LIVRE IV. - ÉCLAIRCISSEMENTS
était précieuse pour le ministre déterminé à compléter la centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives, trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi, quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, du Puy fut envoyé aux archives des Trois- Évêchés; puis le duc fut j sommé de montrer ses litres. Le Languedoc fut de même défié parGaland de prouver par écrit son droit de francalleu, de propriété libre. On alléguait en vain les droits anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos archivistes voulaient des écrits.
Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux, notre Trésor des chartes était environné d'un formidable mystère. Il fallait une lettre de cachet au trésorier des chartes pour avoir droit de le consulter, et cette charge de trésorier finit par être réunie à celle de procureur général au parlement de Paris. M. d'Aguesseau provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre un homme qui était parvenu à se procurer quelques copies de pièces déposées au Trésor des chartes, et qui en faisait trafic *.
La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais, sont venus se joindre ses frères, les trésors de Saint- Denis, de Saint- Germain des Prés et de tant d’autres monastères. Les vénérables et fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert.de Clotaire, sont sortis de leur asile ecclésiastique, et sont venus comparaître A celte grande revue des morts. Dans celle concentration violente et rapide de tant de titres, beaucoup périrent, beaucoup furent détruits : les parchemins eurent aussi leur tribunal révolutionnaire sous le titre de Bureau du triage des titres , tribunal expéditif, terrible dans ses jugements ; une infinité de monuments furent frap|»és d'une qualification meurtrière : titre féodal ; cela dit, c'en était fait. La confiscation révolutionnaire ne s'appuyant pas sur l'autorité des textes, des titres écrits, comme la confiscation monarchique . n'avait que faire de ces parchemins. Son titre unique était le Contrat social , comme le Coran pour celui qui brûla la bibliothèque d'Alexandrie.
Si la révolution servit peu la science par l'examen et la critique des monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu’elle opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière : monastères, châteaux, dépôts de tout genre , elle vida tout, versa tout sur le plancher, réunit tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble de papier, les fenêtres même étaient obstruées, tandis que l’archiviste louait plusieurs pièces A P Académie. Si l’on voulait faire des recherches, il fallait de la chandelle en plein midi. La révolution , une fois pour toutes, y porta le jour.
Les du Puy , les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de la science), furent deux députés de
■ Fait les lettre* originales de d'Aguesseau, en téle d'une copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la bibliothèque du (toi. fonds de Clairamhaut.
la Convention, MM. Camus el Daunou. M. Camus, gallican comme son prédécesseur du Puy, servit la république avec la même passion que du Puy la monarchie. M. Daunou, successeur de M. Camus, fut, A proprement parler, le fondateur des Archives, et à cette époque les Archives de France devenaient celles du inonde. Celle prodigieuse classification lui appartient. C'était alors un glorieux temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait, pour la première fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. Daunou recevait les dépouilles du Vatican. D’autre part, du Nord et du Midi arrivaient à l'hôtel Soubise les archives d’Allemagne, d’Espagne et de Belgique. Deux de nos collègues étaient allés chercher celles de Hollande.
Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe. On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des inscriptions qui nous rappellent nos pertes : Bulles, Dalcrie , etc. Toutefois il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons. Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives, quoique même plusieurs ministères continuent de garder les leurs . l'encombrement finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons , car nous sommes la mort, nous en avons l'attraction puissante; toute révolution se fait à notre profil. Il nous suffit d'attendre : » Patiens, quia æternus.»
Nous recevons tôt ou tard les vaincus el les vainqueurs. NOUS avons la monarchie bel et bien enclose de l'alpha A l’oméga, la charte de Chitdehert A côté du | testament de Louis XVI ; nous avons la république { dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille *, mi* ‘ nute des droits de l'homme, urnes des députés, et I la grande machine républicaine, le coin des assignats, il n'y a pas jusqu'au pontificat qui ne nous ail laissé quelque chose ; le pape nous a repris ses archives, mais ! nous avons gardé par représailles les brancards sur } lesquels il fut porté au sacre de l'empereur. A côté de ces jouets sanglants de la Providence, est placé l'immuable étalon des mesures que chaque année l'on vient consulter. La température est invariable aux Archives.
Pour moi, lorsque j’entrai la première fois dans ces catacombes manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux, j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de Saint- Vannes : Voici l'habitation que j'ai choisie el mou repos aux siècles des siècles!
Toutefois je ne tardai pas A m’apercevoir dans le silence apparent de ces galeries, qu’il y avait un mouvement, un murmure qui n'élait pas de la mort. Ces papiers , ces parchemins laissés IA depuis longtemps ne demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers lie sont pas des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. D’abord, les familles cl le* fiefs, blasonnés dans leur poussière, réclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient , alléguant qu’à tort la centralisation avait cru les anéantir .Los ordonnances de nos rois prétendaient n’avoir pas été effacées
» Ce» divers objet » ont été déposés aux archive» en vertu de» décrets de nos assemblée» républicaine».
par la multitude des lois modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au champ de bataille , il n’y en aurait pas eu un de mort. Tous vivaient et parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à cent langues quefaisaienl taire rudement la grande voix de la République et de l'Empire.
Doucement , messieurs les morts , procédons par ordre, s’il vous plait. Tous, vous avez droit sur l'histoire. L’individuel est beau comme individuel, le général comme général. Le Fief a raison, la Monarchie davantage, encore plus l'Empire. A vous, Godefroy! à vous, Richelieu! à vous, Bonaparte!... La province doit revivre ; l’ancienne diversité de la France sera caractérisée par une forte géographie. Elle doit reparaître, mais à condition de permettre que la diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à son tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle systématisation servira , quoique imparfaite. Dût la tête s'emboîter mal aux épaules , la jambe s’agencer mal à la cuisse , c’est quelque chose de revivre.
Et à mesure que je soufflais sur leur poussière , je les voyais se soulever. Ils liraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme dans le Jugement dernier de Michel • Ange , ou dans la Danse des morts. Celte danse
galvanique qu’ils menaient autour de mol, j’ai essayé ; delà reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-être ! ne trouveront cela ni beau ni vrai ; ils seront choqués i surtout de la dureté des oppositions provinciales que j'ai signalées. Il me suffit de faire observer aux critiques qu'il peut fort bien se faire qu’ils ne reconnaissent point leurs aïeux, que nous avons entre tous les peuples, nous autres Français, ce don que soqjiailait un ancien , le don d’oublier. Les chants de Roland et 1 de Renaud , etc., ont certainement été populaires ; les ; fabliaux leur ont succédé; et tout cela était déjà si loin j au seizième siècle, que Joachim du Bellay dit en pro- | près termes : « 11 n’y a, dans notre vieille littérature, | que le roman de la Rose. • Du temps de du Bellay, la i France a été Rabelais, plus tard Voltaire. Rabelais est * maintenant dans le domaine de l’érudition, Voltaire est 1 déjà moins lu. Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant lui-même.
La France une et identifiée aujourd'hui peut fort bien renier cette vieille France hétérogène que j'ai décrite. LeGascon ne voudra pas reconnaître la Gascogne, ni le Provençal la Provence. A quoi je répondrai qu’il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France. Je la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversité de ses vieilles originalités de provinces. Les derniers livres de cette histoire la présenteront dans son unité.
PRÉFACE