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* Les rois d'Espagne les employaient de préférence au treizième et au quatorzième siècle. Les Aragonais se plaignaient aussi à la même époque des trésoriers et receveurs i» que cran judios. >» Çurita, Anales de la Corona d'Aragon, p. 20-1.
4 Ferreras , anno 1381, t. IV, p. 323 de la trad.
5 Je ne prétends pas déprécier ici le code des Siri* PariidaM, j'espère que mon ami M. Rossceuw Saint-Hilaire nous le fera bientôt connaître dans le second volume de son Histoire d'Espagne que nous attendons impatiemment. Je n'ai prétendu exprimer sur les lois
Mais l’expérience a prouve qu’on ne prend pas l’Espagne ainsi. Elle garde mal sa porto; mais tant pis pour qui entre. Le vieux roi de Castille, Alphonse X, beau-père et beau-frère du roi de France, voulut en vain laisser son royaume aux fils de son aine, qui, par leur mère, étaient fils de saint Louis. Alphonse n’avait pas bonne réputation chez son peuple, ni comme Espagnol, ni comme chrétien. Grand clerc, livré aux mauvaises sciences de l’alchimie et de l’astrologie, il s'enfermait toujours avec ses juifs *, pour faire de la fausse monnaie 4, ou de fausses lois, pour altérer d’un mélange romain ledroit gothique6. Il if aimait pas l'Espagne; \ sa manie était de se faire Empereur. Et l’Espagne : le lui rendait bien. Les Castillans se donnèrent eux-mêmes pour roi , conformément au droit des Golhs, le second fils d'Alphonse , Sanche le Brave, le Cid de ce temps- là *. Déshérité par son père, menacé la fois par les Français et par les Mores, de plus excommunie par le pape pour avoir épousé sa parente, Sanche lit télé à tout, et garda sa femme et son royaume. Le roi de France fil de grandes menaces, rassembla une grande armée, prit l’oriflamme, entra en Espagne jusqu’à Salvalicrra. Là, il s'aperçut qu’il u’avail ni vivres ni munitions, et ne put avancer. Cette expédition lui fit peu d'honneur. La chronique de saint Magloire, après avoir raconté la mort de saint Louis, lui oppose sou trisle fils :
« En Espagne et â Sauvetcrre,
» Alla son fils folie qoerre. » [I2707.]
C’était une glorieuse époque pour l'Espagne. Le roi d'Aragon, 1). Jaymo, fils du roi troubadour qui péril à Muret en défendant le comte de Toulouse, veuail de conquérir sur les Mores les royaumes de
d'Alphonse, que le jugement plus patriotique qu'éclairé de l'Espagne d'alors. Il est juste de reconnaître d'ailleurs que ce prince, tout clerc et savant qu'il était, aima la langue espagnole. « Il fut le premier des rois d'Espagne qui ordonna que les contrats et tous les autres actes publics se fissent désormais en espagnol. 11 fil faire une traduction des livres sacrés en castillan... Il ouvrit la porte & une ignorance profonde des lettres humaines et des autres sciences, que les ecclésiastiques aussi bien qucles séculiers ne cultivèrent plus, par l'oubli de la langue latine. « Mariana, III, p. 188 de la trad.
6 C’est ce Sanche qui répondait aux menaces du Miramolin : • Je tiens le gâteau d'une main et le bâton de l'autre; tu peux choisir. • Ferreras, IV, 345. Il se sentit assez populaire pour ôter toute exemption d'impôt aux nobles et aux ordres militaires. Ibid., 300. Sur la bravoure de Sanche, voy. Rodrricus Sanclius, apud Schottum, Uisp. illustrât*, 100.
7 Cliron. de S. Magloire. Fabliaux de Barbazan, 11,
Majorque et de Valence. D. Jaymc avait , telle est l’emphase espagnole , gagné trente-trois batailles , fondé ou repris deux mille églises. Mais il avait, dit-«n, encore plus de maîtresses que il 'églises. Il refusait au pape le tribut promis par ses prédécesseurs. Il avait osé faire épouser à son fils D. Pedro la propre fille de Manfred , le dernier rejeton de la maison de Souabc.
Les rois d'Aragon , toujours guerroyant contre Mores ou chrétiens, avaient besoin d’étre aimés de leurs hommes, et Tétaient. Lisez le portrait qu’en a tracé le brave et naïf IUmon Muntaner, l'historien soldat, comme ils rendaient bonne justice, comme ils acceptaient les invitations de leurs sujets, comme ils mangeaient en public devant tout le monde, acceptant , dit-il , ce qu'on leur offrait , fruit, vin ou autre chose, et ne faisant pas difficulté d'en goûter1. Muntaner oublie une chose, c’est que ces rois si populaires n'étaient pas renommés pour leur loyauté. C'étaient de rusés montagnards d'Aragon, de vrais Almogavares, demi-Mores, pillant amis et ennemis.
Ce fut près du jeune roi D. Pedro, que se relira d'abord le fidèle serviteur de la maison de Souabe, près de la fille de ses maüres , la reine Constance. L’Aragonais le reçut bien , lui donna des terres et des seigneuries. Mais il accueillit froidement ses conseils belliqueux contre la maison de France; les forces étaient trop disproportionnées. La haine de la chrétienté contre celte maison avait besoin d'augmenter encore. II aima mieux refuser et
attendre. Il laissa l'aventurier agir, sans secompro- | mettre. Pour éviter tout soupçon de connivence , Procida vendit ses biens d'Espagne cl disparut. Ou ne sut ce qu’il était devenu.
Il était parti secrètement en habit de franciscain. Cel humble déguisement était aussi le plus I sûr. Ces moines allaient partout ; ils demandaient,
[ mais vivaient de peu, et partout étaient bien reçus. | Cens d'esprit , de ruse et de faconde , ils s'acquil- | laient discrètement de maintes commissions mondaines. L'Europe était remplie de leur activité. Messagers et prédicateurs, diplomates parfois, ils étaient alors ce que sont aujourd’hui la poste et la .presse. Procida prit donc ta sale robe des meu- I (liants, et s’en alla humblement et pieds nus, chercher par le monde des ennemis à Charles d'Anjou.
Les ennemis ne manquaient pas. Le difficile était de les accorder, de les faire agir de concert et ; à temps. D’abord il sc rend eu Sicile, au volcan I même de la révolution, voit, écoule et observe. ; Les signes de l'éruption prochaine étaient visibles, rage concentrée, sourd bouillonnement, et le murmure, et le silence. Charles épuisait ce malheureux peuple pour en soumettre un autre. Tout était plciu de préparatifs et de menaces contre les Grecs. Proj cida passe à Constantinople , il avertit Paléologuc, ! lui donne des renseignements précis. Le roi de 1 Naples avait déjà fait passer trois mille hommes à Durazzo. Il allait suivre avec cent galères cl cinq cents bâtiments de transport. Le succès de l'affaire était sùr, puisque Venise ne craignait pas de s'y
1 • Si les sujets de nos rois savaient combien les autres rois sont durs et cruels envers leur» peuple», ils baiseraient la terre foulée par leurs seigneurs. Si Tou me demande : • Muntaner, quelles faveurs font les rois d’Aragou h leurs sujets, plus que les autres rois? • Je répondrai, premièrement: qu'ils font observer aux nobles, prélats, chevaliers, citoyens, bourgeois et gens des campagnes, la justice et la bonne foi, mieux qu'au- ‘ cun autre seigneur de la terre; chacun peut devenir ! riche sans qu'il ait à craindre qu'il lui soit rien demandé au delà de la raison et de ]a justice, cc qui n'est pas . ainsi chez les autres seigneurs ; aussi les Catalans et î les Aragonais ont des sentiments plus élevés , parce qu'ils ne sont point contraints dans leurs actions, et , nul ne peut être bon homme de guerre, s’il n'a des sentiments élevés. Leurs sujets ont de plus cet avantage, que chacun d’eux peut parler à son seigneur autant qu'il le désire, étant bien sûr d’ètre toujours écouté avec bienveillance, et d'en recevoir des réponses satisfaisantes. D'un autre côté, si uu homme riche, un chevalier, un citoyen honnête, veut marier sa fille , et les prie d'houorcr la cérémonie de leur présence , ces seigneurs se rendront, soit h l'église, soit ailleurs ; ils se rendraient de même au convoi ou à l'anniversaire do tout homme, comme s'il était de leurs parents; cc que
ne font pas assurément les autres seigneurs, quels qu'ils soient. De plus, dans les grandes fêtes, ils invitent nombre de braves gens, et ne font pas difficulté de prendre leur repas en public; et tous les invités y mangent, cc qui n'arrive nulle part ailleurs. Ensuite, si des hommes riches, des chevaliers, prélats, citoyens, bourgeois, laboureurs ou autres, leur offrent en présent des fruits, du vin ou autres objets, ils ne feront pas difficulté d'en manger; et dans les châteaux, villes, hameaux et métairies, ils acceptent les invitations qui leur sont laites, mangent cc qu’on leur présente, et couchent dans les chambres qu'on leur a destinées ; ils vont aussi à cheval dans les villes, lieux et cités, et se montrent à leurs peuples; et si de pauvres gens, hommes ou femmes, les invoquent, ils s'arrêtent, ils
dirai-je, enfin? ils sont si bons et si affectueux envers leurs sujets, qu'on ne saurait le raconter, tant il y aurait à faire; aussi leurs sujets sout pleins d'amour pour eux, et ne craignent point de mourir pour élever leur honneur et leur puissance, et rien ne peut les arrêter quand il faut supporter le froid et le chaud, et courir tous les dangers. » Ramou Muntaner, 1, ch. 20, p. 00, trad. de M. Buchon.
. LIVUE V. — VÊPRES SICILIENNES.
engager. Elle donnait quarante galères avec son doge, qui était encore un Dandolo. La quatrième croisade allait se renouveler. Paléologuc éperdu ne savait que faire, «i Que faire? donnez-moi de l'argent. Je vous trouverai un défenseur qui n'a pas d’argent, mais qui a des armes *. «
Procida emmena avec lui un secrétaire de Palcologue , le conduisit eu Sicile , le montra aux barons siciliens, puis au pape, qu'il vit secrètement au château de Soriano. L'empereur grec voulait avant ! tout la signature du pape , avec lequel il était tout nouvellement réconcilié. Mais Nicolas hésitait à s'embarquer dans une si grande affaire. Procida lui donna de l'argent. Selon d’autres , il lui suffit de rappeler à ce pontife, Romain et Orsini de naissance, une parole de Charles d’Anjou. Quand le pape voulait donner sa nièce Orsini au fils de Charles d’Anjou , Charles avait dit : u Croit- il , parce qu’il a des bas rouges , que le sang de scs Orsini peut sc mêler au sang de France *? «
Nicolas signa, mais mourut bientôt. Tout l’ouvrage semblait rompu et détruit. Charles se trouvait plus puissant que jamais. Il réussit à avoir un pape â lui. Il chassa du conclave les cardinaux gibelins et fft nommer un Français, un ancien chanoine de Tours, servile et tremblante créature de sa maison. C'était se faire pape soi-même. Il redevint sénateur de Rome; il mit garnison dans tous les Étals de l'Église. Cette fois, le pape ne pouvait lui échapper. Il le gardait avec lui à Vilerbe, et ne le perdait pas de vue. Lorsque les malheureux Siciliens vinrent implorer l'iiitervenliou du pape auprès de leur roi , ils virent leur ennemi près de leur juge , le roi siégeant à côté du pape. Les députés, qui étaient pourtant un évêque et un moine, furent, pour toute réponse, jetés dans un cul de basse fosse.
La Sicile n’avait pas de pitié à attendre de Charles d’Anjou. Celte lie , à moitié arabe, avait tenu opiniàtrémcnt pour les amis des Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs pouvaient faire au peuple sicilien, ne leur semblait que représailles. On connaît la pétulance des Provençaux, leur brutale jovialité. S’il n’yeûtcuencore que l’antipathie nationale, et l'insolence de la conquête, le mal eût pu diminuer. Mais ce qui menaçait d'augmenter, de peser chaque jour davantage, c’était un premier, un inhabile essai d’administration , l'invasion de la fiscalité , l’apparition de la finance dans le monde de l’Odyssée et de l'Éuéide.
1 Ferretua vioentinns, apud Muratori, IX, 052.
* G. Villani, p. 270.
3 Rcgni Sicuti antichrislum. Bart. à Neocastro, np. Muratori, XIII, 1026. Bartolomeo et Ramon Muntaner
Ce peuple de laboureurs et de pasteurs avait gardé sous toute domination quelque chose de l'indépendance antique. Il y avait eu jusque-là des solitudes dans la montagne, des libertés dans le désert. Mais voilà que le fisc explore toute file. Curieux voyageur, il mesure la vallée, escalade le roc, estime le pic inaccessible. Le percepteur dresse son bureau sous le châtaignier de la montagne, ou poursuit, enregistre le chevrier errantaux corniches des rocs entre les laves et les neiges.
Tâchons de démêler la plainte de la Sicile à travers cette forêt de barbarismes et de solécismes, par laquelle écume et se précipite la torrentueuse éloquence de Barthélemy de Néocastro : » Que dire de leurs inventions inouïes? de leurs decrets sur les forêts? de l’absurde interdiction du rivage? de l’exagération inconcevable du produit des troupeaux? Lorsque tout périssait de langueur sous les lourdes chaleurs de l’automne; n’importe, l’année était toujours bonne, la moisson abondante... Il frappait tout à coup une monnaie d’argent pur, et pour un denier sicilien s'en faisait ainsi payer trente... Nous avions cru recevoir un roi du Père des Pères , nous avions reçu l'Antéchrist *. »
« Il fallait, dit un autre, représenter chaque troupeau an bout de l’an; et, en outre, plus de petits que le troupeau n’en pouvait produire. Les pauvres laboureurs pleuraient. C’était une terreur universelle chez les bouviers , les chevricrs , chez tous les pasteurs. On les rendait responsables de leurs abeilles, même de l’essaim que le vent emporte. On leur défendait la chasse , et puis on allait en cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims , pour avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu'il plaisait au roi de frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompette dans toutes les rues; et de porte en porte, il fallait livrer l’argent »
Voilà le sort de la Sicile depuis tant de siècles. C’est toujours la vache nourrice, épuisée de lait et de sang par un maître étranger. Elle n’a eu d’indépendance, de vie forte que sous ses tyrans, les Dcnys, les Gélon. Eux seuls la rendirent formidable au dehors. Depuis, toujours esclave. Etd’abord,c’estchez elle que sc sont décidées toutes les grandes querelles du monde antique : Athéné et Syracuse , la Grèce et Carthage, Carthage et Rome; enfin. les guerres serviles. Toutes ces batailles solennelles du genre humain onlété combattues en vue de l’Etna, comme un jugement de Dieu par-devant l’autel. Puis vienne font nulle mention de Procida. L'nn veut donner toute la gloire aux Siciliens, l'autre au roi d'Aragon , D. Pedro.
* Nie. Spccialis, apud Muratori.
nenl les Barbares. Arabes. Normands, Allemands. Chaque fois la Sicile espère et désire , chaque fois elle souffre ; elle se tourne , se retourne , comme Encclade sous le volcan. Faiblesse, désharmonie incurable d'un peuple de vingt races , sur qui pèse si lourdement une double fatalité d'histoire et de climat.
Tout cela ne parait que trop bien dans la belle et molle lamentation par laquelle Falcando commence son histoire 1 * : « Je voulais, mon ami, maintenant que l’âpre hiver a cédé sous un souffle plus doux, je voulais l’écrire et t'adresser quelque chose d'aimable , comme prémices du printemps. Mais la lugubre nouvelle me fait prévoir de nouveaux orages; mes chants se changent en pleurs. En vain le ciel sourit, en vain les jardins et les boeages m’inspirent une joie importune, et le concert renouvelé des oiseaux m'engage à reprendre le mien. Je ne puis voir sans larmes la prochaine désolation de ma bonne nourrice, la Sicile... — Lequel embrasseront-ils du joug ou de l’honneur? Je cherche en silence , et ne sais que choisir... — Je vois que dans le désordre d’un tel moment , nos Sarrasins sont opprimés. Ne vont-ils pas seconder l'ennemi ?... ô si tous, chrétiens et Sarrasins, s'accordaient pour élire un roi!... — Qu'à l'orient de l’tle, nos brigands siciliens combattent les barbares, parmi les feux de l’Etna et les laves, à la bonne heure. Aussi bien c'est une race de feu et de silex. Mais l'intérieur de la Sicile, mais la contrée qu'honore notre belle Païenne, ce serait chose impie, monstrueuse, qu'elle fût souillée de l'aspect des barbares... Je n’espère rien des Apuliens.qui n'aiment que nouveauté. Mais loi, Messine, cité puissante et noble, songes-tu donc à te défendre, à repousser l'éfrangcrdu détroit? Malheur à toi. Catane! Jamais, à force de calamités, tu n'as pu satisfaire et fléchir la fortune. Guerre, peste, torrents enflammés de l’Etna, tremblement de terre et ruines; il ne te manque plus que la servitude. Allons, Syracuse, secoue la paix , si lu peux ; celle éloquence dont tu te parcs, emploie -la à relever le courage des tiens. Que le sert de t’élre affranchie des Dcnys... Ah! qui nous rendra nos tyrans!... J'en viens maintenant à loi, ô Palerme, tête de la Sicile ! Comment le passer sous silence, et comment le louer dignement !... » Mais dès que Falcando a nommé la belle
1 Hugo Falcandus, ap. Muratori, VII ,252. La latinité de ce grand historirn du douzième siècle est singulièrement pure, si on la compare à celle de Barto-
lumeo, qui écrit pourtant cent ans plus tard.
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Thcocr., Id. 8.
Palerme , il ne pense plus à autre chose, il oublie les barbares et toutes ses craintes. Le voilà qui décrit insatiablement la voluptueuse cité, scs palais fantastiques, son port, scs merveilleux jardins, soyeux mûriers, orangers, citronniers, cannes à sucre. Le voilà perdu dans les fruits et les fleurs. La nature l’absorbe, il rêve, il a tout oublié. Je crois entendre dans sa prose l’écho de la poésie paresseuse, sensuelle et mélancolique de l'idylle grecque : u Je chanterai sous l'antre, en te tenant dans tnes bras, et regardant les troupeaux qui s’en vont paissant vers les bords de la mer de Sicile *.»
C’était le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pâques. En Sicile, c'est déjà l’été, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur est déjà lourde, la terre moite et chaude, qu’elle disparait sous l'hcrbc , l’herbe sous les fleurs. Pâques est un voluptueux moment dans ces contrées. Le carême finit, l’abstinence aussi; la sensualité s'éveille ardente et âpre , aiguisée de dévotion. Dieu a eu sa part, les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur perce la terre, toute beauté brille. C’est une triomphante éruption de vie, une revanche de la sensualité, une insurrection de la nature.
Ce jour donc, ce lundi de Pâques , tous et toutes montaient, selon la coutume, de Palerme à Morréalc, pour entendre vêpres, par la belle colline. Les etrangers étaient là pour gâter la fête. Un si grand rassemblement d’hommes ne laissait pas de les inquiéter. Le vice-roi avait défendu de porter les armes cl de s’y exercer, comme c’était l'usage dans ccs jours-là. Peut-être avait-il remarqué l’affluence des nobles; en effet, Procida avait eu l’adresse de les réunir à Palerme; mais il fallait l’occasion. Un Français la donna mieux que Procida n’eût souhaité. Ccl homme, nommé Drouet 3, arrête une belle fille de la noblesse que son fiancé et toute sa famille menaient à l’église. Il fouille le fiancé , et ne trouve pas d’armes ; puis il préteud que la fille eu a sous scs habits, et il porte la main sous sa robe. Elle s’évanouit. Le Français est à l'instant désarmé, tué de sou épée. Un cri s'élève : « A mort , à mort , les Français 4 ! » Partout on les égorge. Les maisons françaises étaient, dit-on, marquées d’avance 5. Quiconque ne pouvait prononcer le c ou ch italien {ceci ,ciceri) était tué à
3 Quidam Gallicae, nomme Drohcttus. Barlh. à Ncoc., p. 1027.
4 Moriantur Galli. Id., p. 1028.
6 Ceulx de Palerne et de Meschines, et des autres bonnes villes, signèrent les huys de Francoys de nuyt; et quant ce vint au point du jour qu'ils purent voir entour eux, si occircnt tous ceulx qu'ils peurent trou-