‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 227 sur 398 · LIVRE IV. — LA PASSION , COMME PRINCIPE D'ART AL MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — LA PASSION , COMME PRINCIPE D'ART AL MOYEN AGE

C’est aussi une vierge que la patronnedes maçons, sainte Catherine, qu’on voit avec sa roue gcométriq uc, sa rose mystérieuse, sur le plan de la cathédrale de Cologne. Une autre vierge, sainte Rarhe, s’y appuie sur sa tour, percée d’une trinité de fenêtres. Tous ces humbles maçons travaillaient pour la Vierge. Leurs cathédrales, exhaussées à peine d'une toise par génération, lui adressent leurs tours mystiques. Elle seule sait tout ce qu’il y a là de vies humaines, de dévouements obscurs, de soupirs «l’amour cl de prières. O mater Dei!

Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l’a dit sans le comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S’il s’eu fût tenu au beau type de Cologne, s’il fût resté assujetti par l’harmonie géométrique, il eut péri de langueur. Dans d'autres parties de l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul et l’idéalisme religieux, ila reçu davantage l’empreinte varice de l’histoire. Ainsi que le droit allemand, transporté en France, perd son caractère symbolique, prend un caractère plus réel, plus historique, plus variable , plus susceptible d'abstractions successives, de même l’art gothique y perd de sa divinité , pour y représenter avec la pensée religieuse toute la variété des circonstances réelles, des hommes et des temps. L'art allemand , plus impersonnel, a rarement nommé les artistes; les nôtres ont marque nos églises de leur ardente personnalité ; on lit leur nom sur les murs de Notre- Dame de Paris, sur les tombeaux de Rouen 1 2 , sur les pierres tumulaires et les méandres de l'église de Reims 3. L’inquiétude du nom cl de la gloire, la rivalité des efforts poussa ces artistes à des actes désespérés. A Caen , à Rouen , on retrouve l’his-

1 On lit sur un cercueil , à Saint- Ouen : « Hic jacet frater Johannes, Marcdargent, alias Roussel, quoudàm abbas istius mouasterii , qui incepit istarn ecclesiam irdifîcarc de novo, et fecit chorum , et capellas , et pilliaria lurris et magnam partent crucis mouasterii antedicti. Gilbert , Description de l’église de Saint -Ouen, p. 18. — Ce Marcdargent fut abbé de 1503 à 1330. Mais la croisée, la tour qui la surmonte, et une partie de la nef ne fut achevée qu’au commencement du seizième siècle. Id., ibid.

2 Ou voyait dans plusieurs églises, entre autres h Chartres et à Reims, une spirale de mosaïque, ou labyrinthe, ou dcedalut, placé au centre de la croisée. On

y venait en pèlerinage; c’était l’emblème de l’intérieur

du temple de Jérusalem. Le labyrinthe de Reims por-

tait le nom des quatre architectes de l’église. Pavillon-

Piérard, Description de Notre - Dame île Reims. — Celui de Chartres est surnommé la lieue; il a sept cent soixante- huit pieds de développement. Gilbert, Deseription de Notre-Dame de Chartres, p. 44.

s Berneval acheva, vers le commencement du quiu-

loirc de Dédale tuant son neveu par envie. Vous voyez dans une église de celle dernière ville, sur la même pierre, les figures hostiles et menaçantes d’Alexandre de Rerncval et de son disciple poignardé par lui. Leurs chiens, couchés à leurs pieds, se menacent encore. L'infortuné jeune homme, dans la tristesse d’un destin inaccompli , porte sur sa poitrine l’incomparable rose où il eut le malheur de surpasser son maître s.

Comment compter nos belles églises du treizième siècle? Je voulais du moins parler de Notre-Dame de Paris 4. Mais quelqu’un a marqué ce monument d’une telle griffe de lion, que personne désormais ne se hasardera d’y toucher. C’est sa chose désormais, c'est son fief; c’est le majorai de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l’autre, aussi haute que scs tours. Si je regardais cette église ce serait comme livre d'histoire, comme le grand registre des destinées de la monarchie. On sait que son portail, autrefois chargé des images de tous les rois de France, est l’œuvre de Philippe- Auguste; le portail sud-csl de saint Louis 5, le septentrional de Philippe le Bel6; celui-ci fut fondé de la dépouille des templiers, pour détourner sans doute la malédiction de Jacques Molay 7. Ce portail funèbre a dans sa porte rouge le monument de Jean sans Peur *, l'assassin du duc d'Orléans. La graifbc et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à l'histoire plus qu'a la religion. Elle a peu d'élan, peu de ce mouvement d’ascension si frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris, arrêtent l’élan ; ce sont plutôt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de prier.

zième siècle, la croisée de Saint-Oueu, et fît en 1439 U rose du midi. Sou élève fît celle du nord*, et surpassa son maître. Berneval le tua, et fut pendu. D. Pommerave, Histoire de l’abbaye de Saint - Ouen, etc., p. 190. — Le cardinal Cibo, neveu de Léon X, et abbé de Saint- Oucn , fît élever à ses dépens , en 1315, la façade principale. Gilbert, Description de Saint-Ouen, p. 23.

4 Alexandre III posa la première pierre de Notre- Dame de Paris , en 1 103. La façade principale lut achevée au plus tard en 1225. La nef est également du commencement du treizième siècle.

5 II fut commence en 1257.

* Il fut commencé en 1312 ou 1513.

7 C’est au Parvis Notre-Dame qu’on le brûla. Au Parvis était aussi l’échelle patibulaire de l'evéque; elle fut détruite au commencement du dix-septième siècle. On y substitua, en 1707, un carcan fixé à un poteau : c'est de ce poteau que partaient toutes les distances itinéraires de la France. On l'abattit en 1790, Gilbert, Description de Notre-Dame de Paris.

IIISTOIHE DE FRANCE.

Noire-Dame! de Paris est l’église de la monarchie; Noire-Dame de Reims, celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l’ordinaire des cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie colossale , elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus triste, la fêle ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte plus qu’aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée batifolent les diables , iis se laissent glisser aux pentes rapides , il font la moue à la ville, tandis qu’au pied du Clocher à l’Ange le peuple est pilorié.

Saint-Denis est l’église des tombeaux; non pas une sombre est triste nécropole païenne , mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi et d'espoir, large et sans ombre, comme l’âme de saint Louis qui l'a bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée et légère, comme pour moins peser sur les morts. La nef s’élève au chœur par un escalicrqui semble attendre le cortège des générations qui doivent monter , descendre, avec la dépouille des rois.

A l’époque où nous sommes parvenus , l’architecture gothique avait atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la virginité, moment court, moment adorable, où rien ne peut rester ici-bas. Au moment de la beauté pure, il en succède un autre que nous connaissons bien aussi. Vous savez , celle seconde jeunesse , quand la vie a déjà pesé, quand la science du bien et du mal perce, dans tin triste sourire, qu’un pénétrant regard s’échappe des longues paupières ; alors ce n’est pas trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles du cœur. C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle fut l'église gothique à ce second âge; clic porta dans sa parure une délicieuse coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles imposants 1 * 3 * * * , charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours, comme des chatons de diamants, fine et transparente dentelle de pierre filée au fuseau des fées; elle alla ainsi de plus en

pins ornée et triomphante, à mesure qu’au dedans le mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrante beauté, le bracelet flotte autour d’un bras amaigri : vous savez trop, la pensée vous brûle, vous lani guissez d'amour impuissant.

L’art s'enfonça chaque jour davantage dans cet I amaigrissement. Il s’acharna sur la pierre, s’en prit I à elle de la vie qui tarissait , il la creusa, la fouilla,

: l’amincit, la subtilisa. L’architecture devint la sœur i de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé fut aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une série de syllogismes de pierres qui n’atteignaient pas leur conclusion. On trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les subtilités de la scolastisque, dans la scolastique d’amour des troubadours et de Pétrarque. C’est ne pas savoir ce que c’est que la passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, archarnéc, subtile et aiguë dans scs poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a entrevu la 1 fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans l’impcrceptiblo bulle d’air où flotte un rayon du ciel , elle le cherche dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond . dans la dernière flbre d'un cœur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer, déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher l’atome , lu n’y trouveras pas ton Dieu.

En poussant chaque jour plus avant celte ardente poursuite, ce que l’homme rencontra, ce j fut l’homme meme. La partie humaine et naturelle du christianisme se développa de plus en plus et envahit l’église. La végétation gothique, lassée de monter en vain , s'étendit sur la terre et donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des apùtrcs. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l’architecture 7 ; celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre

1 Ces triangles sont l’ornement de prédilection du quatorzième siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de croisées du treizième. Voyez celles de

Notre-Dame de Paris.

3 La peinture sur vitres commence au onzième siècle

( les Romains se servaient depuis Néron des vitres co-

lorées surtout en bleu). Le beau rouge est plus fréquent dans les anciens vitraux ; on disait proverbialement:

éïn couleur de a rtlraur de la Sainte - Chapelle. Ceux de

cette église sont du premier âge; ceux de Saiut-Gervais, du deuxième et du troisième, et de la main de Vinaigrier et de Jean Cousin. Au druxième âge , les figures devenant gigantesques , sont coupées par les vitres

| carrées. A cette époque appartiennent encore les beaux i vitraux des grandes fenêtres de Cologne , qui portent la date de 1509, apogée de l'école allemande; ils sont traités dans une manière mouumenlale et symétrique. — Angclico da Fiesole est le patron des peintres sur verre. On cite encore Guillaume de Cologne et Jacques Allemand. Jean de Bruges inventa les émaux ou verres à deux couches. — La Réforme réduisit cet art en Allemagne à un usage purement héraldique. 11 fleurit en Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis taut de , réputation en ce genre, que Guillaume de Marseille fut appelé à Rome, par Jules II, pour décorer les feoè- ; très du Vatican. A l’époque de l'influence italienne, le

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