‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 236 sur 398 · LIVRE V. - VÊPRES SICILIENNES · texte numérisé non relu

LIVRE V. - VÊPRES SICILIENNES

l’i us ta ni '. On évenlra des femmes siciliennes peur chercher dans leur sein un enfant français.

Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassurées par ‘l'impunité de Palcrinc , imitassent son exemple. L’oppression avait pesé inégalement, inégale aussi fut la vengeance , et quelquefois il y cul dans le peuple une capricieuse magnanimité *. À Palermc même, le vice-roi, surpris dans sa maison, avait été outragé, mais non tué; on voulait le renvoyer à Aigues-Mortes. A Calatafimi, les habitants épargnèrent leur gouverneur , l'honnête Porcelet 8 , et le laissèrent aller avec sa famille. Peut-être était-ce crainte des vengeances de Charles d’Anjou. Le peuple était déjà refroidi et découragé, telle est la mobilité méridionale. Les habitants de Palermc envoyèrent au pape deux religieux pour demander grâce. Ces députés n’osèrent dire autre chose que ces paroles des litanies : « Agnus Dei , qui tollis peccata mundi, miserere nobis. » Et ils répétèrent ces mots trois fois. Le pape répondit en prononçant, par trois fois aussi, ce verset de la Passion : « Ave, rex Judæorum, et dabant ci alapam 4. » Messine ne réussit pas mieux auprès de Charles d’Anjou. 11 répondit à scs envoyés qu’ils étaient tous des traîtres à l'Église et à la couronne, cl leur conseilla de se bien défendre , comme ils pourraient *.

▼er, et ne forent épargnés ne vieulx ne jeunes que tous ne fussent occis. Chroniques de S. Denis. Anno

1 Simple tradition.

3 Fazello assure que Sperlinga fut la seule ville qui ne massacrât pas les Francs. De là le dicton sicilien : Quod Siculis placuit , sola Sperlinga negavit. Fazello, p. 210, éd. 1575.

8 Propter raultarum probitatum suarum cumulum. Bartli., 1029.

4 G. Villa ni, 1. 7, c. 02, p. 270.

8 Villani ajoute avec une prudence toute machiavélique : » Onde fue , e sera sempre grande asempio a qurlli , che sono e che saranno,di première i patti, che si possono havere de , uimici , potendo haverc la terra assediata. Vil!., 1. 7, C. 65, p. 281-282. • — Le légat engageait Charles à accepter les conditions des habitants : • Perô chè, poi che fossinn indurati, ognidi peggiorerebbono i patti; ma riavendo egli la terra , cou volontà dècittadini medesimi ogni di li polrebbc alargare; il quale cra sauo e kuouo cunsiglio. » Id., ibid.

6 (Jna canzouetta che dice :

« Del» ! corne pli e çran picUte

■ Délie «loaao «li Mc-ssina ,

• Veggemlole scapigliatc

b Porta rr piètre c calcina!

b Iddio li «lia brijja e travaglia

■ A chi Measina vuole guaalare. b

G. Villani, I. 7. r. 67, p. 283

Les gens de Messine sc hâtèrent de profiter de l’avis. Tout fut préparé pour faire une résistance désespérée. Hommes, femmes et enfants, tous portaient des pierres. Ils élevèrent un mur en trois jours, et repoussèrent bravement les premières attaques. Il en resta une petite chanson : « Ah! » n'csl-cc pas grand'pilic des femmes de Messine, de •* les voir échevelées et portant pierre et chaux?... » Qui veut gâter Messine, Dieu lui donne trouble « et travail *. »

Il était temps toutefois que l’Aragonais arrivât. Le prince rusé s’élail tenu d’abord en observation , laissant les risques aux Siciliens. Ceux-ci s’étaient irrévocablement compromis par le massacre; mais comment allaient- ils soutenir cet acte irréfléchi, c’est ce que D. Pedro voulut voir. Il se tenait toutefois en Afrique avec une armée, cl faisait mollement la guerre aux infidèles. Cet armement avait inquiété le roi de France et le pape. Il rassura le premier en prétextant la guerre des Mores, et pour le mieux tromper, il lui emprunta de l'argent; il en emprunta même à Charles d’Anjou 7. Ses barons ne purent ouvrir qu’en mer les ordres cachetés qu’il leur avait donnés, et ils n’y lurent rien que la guerre d'Afrique8. Ce ne fut qu’au bout de plusieurs mois, et lorsqu'il eut reçu deux députations des Siciliens, qu’il se décida, et passa dans Plie9.

3 G. Villani, 50, p. 277.

8 / 'oy . le beau récit de Muutaner, 1. 1 , c. 49 , p. 155 et acq.

9 Rien de plus romanesque et toutefois de plus vraisemblable que le tableau du chroniqueur sicilien , lorsque le froid Aragonais sc hasarda à descendre sur cette terre ardente, où tout était passion et péril. Il allait entrer sur le territoire de Messine, et déjà il était parvenu à une église de Notre - Dame , ancien temple situé sur un promontoire d'où Ton voit la mer et la fumée lointaine des lies de Lipari. Il ne put s’empêcher d'admirer cette vue, et alla camper dans la vallée voisine. C'était le soir, et déjà tout le monde reposait. Un vieux mendiant s'approche et demande humblement à parler au roi de choses qui touchent l'honneur du royaume : • Excellent prince, dit-il, ne dédaignez pas d’écouter cet homme couvert de la cape des chcvriers de l'Etna. J'aimais votre beau-frère, le roi Manfred, d'éternelle mémoire. Proscrit et dépouillé pour lui, j’ai visité les royaumes chrétiens et barbares. Mais je voulais revoir la Sicile, je me suis hasardé à y revenir; j'y ai vécu avec les bergers, changeant de retraite dans les gorges et les bois. Vous ne connaissez pas les Siciliens sur lesquels vous allez régner, vous ignorez leur duplicité. Comment vous fier, par exemple, au léontin Alayme, et à sa femme Machalda, qui le gouverne? Ne savez- vous pas qu'il a été proscrit par Maufretl ? ramené, enrichi par Charles d’Anjou ? Sa leiume saura bien encore le tourner contre vous-méme. — Qui es-tu, mon ami, toi qui veux nous mettre en défiance de nos nouveaux

L’Aragonais envoya son déü devant Messine à Charles d'Anjou, mais il ne se pressa pas d’aller se mettre en face de son terrible ennemi. Eu bon toréador, il piqua, mais éluda le taureau. Seulement il expédia au secours de la ville quelques-uns de scs brigands almogavares , lestes cl sobres piétons qui firent eu trois jours les six journées qu’il y a de I'alerme à Messine *. La flotte catalane, sous le Calabrois Roger de Loria, était un secours plus efficace encore. Elle devait occuper le détroit, affamer Charles d’Anjou, lui fermer le retour. Le roi de Naples se défiait avec raison de scs forces de mer. Il repassa le détroit pendant la nuit, sans pouvoir enlever ni ses tentes , ni ses provisions. Au malin, les Mcssinois émerveillés ne virent plus d’ennemis. Ils n’eurent plus qu’à piller le camp.

Si l’on en croit Muntaner, les Catalans n'avaient que vingt-deux galères contre les quatre-vingt-dix de Charles d’Anjou. Sur celles-ci , il y en avait dix de Pisc, qui s'enfuirent les premières, quinze de Gènes qui les suivirent. Les Provençaux, sujets de Charles, en avaient vingt, et ne tinrent pas davantage. Les quarante-cinq qui restèrent étaient de Naples et de Calabre; elles se crurent perdues, et se jetèrent à la cûle. Mais les Catalans les poursuivirent, les prirent, y tuèrent six mille hommes. Les vainqueurs, écartés par la tempête, se trouvèrent à la pointe du jour devant le phare de Messine.

•< Quand le jour fut arrivé, ils sc présentèrent à la tourelle. Les gens de la ville, voyant un si grand nombre de voiles, s’écrièrent : « Ah! Seigneur! » ah ! mon Dieu, qu’csl-cc cela? Voilà la flotte du » roi Charles qui, après s’clrc emparée des galères » du roi d'Aragon, revient sur nous. »

i» Le roi était levé, car il se levait constamment à l’aube du jour, soit l'été, soit l’hiver; il entendit le bruit, et en demanda la cause. « Pourquoi ces » cris dans toute la cité? — Seigneur, c’est la flotte *> du roi Charles qui revient bien plus considérable, » et qui s’est emparée de nos galères. »

sujets?— Je suis Vilalisde Yitali. Je suisde Messine...* — A l’instant même arrive Machalda, vêtue en amazone; elle venait hardiment prendre possession du jeune roi: « Seigneur, dit -elle avec la vivacité sicilienne, j’arrive la dernière. Tous les logis sont pris, je viens vous demander l'hospitalité d’une nuit. » Le roi lui céda le logis où il devait reposer. Mais ce n'etait pas son affaire,elle ne partait pas. Vainement dit-il il son majordome : • Il est temps de prendre du repos. » Elle reste immobile. Alors le roi prend son parti : « Eh bien, dit-il , causons jusqu'au jour. Madame, que craiguezvous le plus?— La mort de mon mari.— Qu’aimez-vous le plus? — Ce que j’aime n’csl point à moi. • — Le roi, prenant alors un ton plus grave, raconte 1rs phénomènes étranges qui ont, dit -il , accompagné sa nais-

n Le roi demanda un cheval, et sortit du palais, suivi à peine de dix personnes. Il courut le long de la côte, où il rencontra un grand nombre d'honimes, de femmes et d'enfants au désespoir. Il les encouragea, en leur disant : « Bonnes gens, ne craignez » rien , ce sont nos galères qui amènent la flotte » du roi Charles. » II répétait ces mots en courant sur le rivage de la mer ; et tous ces gens s'écriaient: <i Dieu veuille que cela soit ainsi ! » Que vous dirai-je, enfln? Tous les hommes , femmes et enfants de Messine couraient après lui , et l’armée de Messine le suivait aussi. Arrivé à la Fontaine d’Or, le roi voyant approcher une si grande quantité de voiles , poussées par le vent des montagnes , réfléchit un moment, et dit à part soi : « Dieu, qui m'a » conduit ici, ne m'abandonnera point, non plus » que ce malheureux peuple; grâces lui en soient » rendues ! ■»

» Tandis qu'il était dans ces pensées, un vaisseau armé, pavoisé des armes du seigneur roi d'Aragon, et monté par En Corlada, vint devers le roi, que l’on voyait au-dessus de la Fontaine d'Or, enseignes déployées , à la tête de la cavalerie. Si tous ceux qui étaient la avec le roi furent transportés de joie, en apercevant ce vaisseau avec sa bannière, c'est ce qu'il ne faut pas demander. Le vaisseau prit terre, En Cortada débarqua et dit au roi : « Seigneur, voilà vos galères ; clics vous amènent » celles de vos ennemis. Nicotera est prise, brûlée » et détruite , et il a péri plus de deux cents chen valiers français. * A ces mots , le roi descendit de cheval et s’agenouilla. Tout le monde suivit son exemple. Ils commencèrent à entonner tous ensemble le Salcv regina. Ils louèrent Dieu , et lui rendirent grâces de ccttc victoire, car ils ne la rapportaient point à eux , mais à Dieu seul. Enfin , le roi répondit à En Cortada : » Soyez le bienvenu. » Il lui dit ensuite de retourner sur ses pas, et de dire à tous ceux qui sc trouvaient devant la douane, de s'approcher en louant Dieu ; il obéit, et les vingt-

sauce : il est venu au monde pendant un tremblement 1 de terre ; désigné ainsi par la Providence , il n'a pris i les armes que pour accomplir le saint devoir de venger ( Manfred. Machalda, ainsi éconduite , devint l'ennemie ( implacable do roi. « Plût au ciel, dit naïvement l'hisj torieu patriote, qu'elle eût séduit le roi ! Elle n’eût pas troublé le royaume. » Barlbol. h Neoc., apud Muratori, XIII, 1000-03.

* Ce que les autres ne pouvaient supporter, était pour eux comme régalet passe-temps... Leur extérieur était étrange et sauvage, et comme ils étaient très - noirs, maigres et mal peignés, les Siciliens étaient eu grande admiration et souci, ne voyant venir qu'eux pour défenseurs... «Y parque ivan muy nogros y raogros y mal »• peyuados. • Çurita, p. 251.

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