CHAPITRE PREMIER
VÊP1ES SICILIENNES.
[1270] Le fils de saint Louis, Philippe le Hardi, revenant de cette triste croisade de Tunis, déposa cinq cercueils aux caveaux de Saint-Denis. Faible et mourant lui-meme, il se trouvait hériter de presque toute sa famille. Sans parler du Valois qui lui revenait par la mort de son frère Jean Tristan,
son oncle Alphonse lui laissait tout un royaume dans le midi de la France (Poitou, Auvergne, Toulouse, Rouergue, Albigeois, Qucrcy, Agenois, Comtal). Enfin, la mort du comte de Champagne, roi de Navarre, qui n'avait qu’une fille, mit cette riche héritière entre les mains de Philippe qui lui fit épouser son fils.
Par Toulouse et la Navarre, par le Comtat, cette grande puissance regardait vers le Midi, verslllalie et l'Espagne. Mais fout puissant qu’il était, le fils
de sainl Louis n'était pas le chef véritable de la maison de la France. La léte de celle maison, c’élail le frère de sainl Louis, Charles d’Anjou. L'histoire de France, à celle époque, est celle du roi de Naples et de Sicile. Celle de son neveu, Philippe III, n’en est qu'une dépendance.
Charles avait usé, abusé d'une fortune inouïe. Cadet de France, il s’était fait comte de Provence, roi de Naples, de Sicile cl de Jérusalem, plus que roi, maître et dominateur des papes. On pouvait lui adresser le mol qui fut dit au fameux Ugolin. « Que me manque- 1 -il? » demandait le tyran de Pise. — « Rien que la colère de Dieu ’. »
On a vu comment il avait trompé la pieuse simplicité de son frère, pour détourner la croisade de son but. pour mettre un pied en Afrique et rendre Tunis tributaire. Il revint le premier de celle expédition faite par ses conseils et pour lui; il se trouva à temps pour profiter de la tempête qui brisa les vaiscaux des croisés , pour saisir leurs dépouilles sur les rochers de la Calabre, les armes, les habits, les provisions. Il attesta froidement contre ses coin pagrnms, ses frères de la croisade, le droit de brin, qui donnait au seigneur de l'écucil tout ce que la mer lui jetait.
C'est ainsi qu'il avait recueilli le grand naufrage de l’Empire et de l’Église. Pendant près de trois ans , il fut comme pape en Italie, ne souffrant pas que l’on nommât un pape après Clément IV. Clément, pour vingt mille pièces d’or que le Français lui promettait de revenus, se trouvait avoir livré, non -seulement les Deux-Sicilcs, mais l’Italie entière. Charles s'était fait nommer par lui sénateur de Rome et vicaire impérial en Toscane. Plaisance, Crémone, Parme, Modène, Ferrare et Reggio, plus lard même Milan, l'avaient accepté pour seigneur, ainsi que plusieurs villes du Piémont cl de la Romagne. Toute la Toscane l’avait choisi pour pacificateur. u Tuer- les tous, » disait ce pacificateur aux Guelfes de Florence qui lui demandaient ce qu’il fallait faire des Gibelins prisonniers *.
Mais l'Italie était trop petite. Il ne s'y trouvait pas à l'aise. De Syracuse, il regardait l'Afrique, d'Otranle, l'empire grec. Déjà il avait donné sa fille au prétendant latin de Constantinople, au jcuue Philippe, empereur sans empire.
Les papes avaient lieu de se repentir de leur triste victoire sur la maison de Souabe. Leur ven-
* Et Marco li rispose : Perché non vi l'alla altro che l'ira d'Iddio... F. ccrto l'ira d’Iddio toslo li sopravenne. G. Villani, c. 120, p. 320.
7 On n épargna qu'un enfant qu'on envoya au roi de Naples, cl qui mourut en prison dans la tour de Capoue. Id., c. 85, anno 1270.
gcur, leur cher fils, était établi chei eux et sur eux. Il s'agissait désormais de savoir comment ils pourraient échapper à cette terrible amitié. Ils sentaient avec effroi l'irrésistible force, l'attraction maligne que la France exerçait sur eux. Ils voulaient , un peu tard , s’attacher l'Italie. Grégoire X essayait d’assoupir les factions que scs prédécesseurs avaient nourries si soigneusement ; il demandait qu'on supprimât les noms de Guelfes et de Gibelins. Les papes avaient toujours combattu les empereurs d’Allemagne cl de Constantinople ; Grégoire se déclara l'ami des deux empires, il proclama la réconciliation de l’Église grecque. Il vint à boutdc terminer le grand inlcrrègncd’Allemagnc, faisant du moins nommer un empereur tel quel, un simple chevalierdonl la maigreet chauve figure, dont les coudes percés3, rassuraient les princes électeurs contre ce nom d’Empercur naguère si formidable. Ce pauvre empereur fut pourtant Rodolphe de Habsbourg ; sa maison fut la maison d'Autriche, fondée ainsi par les papes contre celle de France.
Le plan de Grégoire X était de mener lui-mèmc l’Europe à la croisade avec son nouvel Empereur, de relever ainsi l’Empire et la Papauté. Nicolas III, Romain, et de la maison Orsini, eut un autre projet ; il voulait fonder en faveur des siens un royaume central d’Italie. Il saisiL le moment où Rodolphe venait de remporter sa grande victoire sur le roi de Bohème. Il intimida Charles par Rodolphe. Le roi de Naples, qui ne rêvait que Constantinople, sacrifia le titre de sénateur de Rome et de vicaire impérial. El cependant Nicolas signait secrètemcut avec l’Aragon et les Grecs une ligue pour le renverser.
Conjuration au dehors, conjuration au dedans. Les Italiens se croient maîtres en ce genre. Ils ont toujours conspiré, rarement réussi ; mais pour ce peuple artiste, une telle entreprise était une œuvre d’art où il se complaisait , un drame sans fiction , une tragédie réelle. Ils y cherchaient l'effet du drame. Il y fallait de nombreux spectateurs, une occasion solennelle, une grande fêle, par exemple; le théâtre était souvent un temple, le moment celui de l'Élévation 4.
La conjuration dont nous allons parler était bien autre chose que celle des Pazri , des Olgiali. Il ne s’agissait pas de donner un coup de poignard, et de se faire tuer en tuant un homme, ce qui d’ailleurs ne sert jamais à rien. Il fallait remuer le
8 Schmidt, Gescliichtc der Teulschcn, VI b., 1 cap., III th. (édit. 1786.)
4 Ce fut en effet, ce moment que prirent les Parai pour assassiner les Médicis, et Olgiali pour tuer Jean Galeas Sforza,