LIVRE IV. - LA PASSION. COMME PRINCIPE D’ART AC MOYEN ACE
scs sœurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia , peupla la sainte nudité des murs. Sous prétexte de pieté, l’homme mit partout son image ; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète; puis eu son propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût refuse l'asile du temple à ces pauvres morts? ils se contentèrent d’abord d'une simple dalle, ou l'image était gravée; puis la dalle se souleva, la tombe s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe Rit un mausolée, un catafalque de pierres qui emplit l’église; que dis-je? ce fut une chapelle, une église clle-mcmc. Dieu, resserre dans sa maison, fut heureux de garder lui-méme une chapelle. L’homme s’était intronise dans l’église chrétienne; que restait-il à celle-ci, sinon de redevenir païenne, de revêtir la forme du temple hellénique?
L’architecture repose sur deux idées : l’idée naturelle . idée d’ordre ; l'idée surnaturelle , celle de l'infini. Dans l'art grec, l'ordre domine l'idée naturelle et rationnelle. La puissante colonne grecque, élégamment groupée, porte à son aise un léger fronton ;Ie faible porte sur le fort; cela est logique cl humain. L’art gothique est surnaturel, surhumain. Il est né de la croyance au miraculeux, au poétique , à l’absurde. Ceci n’est pas une dérision ; j'emprunte le mot de saint Augustin : Credo quia absurdum. La maison divine , par cela qu’elle est divine, n’a pas besoin de fortes colonnes; si elle accepte un appui matériel, c’est pure condescendance ; il lui suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à rien, s’il est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur de fines colonnellcs. Le miracle est évident. LA est pour l'architecture gothique le principe de vie ; c’est l’architecture du miracle. Mais c’est ausi son principe de mort. Ce miracle humain remplit imparfaitement la condition du miracle. L’idée du miracle, c'est celle d'un acte instantané, d’un fiat, d’un secours subit accordé aux nécessités du genre humain; alors il est sublime. Un miracle régulier, comme le cours du soleil , devient trivial et sans effet. Un miracle immobile, pétrifié, sans nécessité urgente, produit tout l’effet de l’absurde. L’amour aime à croire l'absurde ; c’est encore un dévouement, une immolation. Mais le jour où l’amour manquera, l’élran-
besoin d’harmonie et de clair - obscur fait employer la grisaille pour les fenêtres d'Anet et d'Écouen ; c'est le protestantisme entrant dans la peinture. Eu Flandre, l'époque des grauds coloristes (Rubens , etc.) amène le dégoût de la peinture sur verre, f'oy. dans la Revue française un extrait du rapport de M. Brongniart k l'Académie des sciences sur la peinture sur verre; toyet aussi la notice de M. Langlois sur les vitraux de Rouen, 3. ■ichelf.t.
gcté, la bizarrerie des formes ressortiront à loisir, et le sentiment du beau sera choqué, tout aussi bien que la logique f.
S’il est de l'essence de l’art d’élre désintéressé, d'èlrc à soi-méme son but, l'art gothique est moins art que l’art grec. Celui-ci veut le beau, rien de plus ; c’est un art jeune, qui sc satisfait de la forme. Le gothique veut le bon et le saint; l’art y est comme moyen de religion, comme puissance morale. L’art au service d’une religion de la mort, d’une morale qui prescrit l’annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La laideur volontaire est un sacrifice, In laideur naturelle une occasion d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du péché, le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, humilié, mais enfin il y est. Le genre grec divinise souvent la bête; les lions de Rome , les coursiers du Parlliénon sont restés des dieux. Le gothique beslialisc l'homme , pour le faire rougir de lui-méme, avant de le diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne? Elle est dans celte tragique image de macération et dcdouleur, dansée pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beauté effrayante, laideur adorable, que nos vieux peintres n’ont pas craint d’offrir à l'âme sanctifiée. Faut-il qu'il vienne un temps où l’homme y cherche autre chose, où il préfère les grâces de la vie au sublime de la mort, où il chicane sur les formes un Dieu mort pour lui?
Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le, quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. I.a masse énorme de l'église s’appuie sur d'innombrables contre-forts, laborieusement dressée etsoutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue à la voir entourée d’élais innombrables qui donnent l’idée d’une vieille maison qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.
Oui, la maison menaçait, clic ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société d’où il est sorti , était trop inégale et trop injuste. Le régime de castes, tout atténué qu’il était par le christianisme, subsistait encore. L’Église sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple; elle s’en éloigna , elle fil alliance avec la féodalité sa vieille
; et l'ouvrage que doit publier M. de Caumont sur la i peinture au moyen âge.
1 L'architecture tomba de la poésie au romau , du merveilleux à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-delampe , au quinziéme siècle , lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs pointes de haut en bas. Voyez ; ceux de Saint-Pierre de Caen, qui semblent prêts k vous écraser.
HISTOIRE DK FRANCE.
ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle s’associa aux tristes victoires de la royauté sur les communes qu’elle -même avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte au pied d’un de scs clochers l’image des bour- ; geois du quinzième siècle , punis d’avoir résisté à l'établissement d’un impôt1. Cette ligure du peuple piloric est un stigmate pour l'église elle-même. La voix des suppliciés s’élevait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par corvées, élevées des dîmes d’un peuple affamé, toutes blasonnées de l’orgueil des évêques cl des seigneurs, toutes remplies de leurs insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces pierres, il y avait trop de pleurs.
Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir sa prétention orgueil- , leuse d’être le dernier mol du monde, la Consommation. Le temple devait s’élargir. L’étreinte divine que promettaient au genre humain les bras étendus j du Christ, clic devait se réaliser. Dans cette étreinte devait s'opérer la merveille de l’amour, l'identification de l’objet aimant cl l'objclaimé. L’humanité devait reconnaître le Christ en sni-méme, apercevoir en soi la perpétuité de l’incarnation et de la passion. Il la remarqua en Job et Joseph; il la retrouva dans les martyrs. Celle intuition mystique d’un Christ éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, clic se représente partout au moyen âge, ronfusc , il est vrai , et obscure , mais chaque jour acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire , étrangère , souvent contraire, à l'influence ecclésiastique. Le peuple, tout enobéissanlau prêtre, dislingueforlbieudu prêtre, le saint , le Christ de Dieu. Il cultive d’âge en âge , il élève, il épure cct idéal dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il apparaît dans Louis le Débonnaire conspué par les évêques ; dans le bon roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroy de Douillou , homme de guerre cl gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple baron du Saint -Sépulcre. L'idéal grandit encore
1 Ce sont huit figures de taille gigantesque, servant de cariatides. L’un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de l’argent , un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés de coups, présentent des rôles d'impôts lacérés. Quelques amateurs croient que ces figures font allusion'à une révolte arrivée au sujet de la gabelle, en 1461, et comme sous le nom de *miV/uvwaque. Louis XI fit pendre deux cents des rebelles. D'antres prétendent que dès le onzième siècle les Rémois s’étaut révoltés contre Gervais, leur archevêque, furent condamnés à construire le clochir à leurs dépens. Quatre statues semblables étaient placées sur des
dans saint Thomas de Kentcrbury, délaissé de l’Église et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout à l’heure l’idéal généralisé va s’étendre dans le peuple; il va se réaliser au quinzième siècle, non -seulement dans l'homme du peuple,
Vierge ; appelons-la du nom populaire, la Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen âge.
Celle transfiguration du genre humain qui reconnut l’image de son Dieu en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un présent éternel ce qu’on avait cru temporaire et passé, qui mit sur la terre un ciel ; elle fut la rédemption du monde moderne , mais elle parut la mort du christianisme et de l’art chrétien. Satan poussa sur l’église inachevée un rire d’immense dérision ; ce rire est dans les grotesques du quinzième et du seizième siècle. Il crut avoir vaincu ; il n’a jamais pu apprendre, l'insensé, queson triomphe apparent n’csl jamais qu’un moyen. Il ne vit point que Dieu n’est pas moins Dieu , pour s’être fait humanité; que le temple n’est pas détruit, pour être devenu grand comme le monde. Il ne vit pas que, pour cire immobile , l’art diviu n’est pas mort, mais que seulement il reprend haleine; qu'avant de remonter vers Dieu, l’humanité a du une fois encore descendre en soi, s’eprouver, s'examiner, se compléter dans la fondation d'une société plus juste, plus égale , plus divine.
En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen âge achève de s’effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C’est en vain que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours suppliantes, eu vain que scs vitraux pleurent, en vain que ses saints font pénitence dans leurs niches de pierre... u Ouaml le torrent des grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu’au Seigneur. » Ce monde condamné s’en ira avec le monde romain,
colonnes d’argent qui entouraient le maitre - autel. Pavilloii-Picrard, Description de Notre-Dame de Reims. — Sur l'histoire et les antiquités de celte ville importante, nous attendons de nouvelles lumières de M. Varia , l'un des professeurs d'histoire les plus distingués de l'université.— A Rouen, un marchand de blé ayant été pendu pour s’ètre servi d’une fausse mesure , ses biens furent confisqués. On en donna une partie aux pauvres, l'autre fut employée h bâtir un portail de la grande église de cette ville, où la vie de cc marchand est représentée depuis son enfance jusqu'à sa mort. Taillepird, Antiquités de Rouen, p. 77.