PRINCIPE D'ART AU MOYEN AGE. 3C
Les arcs-boutants qui montent aux combles de la nef1 * 3 avec leurs balustrades légères, leurs roues rayonnantes, leurs ponts dentelés, semblent l’échelle de Jacob , ou ce pont aigu des Persans, par où les âmes sont obligées de franchir l'abimc , au risque de perdre l'équilibre sous le poids de leurs péchés.
Voilà un prodigieux entassement, une œuvre d’Encelade. Pour soulever ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs *, les géants, ce semble, ont sué... Ossa sur Péliori, Olympe sur Ossa... Mais non, ce n’est pas là une oeuvre de géants, ce n'est pas un confus amas de choses énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là quelque chose de plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le souille de l'esprit. Ce léger souille qui passa devant la face de Daniel, emportant les royaumes, et brisant les empires, c'est lui encore qui a gonflé les voûtes, qui a souille les tours au ciel. Il a pénétré d’une vie puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a suscité d’un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. L’esprit est l’ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la ligure humaine dans laquelle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il en forme et déforme les traits; il creuse l'œil de méditation, d’expérience et de douleurs, il laboure le front de rides et de pensées, les os mêmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe au mouvement de la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors , au dedans de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu’il avait vécue, il y grava tous scs souvenirs, toutes scs espérances, tous ses regrets, tous scs amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte mys-
chait encore sous la toitaredes ailes. — Alors les contreforts s'élevèrent comme des tours au-dessus de la toiture des ailes et se couronnèrent de clochetons. On creusa des niches aux pieds-droits des contre-forts ; on dentela les arcades, on les perça de trèfles et de roses. Gaumont, II, p.238. Voy. aussi les planches magnifiques de Boisserée, Description de la cathédrale de Cologne.
* Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir été l'idéal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de la cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans qui subsistent cucore, s'élever à cinq cents pieds allemands (quatre cent quarante -trois pieds de Paris); la flèche de Strasbourg est haute de cinq cents pieds de Strasbourg (quatre cent quaranlc- { cinq pieds de Paris ). Fiorillo, Geschicbte der zeiebnen- | den Künstc iu Dcutschland, l,p. 411.
HISTOIRE DK FRANCE.
térieuscoù le monde païen l’avait tenu *, il la lança au ciel cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d’autant plus haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la respiration , si fortement battait ce cœur du genre humain, qu’il lit jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigrie et profonde de la croisée gothique, de cet ait ogival7, quand il fait eflbrt pour s’ouvrir, au douzième siècle. Cet œil de la croisée gothique , est le signe par lequel se classe la nouvelle architecture s. L’art ancien , adorateur de la matière , se classait par l'appui matériel du temple , pajj.i colonne, colonne toscane, dorique, ionique. I™l moderne, fils de l'âme et de l’esprit, a pour principe, non la forme, mais la physionomie, mais l’œil; non la colonne, mais la croisée; non le plein, mais le vide. Au douzième et au treizième siècle, la croisée, enfoncée dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thcbaïdc dans une grotte de granit, est toute retirée en soi ; elle médite et rêve. Peu à peu elle avance du dedans au dehors, elle arrive à la superlicie extérieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes de la gloire céleste. Mais le quatorzième siècle est à peine passé , que ces roses s’altèrent ; elles se changent en figures flamboyantes; sont -ce des flammes, des cœurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la fois.
Même progrès dans l’agrandissement successif de l’église. L'esprit, quoi qu'il fasse, est toujours mal
1 A peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes postérieures au douzième siècle. Caumont ,
Antiquités monumentales , t. II , p. 123. C’est au douzième et au treizième siècle qu'a lieu le grand élan de l'architecture ogivale. — La plus grande crypte qui soit en France est Celle de la cathédrale de Chartres. I oyez Gilbert, Notice historique et descriptive sur Notre- Dame de Chartres , p. 70.
3 On donne pour racine au mot ogiro le mot alle-
mand aug, œil ; les angles curvilignes ressemblent aux coins de l'œil. Gilbert, Description de Notre-Dame de Paris, p. 56. — Dans l'architecture ogivale primitive, les feuélres étaient étroites et allongées; les antiquaires anglais leur ont donné le nom de lancettes. Souvent deux lancettes s’assemblent et s'encadrent dans une arcade principale. Entre les sommités des lancettes géminées , et celle de l’arcade principale , il reste un espace dans lequel on a presque toujours ouvert un trèfle, uu quatre-feuilles ou une rosace. Caumont, p. 251.
* C'est du moins le principal élément de la classification que nos antiquaires de Normandie out cru
pouvoir établir après avoir comparé plus de douze cents
à l’aise dans sa demeure ; il a beau l'élciidrc 1 * 3 4 * , la varier, la parer, il n’y peut tenir, il étouffe. Non , tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos saints, vos fleurs de pierre, vos forêts de marbre , vos grands christs dans leurs auréoles d’or, vous ne pouvez me contenir. 11 faut qu’aulour de l’église nous bâtissions de petites églises, qu’elle rayonne de chapelles &. Au delà de l’autel, dressons un autel, un sanctuaire derrière le sanctuaire; cachons derrière le chœur la chapelle de la Vierge; il me semble que là nous respirerons mieux; là il y aura des genoux de femme pour que l’homme y pose sa tète qu’il ne peut plus soutenir , un voluptueux repos par delà la croix , l’amour par delà la mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces murs font obstacle! ... ! Faudrait-il donc que le sanctuaire échappât du sanctuaire, que l'arche se replaçât sous les tentes, sous le pavillon du ciel?
Le miracle, c’est que cette végétation passionnée | de l’esprit, qui semblait devoir lancer au hasard le caprice de scs jets luxurieux . elle sc développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante fécondité au nombre, au rhythnic d’une géométrie divine. La géométrie et l’art, le vrai et le beau sc rencontrèrent. C'est ainsi qu’on a calculé dans les derniers temps que la courbe la plus propre à faire une voûte solide était justement celle que Michel- Ange avait choisie comme la plus belle, pour le dôme <1! Saiut-Picrrc.
Cette géométrie de la beauté éclate dans le type 'de l’architecture gothique , dans la cathédrale de ( Cologne *; c'est uu corps régulier qui a crû dans la
églises de différents Ages. La gloire d’avoir donné un principe scientifique à l'histoire de l'art gothique, revient A la province qui offre le plus de monuments en ce genre. A la tête de nos antiquaires normands, je dois citer MM. Auguste Prévost et de Caumont.
I 4 Au treizième siècle, le chœur devint plus long qu’il n’était comparativement à la nef. On prolongea les collatéraux autour du sanctuaire, et ils furent toujours bordés de chapelles. Caumont, p. 230.
4 Ce fut surtout au onzième siècle qn’on employa généralement cette disposition. Id., p. 122.
4 Les maîtres de cette ville ont bâti beaucoup d’antres églises. Jean Hültz , de Cologne , continue le clocher de Strasbourg. — Jean de Cologne, en 1369, bâtit les deux églises de Campcn, au bord du Zuiderzée, sur le plan de la cathédrale de Cologne. — Celle de Prague s'élève sur le même plan. — Celle de Metz y ressemble beaucoup. — L'évêque de Burgos, en 1442, emmène deux l tailleurs de pierres de Cologne, pour terminer les tours I de sa cathédrale. Ils font les flèches sur le plan de celle de Cologne. — Des artistes de Cologne bâtissent J Notre-Dame de l'Épine, à ChAions -sur- Marne. Boisscrée, p. 15,