‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 237 sur 398 · LIVRE \. - VÊPRES SICILIENNES · texte numérisé non relu

LIVRE \. - VÊPRES SICILIENNES

deux galères entrèrent les premières, (rainant après elles chacune plus de quinze galères , barques nu bâtiments ; ainsi clics firent leur entrée à Messine, pavoisees, l'étendard déployé, et traînant sur la mer les enseignes ennemies. Jamais on ne fut témoin d'une telle allégresse. On eût dit que le ciel et la lerreélaientconfün(lus;clau milieu de tous ces cris, on entendait les louanges de Dieu, de Madame sainte Marie cl de toute la cour céleste... Quand on fut à la douane, devant le palais du roi, on poussa des cris de joie; et les gens de mer et les gens de terre y répondirent, mais d’une telle force, vous pouvez m'en croire, qu’on les entendait de la Calabre. *«

Charles d’Anjou vit du rivage le désastre de sa flotte. Il vit incendier, sans pouvoir les défendre, ces vaisseaux, construits naguère pour la conquête de Constantinople. On dit qu’il mordait de rage le sceptre qu'il tenait à la maiu ; et qu’il répétait le mot qu’il avait déjà dit en apprenant le massacre : « Ah, sire Dieu, moult m’avez offert à surmonter! Puisqu'il vous plaît de me faire fortune mauvaise, qu’il vous plaise aussi que la descente se fasse à petits pas et doucement 1 2 3. »

Mais l’orgueil l’emporta bientôt sur celte résignation. Charles d’Anjou , déjà vieux et pesant, proposa au jeune roi d'Aragon de décider leur querelle par un combat singulier, auquel auraient pris part cent chevaliers des deux royaumes. L’Aragonais accepta une proposition si favorable au plus faible, et qui lui donnait du temps *. Les deux rois s'engagèrent à se trouver à bordeaux le 15 mai 1285, et à combattre dans cette ville sous la protection du roi d’Angleterre. A l'époque indiquée, I). Pedro bien monté, voyageant de nuit , et guidé par un marchand de chevaux qui connaissait toutes les routes, tous les por» des Pyrénées, se rendit, lui troisième, à Bordeaux. Il y arriva le jour même de la bataille, protesta devant un notaire que le roi de France élanl près de Bordeaux avec ses troupes, il n'y avait pas de sûreté pour lui. Pendant que le notaire écrivait, le roi fil le tour de la lice, puis il piqua sou cheval , et fil sans s'arrêter près de cent milles sur la route d'Aragon.

Charles d'Anj'ou, ainsi joue, prépara une nouvelle armée en Provence. Mais avant qu'il fût de retour à Naples, l'amiral Roger de Loria lui avait

1 Rnmon Montancr, c. 63, trad. de SI. Buchon.

2 Sire Rio, dapoi t'è piaciuto di farmi adversn la mia fnrtuna, piacciati , cbe’l mio cabre sia a petit pa»*i. Vilbni, 1.7, ch. 61, p. 378.

2 Cio feee per grande sagacila di guerra e per suo gran senno , conciosiacosa ch'egli cra raollo povero

di monc ta r «la non poterc rcspoudcrc al soccorso «■ riparo de* Ciciliani... Onde timea cite... non si arren-

j porté le coup le plus sensible. Il vint avec quarantecinq galères parader devant le port de Naples, et | braver Charles le Boiteux, le fils île Charles d’Anjou, j Le jeune prince et ses chevaliers ne tinrent pas à un tel outrage. Ils sortirent avec trente-cinq galères qu’ils avaient dans le port. Au premier choc, ils furent défaits et pris. Charles d’Anjou arriva le ; lendemain, u Que n'est -il mort! » s’écria -l- il, quand on lui apprit la captivité de son fils 4. 11 se donna la consolation de faire pendre cent cinquante Napolitains.

Le roi de Naples avait été rudement frappé de ce dernier coup. Sou activité l'abandonnait. Il perdit l'été à négocier par l’entremise du pape un arrangement avec les Siciliens. I/hivcr , il lit de nouveaux préparatifs ; mais ils ne devaient pas lui servir. La vie lui échappait, ainsi que l'espoir de la vengeance. Il mourut avec la piété cl la sécurité d’un saint, se rendant ce témoignage, qu’il n’avait fait la conquête du royaume de Sicile que pour le service de l'Église. (7 janvier 1283.)

Cependant le pape, tout Français de naissance I et de cœur, avait déclaré D. Pedro déchu de son royaume d’Aragon (1285). assurant les indulgences I de la croisade à quiconque lui courrait sus. L’année | suivante il adjugea ce royaume au jeune Charles ! de Valois, second fils de Philippe le Hardi, et frère | de Philippe le Bel. Ce fut en effet une vraie croi- | sade. La France n'avait point guerroyé depuis ; longtemps. Tout le monde voulut en être, la reine i elle-même et beaucoup de nobles darnes. L'armée | sc trouva la plus forte qui fût jamais sortie de France depuis Godefroy de Bouillon. Les Italiens la portent à vingt mille chevaliers, quatre mille fantassins. Les flottes de Gênes, de Marseille, d’Aigue$- Mortes et de Narbonne, devaient suivre les • rivages de Catalogne, et seconder les troupes de terre. Tout promettait un succès facile. D. Pedro sc trouvait abandonné de son allié, le roi de Castille, et de son frère môme, le roi de Majorque. Ses I sujets venaient de former une liermandad contre ' lui. Il sc trouva réduit à quelques Almogavarcs , avec lesquels il occupait les positions inattaquables, observant et inquiétant l’ennemi. Elna fil quelque résistance , et tout y fut cruellement massacré. Gironne résista davange. Le roi de France, qui

dessono... perche non li srnliva constatai ne fermi.., el cosi c savio suo provedimento venne beuc adoperato. Villani. c. 85, p. 300.

1 Lo re Carlo... came intese la novelb... délia pres n ra «tel prensc... lu raulto cruccioso et disse cou irato animo : Or fo*til mort t porte qu'il a fait notlre mande- 1 ment. Id., 1.7, C. 03, p. 302.

avait fait vœu de la prendre, s’y obstina, et y perdit un temps précieux. Feu à peu le climat commença à faire sentir son influence malfaisante. Des fièvres se mirent dans l'armce. Le découragement augmenta par la défaite de l'armée navale; l'amiral vainqueur, Roger de Loria , exerça sur les prisonniers d'effroyables cruautés. Il fallut songer à la retraite , mais tout le monde était malade ; les soldats se croyaient poursuivis par les saints dont ils avaient violé les tombeaux. Tous les passages étaient occupés. Les Almogavarcs , attirés par le butin , croissaient en nombre à vue <fœil. Le roi revenait mourant sur un brancard au milieu de ses chevaliers languissants. La pluie tombait à torrents sur celte armée de malades. La plupart restèrent en route. Le roi atteignit Perpignan, mais pour y mourir. Il ne lui restait pas un pouce de terre en Espagne.

Le nouveau roi, Philippe le Rcl , trouva moyen d'armer le roi de Castille contre son allié d'Aragon. Le fils de Charles d'Anjou obtint sa liberté avec un parjure. La Sicile et scs nouveaux rois, cadets de la maison d’Aragon , se virent abandonnés de la branche aînée, qui prit même les armes contre eux. Cependant le petit-fils de Charles d'Anjou, fils de Charles le Boiteux, fut pris par les Siciliens, comme son père l’avait été. Un traite suivit (1299), d'après lequel le roi Frédéric devait garder Plie sa vie durant. Mais ses descendants l’ont gardée pendant plus d’un siècle.

Cette royauté de Naples , si mal acquise, ne fut pas renversée entièrement, mais du moins mutilée et humiliée. Il y eut quelque réparation pour les morts. •< Le pieux Charles , aujourd'hui régnant (le fils de Charles d'Anjou), dit un chroniqueur qui mourut vers l'an 1500, a construit une église de Carmes sur les tombeaux de Conradin cl de ceux qui périrent avec lui '. n

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