LIVRE IV. - LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN AGE
proportion qui lui était propre, avec la régularité des cristaux. La croix de l'église normale est strictement déduite de la figure par laquelle Euclide construit le triangle équilatéral Ce triangle, pria cipe de l’ogive normale, peut s’inscrire à l’arc des voûtes; il tient ainsi l’ogive également éloignée et de la disgracieuse maigreur des fenêtres aiguës du Nord , et du lourd aplatissement des arcades byzantines. Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs subdiviseurs et leurs multiples, dominent tout l’édifice. Dix est le nombre humain . celui des doigts ; douze le nombre divin , le nombre astronomique; ajoutez- y sept, en l’honneur des sept planètes. Dans les tours1, et dans tout l’édifice, les parties inférieures dérivent du carré et se subdivisant en octogone ; les supérieures, dominées par le triangle, s'exfolient en hexagone, en dodécagone 8. La colonne a dans le rapport de son diamètre à la hauteur les proportions de l’ordre dorique 4. La hauteur égale è la largeur de l’arcade, conformément au principe de Vitruve et de Pline. Ainsi dans ce type de l’archi lecture gothique, subsistent les traditions de l’antiquité.
L’arcade jelce d’un pilier à l’autre, est large de cinquante pieds. Ce nombre se répète dans tout l’édifice. C’est la mesure de la hauteur des colonnes. Les bas-côtés ont la moitié de la largeur de l'arcade, la façade en a le triple. La longueur totale de l’édifice a trois fois la largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l’arcade. La largeur du tout est égale h la longueur du chœur et de la nef 5, égale à la hauteur du milieu de la voûte •. La longueur est à la hauteur . comme deux est à cinq. Enfin l’arcade, les bas-côtés, se reproduisent
* Nous empruntons cette observation , et généralement tous les détails qui suivent, à la description de la cathédrale de Cologne , par Boisserée ( français et allemand ), 1895.
1 Les églises métropolitaines avaient des tours, les églises inférieures , seulement des clochers. Ainsi la hiérarchie scconscrvait jusque dans la forme extérieure de l'église.
3 De plus, le chœur est terminé par cinq côtés d'un dodécagone, et chaque chapelle par trois côtés d'un octogone.
4 Ce rapport est celui de 1 h 6, et de 1 à 7.
6 Le porche, le carré de la transversale, les chapelles avec le bas -côté qui les sépare du chœur, sont chacun égaux à la largeur de l'arcade principale, et en somme égaux à la largeur totale. La largeur de la transversale, ou croisée , est, avec sa longueur totale, dans le rapport de 2 à 5, et avec la largeur du chœur et de la nef, dans le rapport de 2 à 3.
6 La hauteur des voûtes latérales égale | de la largeur totale, c’est-à-dire 2 fois ou 00 pieds. — Pour la voûte du milieu , la largeur dans œuvre est à la
au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants qui soutiennent l’édifice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du Saint-Esprit, des sept sacre-*
| mcrils, est aussi celui des chapelles du chœur; deux fois sept, celui des colonnes qui le soutiennent.
Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes les églises. Celle de Reims | a sept entrées ; celle de Reims et de Chartres sept chapelles autour du chœur 7. Le chœur de Notre- Dame de Paris a sept arcades. La croisée est longue j de 114 pieds (16 fois 0), large de 12 (0 fois 7); c'est J aussi la largeur d'une des tours, et le diamètre d’une des grandes roses; les tours de la même église ont 216 pieds (17 fois 12). On y compte 207 colonnes (297 : 3 = 99, qui, divisé par 3 = 33 , qui , divisé par 3 = 11), et 45 chapelles ,
I (5 X 9). Le clocher qui en surmontait la croisée avait 104 pieds comme la voûte principale. Notre- Dame de Reims a dans œuvre 408 pieds (: 2 donne 204, hauteur des tours dç Notre-Dame de Paris; 204 : 17=12) ». Chartres 396 pieds (: 6=66, qui divisé par 2=33=3 \ 14)* Les nefs de Saint- | Ouen de Rouen, et des cathédrales de Strasl>ourg 1 et de Chartres, sont toutes les trois de longueur égale (214 pieds). La Sainte-Chapelle de Paris est y haute de 1 10 pieds, (110MO=11), longue de 110, large de 27 (3e puissance de 3).
A qui appartenait cette science des nombres, celte mathématique divine? à aucun homme mortel , mais è l'Église de Dieu. À l’ombre même de l’église, dans les chapitres et les monastères, le secret s’en transmettait avec les enseignements des mystères chrétiens9. L’Église pouvait seule accomplir ces miracles de l’architecture. Souvent , pour
hauteur dans le rapport de 2 à 7, et pour les voûtes latérales, dans le rapport de I à 3. — A l'extérieur, la largeur principale de l'église égale la hauteur totale. La longueur est à la hauteur dans le rapport de 2 à 5. Même rapport entre la hauteur de chaque étage et celle de l'ensemble.
7 Vojf. Pavillon-Piérard, Description de Notre-Dame 1 de Reims; Gilbert, Description de Chartres.
8 La longueur extérieure est de 4-38 p 8 p ; 438 est divisible par 3, par 2, par 4 .par 12, divisé par 12, U
i donne 365,5; le nombre des jours de l’année plus une fraction, ce qui est un degré encore d'exactitude. --Il y a 36 piliers-butanU extérieurs, 54 intérieurs. — L’arcade do milieu est large de 35 pieds; 55 statues, 21 ; arcades latérales.
s C’est une tradition , que les plus illustres cvèqaes 1 du moyen âge étaient architectes et bâtissaient. Ce fut Lanfranc qui construisit la magnifique église de Saint- Étienne de Caen. — Suivant une tradition que nous I avons citée plus haut , Thomas Becket bâtit une église i pendant son exil, etc. — L’un des dix abbés successeurs ■ de Marcdargent était maître des ouvrages. Saint-Ouen.
terminer un monument, elle y appelait tout un peuple. Cent mille hommes travaillaient à la fois à celle de Strasbourg 1 , et tel était le zèle , que la nuit ne pouvait interrompre le travail; ils continuaient aux flambeaux. Souvent encore, l'Eglise prodiguait les siècles, elle accomplissait lentement une œuvre parfaite. Renaud dcMontauban portait déjà des pierres à la cathédrale de Cologne, et on y travaille encore aujourd’hui *. Rien ne résistait à cette force patiente.
Que l’art gothique ait eu des analogues à Byzance, dans la l’erse ou l’Espagne, cela n’est pas douteux. Mais qu’importe après tout? Il appartient au lieu où il a eu sa plus profonde racine, où il s’est approché le plus près de son idéal. Nos cathédrales norniandessonl singulièrement nombreuses, belles, variées; leurs filles d’Angleterre sont prodigieusement riches, délicatement, subtilement ouvragées. Mais le génie mystique est plus fortement marqué, ce semble, dans les églises d’Allemagne. Il y avait là une terre bien préparée , un sol fait exprès pour porter les fleurs de Christ. Nulle part l'homme et la nature, le frère et la sœur, n’ont joué, sous l’œil du Père, d'amour plus pure et plus enfantine. I/âme allemande s’est prise avec bonhomie, aux Ueurs, aux arbres, aux belles montagnes de Dieu , et elle en a bâti dans sa simplicité des miracles d’art, comme, à la naissance de l'enfant Jésus, ils arrangent le bel arbre de Noël, tout charge de guirlandes, de rubans et de girandoles, pour la joie des petits enfants. C'est là que le moyeu âge enfanta des âmes d’or, qui ont passé sans qu’on en sût rien, des âmes candides, puériles à la fois
Gilbert. — Du archidiacre de Paris construit toutes les machines de guerre de Simon de Montfort. — Au quatorzième siècle, Guiil.Wickam, évêque de Winchester, bâtit Windsor pour Édouard III. f oy. Bayle au mot Wicknm. — Eu 14U7, un canne de Vérone reconstruit le pout Notre-Dame a Paris, après sa chute. Corrozct , Antiquités de Paris, 1580, p. 15G, etc., etc. — Sons la première et la seconde race, jusqu'à Philippe-Auguste, il n'y eut pas un seul artiste qui n'appartint au clergé. — Personne n'a mieux marqué la distinction de l'époque sacerdotale et des suivantes, que M. Magnin , dans un article ( Revue des Deux Mondes, juillet 1839), sur la statue de la reine Nantechilde , et dans un autre article sur l’origine du théâtre (déc. 1834).
* y oyez sur celte église, Grandidier, Essai sur la cathédrale de Strasbourg, Histoire de la cathédrale de Strasbourg; Fiorillo, Gesch. der zeichnenden, Künste in Deutscliland, I, 350, sqq.
2 La voûte du choeur est seule achevée; elle a deux cents pieds de hauteur.
— M. Boisscréc a ajouté à sa Description un projet de restauration et d'achèvement , d'après les plans primitifs des architectes, qui ont été retrouvés, il y a
| et profondes , qui ont à peine soupçonné le temps.
qui ne sont pas sorties du sein de rélcrnité, lais— j sant couler le monde devant elles sans distinguer dans scs flots orageux aulrc chose que le bleu du ciel. Comment sc sont-ils appelés? qui le sait?... On sait seulement qu’ils étaient de cette obscure et vaste association répandue partout. Ils avaient leurs loges à Cologne et à Strasbourg. Leur signe aussi i ancien que la Germanie, c’était le marteau de Thor.
I Du marteau païen, sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le monde le grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de Salomon. Avec quel soin ils ont travaille,
! obscurs qu’ils étaient cl perdus dans l’association, avec quelle abnégation d’eux-memes , il faut, pour le savoir, parcourir les parties les plus reculéq^, I les plus inaccessibles des cathédrales. Élevez-vous I dans ces déserts aériens, aux dernières pointes de l ces flèches où le couvreur ne se hasarde qu'en trem- : Liant, vous rencontrerez souvent, solitaires sous ! l’œil de Dieu, aux coups du vent éternel, quelque ouvrage délicat, quelque chef-d’œuvre d’art et de sculpture, où le pieux ouvrier a usé sa vie. Pas un nom , pas un signe , une lettre : il eût cru voler sa* gloire à Dieu. Il a travaillé pour Dieu seul, pour le remède de son àme. lin nom qu’ils ont pourtant conservé par une gracieuse préférence, c’est celui d’une vierge qui travailla pour Notre-Dame de Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent la prodigieuse flèche, y fut placée par sa faible main s. Ainsi dans la légende, le roc que tous les | efforts des hommes n’avaicnl pu ébranler, roule sous le pied d'un enfant 4.
peu d'années , par le plus heureux hasard, foy. aussi j Fiorillo, 1 , 389-423.
I 5 Sabine de Steiubach, Erwin de Steinbach qui com- ] mença les tours en 1377. Elles devaient avoir cinq cent 1 quatre-vingt-quatorze pieds de hauteur. Fiorillo, I, 350. On connaît quelques autres noms d'architectes allemands. Mon assertion n'en est pas moins vraie en i général. — En France, l’art ne commence à s'individualiser, les monuments à porter uu nom d'auteur, qu'au treizième siècle. C'est alors qu'on voit Ingcli anime diriger les travaux à Notre-Dame de Rouen , et construire le Bec en 1914; Robert de Lusarclie bâtir,
( en 1990, la cathédrale d'Amiens ; Pierre de Montereau, l'abbave de Long -Pont, en 1927 ; Hugues Lebergicr, j Saint-Nicaise de Reims, en 1929 ; Jean Chclle, le portail | latéral sud de Notre-Dame, en 1257, etc. — /'a y. l'ingénieux article de M. Magnin sur la Révolution de l'Art au | moyen âge, Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1832; et, j dans la Revue du progrès social, août 183-1, un rapport de ffl.*Did rouan ministre de l'instruction publique ; on y trouvera beaucoup de vucc.d’observations personnelles, et une bibliographie de l'histoire de Part en France.
[ * C’est la légende du Mont Saint-Michel.