moins l’homme ou la nature. Ici le signe viril , et là , le féminin. Il faut distinguer des caractères sexuels en architecture, comme en botanique et en zoologie.
Cela est frappant dans l'Inde. Elle présente alternativement des monuments mâles et femelles. Ceux-ci, vastes cavernes, vulves profonde delà nature au sein des montagnes, ont reçu dans leurs ténèbres la fécondation de l’art; elles aspirent l’homme et tendent à l'absorber dans leur sein. D’autres monuments représenlcnU élan de l'homme vers la nature, la véhémente aspiration de l'amour, lis se dressent en luxurieuses pyramides qui voudraient féconder le ciel. Aspiration, respiration, vie mortelle et mort féconde, lumière et ténèbres, môle et femelle, homme de nature, activité, passivité; pour total, le drame du monde, dont l’art est la sérieuse parodie.
Oui, en face de cette toute-puissante nature qui se joue de nous dans la décevante fantasmagorie de ses ouvrages, nous érigeons une nature façonuée par nous. A celte solennelle ironie du inonde, à ccttc éternelle comédie, qui, tout en amusant l’homme, s’en joue et s’en moque , nous opposons, nous, notre Mclpomène. L'homicide et charmante nature , qui nous sourit en nous écrasant, nous lui en voulons si peu que nous mettons tout notre plaisir à lasuivre, à l'imiter. Spectateurs elviclimes du drame, nous nous mêlons de bonne grâce, nous digiiifions la catastrophe, en la comprenant, en l'acceptant, en l'idéalisant.
La fécondité de ce double drame semble avoir été saisie des Indiens. Le figuier indien, le bùdhi, l'arbrc-forèt, qui de chaque rameau jette en terre un arbre, cette arcade des arcades, cette pyramide des pyramides , est l'abri sous lequel le Dieu parvint, disent-ils. à l'état parfait de la contemplation, à l’étal du b6dhi,du bouddhiste, du sage absolu. Tel Dieu , tel arbre ; leur nom devient identique , la fécondité naturelle et la fécondité intellectuelle. Cet arbre en lequel il y a tant à’arbres , celte pensée en laquelle il y a tant de pensées, ils s’élèvent ensemble, ils aspirent à l’être; c’est l’idéal de la fécondité, de la création. Aspiration, agrégation, voilà les principes mâle et femelle, paternel et maternel, les deux principes du monde, et du petit monde de l'art. Disons mieux, l’unique principe : aspiration de l’agrégation, de tous en un, de tous
venir d’Allemagne pour fermer Ica voûtes de la cathédrale de Milan. Gact. Franchctti , Storia et dcacrizione dcl duomo di Milano, 1821.
vers l’un, comme tendent vers la pointe toutes les lignes de la pyramide.
La forme pyramidale, la pyramide abstraite, réduite à scs trois lignes, c’est le triangle. Dans le triangle ogival, dans l’ogive, deux lignes sont courbes, c’est-à-dire composées d'un infini de lignes droites. Cette aspiration commune de lignes infinies en nombre, qui est le mystère de l'ogive, elle apparaît dans l’Inde et la Perse 1 2 ; elle domine dans notre Occident au moyen Age. Aux deux bouts du inonde, se présente l’effort de l’infini vers l’infini, autrement dit, la tendance universelle, catholique. C’est la répétition sans fin du même dans le même3, répétition échelonnée dans une même ascension. Mettez donc, comme dans les monuments indiens, pyramide sur pyramide, lingam sur lingam; entassez, comme dansnos cathédrales, ogives et roses, (lèches et tabernacles, églises sur églises; et que l’humanité ne s’arrête dans l’érection de sa pieuse (label , que quand les bras lui tomberont.
Il y a loin pourtant de l’Inde à l’Allemagne, de la Perse à la France. Identique dans son principe, Part varie sur la route, il s'est enrichi de scs variations, et nous en a apporté le riche tribut. L’Inde a contribué, mais la Grèce aussi, Rome aussi, sans doute d’autres éléments encore.
D’abord au sortirde l’Asie, le temple grec, simple réunion de colonnes sous le triangle aplati du fronton , présente à peine un souvenir de l’aspiration au ciel qui caractérisait les monuments de l’Inde, de Iq Perse et de l’Égypte. L’aspiration disparaît ;
1 John Crawfurd, Journal of an embassy to the court ofAva, in ycar 1857 ; in-4», 1859, p. G4 : •» Dan# tous les temples anciens prévaut l'arcbc gothique ; les bâtiments modernes ne présentent point ce caractère. » — M. Lenormant croit l’ogive originaire de la Perse; le palais de Sapor,ct les autres monuments des Sassanides offrent partout cette figure. Il serait logique en effet que celte forme mystique eut été créée par le peuple mystique ( l'oy. Chardin ). M. Lenormant a trouvé en Égypte des ogives du neuvième siècle. La Sicile et Naples auraient été l’anneau qui réunit l’architecture orientale et occidentale.
2 Rapport de M. Eug. Rournouf, sur la collection des vues de l'Inde, par Daniel , 5 novembre 1827 (Journal Asiatique, t. XI, p. 310) : a Les monuments religieux, dessinés par l'auteur, appartiennent & toutes Its par-
ties de la presqu'île, mais surtout aux environs de Bénarès,au Bihar, au Madurc, où n'a pas pénétré la conquête musulmane, et h l’extrémité méridionale de la péninsule. En examinant ces vastes constructions sous un point de vue général, toutes paraissent empreintes d'un caractère commun, et qui les distingue essentiellement des monuments de l'architecture grecque; tandis que res derniers sont composés de parties inséparables, de l’accord desquelles résulte l’harmonie du
la beauté est ici dans l’agrégation, dans l’ordre;
< mais l'agrégation même est faible. Cette phalange : de colonnes , celte république architecturale, n’est pas encore unie, fermée par une voûte. Dans Part grec, comme dans la société grecque, le lien est imparfait. On sait combien le monde hellénique fut peu uni , malgré ses amphictyonies. Républiques et républiques , cités et cités , peu d’ensemble. La colonie même ne tient à la métropole que par un I souvenir religieux et filial.
Le inonde étrusque cl romain est autrement serré ; de même aussi l’art italique. Ici l’arcade reparaît, clic sc croise, la voûte sc ferme ; en d’autres termes, l’agrégation se fortifie, l'aspiration en haut veut reparaître. Tel art, telle société. Ici, il y a | hiérarchie sociale ; la force d’association est grande.
I La métropole garde sous soi ses colonies ; quelque éloignées qu’elles soient , elles restent dan* la cité. Pour exprimer un tel momie, la colonne ne suffit i pas , pas même l’arcade. Voyez les monuments de Trêves et de Nîmes, avec leurs doubles et triples élages d’arcades et de portiques; tout cela ne sera | pas encore assez pour représenter ce qui va venir.
| L’Orient a donné la nature , la Grèce la cité , Romo la cilé du droit. L’Occident cl le Nord vont en faire la cité de Dieu.
On sait que l’Église chrétienne n’est primitivement que la basilique du tribunal romain. I/Églisc s’empare du prétoire même où Rome l’acondamnée. La cité divine envahit la cilé juridique. Ici l'avocat J est le prêtre, le préteur est Dieu. Le tribunal s’élar-
tout, qui ne seraient rien hors de l’ensemble, et sans lesquelles l'ensemble ne serait pas, les temples hindous les plus gigantesques sont formés de la réunion, et, si l’on peut s’exprimer ainsi , de l'addition de parties toutes identiques tes unes aux autres, et qui pourraient rester indépendantes de l'édifice auquel elles appartiennent, parce qu'elles en reproduisent exactement toutes les proportions. Chaque monument est donc, pour ainsi dire, le total d’un plus ou moins grand nombre d'autres monuments construits de la même manière, mais dans des dimensions diverses, de sorte que leur réunion forme, non pas un ensemble, mais une agrégation eu tout semblable h chacune des parties j qui la composent. Ce caractère, qu’on n’a peut-être pas ! observé assez attentivement, se retrouve dans les tnoin- ! dres détails de la sculpture des Indiens , par exemple dans les statues singulières de leurs divinités que l’artiste a surchargées h dessein des mêmes attributs mille fois répétés. Sans rechercher ici comment ce système d’architecture a pu être inspiré aux Indous par la vue ! des seènes naturelles qui les environnent, et surtout par les idées originales, sinon toujours justes, qui do- | minent tout leur système religieux , nous dirons qu’il I est impossible de ne pas en être frappé à la vue des : monuments dessinés par N. Daniel. •
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