LIVRE I. — CELTES. — IBÈRES. - ROMAINS
se voue, non plus à l'homme, mais à une idée. D'abord, idée d’ordre civil. Les agrimensores romains viendront derrière les légions mesurer, arpenter, orienter selon leurs rites antiques, les colonies d’Aix, de Narbonne, de Lyon. La cité entre dans la Gaule, In Gaule entre dans la cité. Ce grand César, après avoir désarmé la Gaule par cinquante I» tailles et la mort dcquclqucs millions d'hommes, lui ouvre les légions et la fait entrer, à portes renversées, dans Rome et dans le sénat. Voilà les Gaulois-Romains qui deviennent orateurs, rhéteurs, juristes. Les voilà qui priment leurs maîtres, et enseignent le latin à Rome elle-même. Ils y apprennent, eux , l'égalité civile sous un chef militaire; ils apprennent ce qu'ils avaient déjà dans leur génie niveleur. Ne craignez pas qu'ils oublient jamais.
Toutefois la Gaule n'aura conscience de soi qu'après que l'esprit grec l'aura éveillée. Anlonin le Pieux est de Mmes. Rome a dit : la Cité. La Grèce stoïcienne dit par les Antonins : la Cité du monde. La Grèce chrétienne le dit bien mieux encore par saint Polhin et saint Irénéc, qui, de Smyrne et de Patmos, apportent à Lyon le verbe de Christ. Verbe mystique, verbe d’amour, qui propose à l'homme fatigué de se reposer, de s'endormir en Dieu, comme Christ lui-méme, au jour de la cène, posa la tétc sur le sein de celui qu’il aimait. Mais il y a dans le génie kymrique, dans notre dur Occident, quelque chose qui repousse le mysticisme, qui se roidit contre la douce et absorbante parole, qui ne veut point sc perdre au sein du Dieu moral que le christianisme lui apporte, pas plus qu'il n’a voulu subir le Dieu-nature des anciennes religions. Celte réclamation obstinée du moi, elle a pour organe Pélage, héritier du Grec Origène.
Si ces raisonneurs triomphaient, ils fonderaient la liberté avant que la société ne soit assise. Il faut déplus dociles auxiliaires à la religion, à l’Église , qui vont refaire le inonde. Il faulque les Allemands viennent; quels que soient les maux de l’invasion, ils seconderont bientôt l'Eglise. Dès la seconde génération, ils sont à elle. Il lui suffît de les loucher, les voilà vaincus. Us vont rester mille ans enchantés. Courbe la Ifite , doux Sicambre *... Le Celte
: indocile n’a pas voulu la courber. Ces barbares, qui semblaient prêts à tout écraser, ils deviennent,
I qu'ils le sachent ou non, les dociles instruments de l’Église. Elle emploiera leurs jeunes bras pour forger le lien d’acier qui va unir la société moderne. Le marteau germanique de Thor et de Charles Martel va servir à marteler, dompter, discipliner, le génie rebelle de l’Occident.
Telle a été l’accumulation des races dans notre Gaule. Races sur races, peuples sur peuples; Galls, Kymry, Bolg, d’autre part Ibères, d’autres encore, Grecs, Romains; les Germains viennent les derniers. Cela dit, a-t-on dit la France? presque tout est à dire encore. La France s’est faite elle-même de ces éléments dont tout autre mélange pouvait ! résulter. Les mêmes principes chimiques composent l’huile et le sucre. Les principes donnés, tout n’est pas donné; reste le mystère de l’existence propre et spéciale. Combien plus doit-on en tenir compte, quand il s'agit d'un mélange virant et actif, comme une nation; d'un mélange susceptible de se travailler, de se modifier? ce travail, ces modifications successives, par lesquels notre patrie va se transformant, c’est le sujet de l’histoire de France.
Ne nous exagérons donc ni l’élément primitif du génie celtique, ni les additions étrangères. Les Celtes y ont fait sans doute, Rome aussi, la Grècu aussi, les Germains encore. Mais qui a uni, fondu,
I dénaturé ces éléments, qui les a transmués, transf figurés, qui en a fait un corps, qui en a tiré notre i France? La France elle-même, par ce travail inté- I rieur, par ce mystérieux enfantement mêlé de néj cessité cl de liberté, dont l’histoire doit rendre j compte. Le gland primitif est peu de chose en coin- | parai son du chêne gigantesque qui en est sorti.
! Qu’il s'enorgueillisse, le chêne vivant qui s’est cul- I tîvé, qui s'est fait et sc fait lui-méme!
El d'abord, est-ce aux Grecs, qu’on veut rapporter la civilisation primitive des Gaules? On s'est évidemment exagéré l’iiiÜuence de Marseille. Elle put introduire quelques mots grecs dans l'idiome celtique 3; les Gaulois, faute d’écriture nationale, j purent, dans les occasions solennelles, emprunter les caractères grecs5; mais le génie hellénique était
est quisquam qui, co interfeclo, cujus se amicitim devovissrt, mori reensaret. — Athrnæus, I. VI, e. 13: ... Kitilopo» rüv ZuTtavdv pxatXix ( fflvoç 3k tout» K«At<xov) IÇxxoïlovç lx tiv ) o-jiàmç vit pi *u7 6», oZf xa- XtlaOai uTib raXalùv SiioJoùpovi ,
— Zaldi ou Saldi, cheval, dans la langue basque.
1 Mitis Sicamber. f'oy. le chap. suivant.
3 M. Champollion Figcac en a reconnu jusque dans le Dauphiné. — On retrouve à Marseille , sous forme chevaleresque, la tradition de la reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope. — Naguère encore l’Eglise de
Lyon suivait les rites de l'Église grecque. — Il parait que les médailles celtiques, antérieures à la conquête romaine , offrent une grande ressemblance avec les monnaies macédoniennes. Caumont , Cours d’Antiq. monument., I, 219.— Tout cela ne me semble pas suffisant pour conclure «pic l'influence grecque ait modifié profondément , intimement , le génie gaulois. Je crois plutôt à l'analogie primitive des deux races, qu'à l’influence des communications.
3 Voy, plus haut le passage de Stratum (I. IV, ap. Scr. fr., 1 , 9).
trop dédaigneux des barbares pour gagner sur eux une influence réelle. Peu nombreux, traversant le pays avec défiance et seulement pour les besoins de leur commerce, les Grecs différaient trop des Gaulois, cl de race et de langue; ils leur étaient trop supérieurs pour s'unir intimement avec eux. 11 en était d'eux comme des Anglo-Américains à l'égard des sauvages leurs voisins; ceux-ci s'enfoncent dans les terres et disparaissent peu à peu, sans participer à celte civilisation disproportionnée, dont on avait voulu les pénétrer tout d’un coup.
Ccsl assez lard , et surtout par la philosophie, par la religion, que la Grèce a influé sur la Gaule. Elle a aidé Pelage, mais seulement à formuler ce qui était déjà dans le génie national. Puis, les barbares sont venus, et il a fallu des siècles pour que la Gaule ressuscitée se souvint encore de la Grèce.
L'inlluence de Rome est plus directe; elle a laissé une trace plus forte dans les mœurs, dans le droit et dans la langue. C'est encore une opinion populaire que notre langue est toute latine. N'y a-t-il pas ici pourtant une étrange exagération?
Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut dans la Gaule, comme dans tout l'Empire '. Les vaincus étaient censés avoir perdu leur langue, en même temps que leurs dieux. Les Romains ne voulaient pas savoir s'il existait d'autre langue que la leur. Leurs magistrats répondaient aux Grecs en latin *. C'est eu latin , dit le Digeste, que les préteurs doivent interpréter les lois s.
Ainsi les Romains, n'enteudant plus que leur langue daus les tribunaux, les prétoires et les basiliques, s'imaginèrent avoir éteint l’idiome des vaincus. Toutefois plusieurs faits indiquent ce que l’on doit penser de cette prétendue universalité de la langue latine. Les Lycicns rebelles ayant envoyé un des leurs qui était citoyen romain, pour demander grâce, il se trouva que le citoyen ne savait pas la langue de la Cité 4. Claude s'aperçut qu’il avait
1 S. August., de Civ. Dei, t. XIX, c. 7. Al cnim opéra data eut ul imperiosa civita* non solùm juguin, vmim ctiam H iiguani suam domitis geutibus, per pacetn *ocietatis, impoaeret.
* Val. Max., I. II , c. 2 : Magistratus verô priaci, quantopcrc suam populique romani majrstalcm rclinentes se gesserint, bine coguosci potest , qoèd , inter cætera obtinendae gravitatif imlicia , illuil quoque magna ernn persévérait tià cuslodiebant , ne Gr.ecis unquara nisi latine responsa datent. Quin etiaru ipsi linguic volubilitale, quA plorimum valent, excusa, per interprétera loqui cogcbant ; non in urbe tant lira nottrâ, sed etiam in Grrcciâ et Asiâ; quo scilicet latin* vocis bonus per omîtes geôles venerabilior diffiinderetur.
3 L. Deereln, D., 1. XLÏI, t. 1 : Décréta h prætoribus
donné le gouvernement de la Grèce, une place si éminente, à un homme qui ne savait pas le latin *. Strabon remarque que les tribus de la Relique, que la plupart de celles delà Gaule méridionale, avaient adopté la langue latine 6 ; la chose u'élaiL donc pas si commune, puisqu'il prend la peine de la retnar- | quer. « J’ai appris le latin, dit saint Augustin, sans • crainte ni châtiment, au milieu des caresses, des sourires et des jeux de mes nourrices 7. » C’est justement la méthode dont sc félicite Montaigne. Il parait que l'acquisition de cette langue était ordinairement plus pénible; autrement saint Augustin n’eu ferait pas la remarque.
Que Martial sc félicite de ce qu’à Vienne tout le monde avait sou livre dans les mains8; que saint Jérôme écrive en latin â des dames gauloises, saint llilaire et saint Avitus à leurs sœurs , Sulpicc Sévère à sa belle-mère ; que Sidonius recommande aux femmes la lecture de saint Augustin *, tout cela prouve uniquement ce dont personne n'est tenté de douter, c'est que les gens distingués du midi des Gaules, surtout dans les colonies romaines, comme Lyon, Vienne, Narbonne, parlaient le latin de préférence.
Quant à la masse du peuple, je parle surtout des Gaulois du Nord, il est difficile de supposer que les Romains aient envahi la Gaule en assez grand nombre pour lui faire abandonner l'idiome national. Les règles judicieuses, posées par M. Abel Uémusal, nous apprennent qu'en général une langue étrangère se mêle à la langue indigène en proportion du nombre de ceux qui l’apportent dans le pays. Oii peut mémo ajouter, dans le cas particulier qui nous occupe ici, que les Romains, enfermés dans les villes ou dans les quartiers de leurs légions, doivent avoir eu peu de rapports avec les cultivateurs esclaves, avec les colons demi-serfs qui étaient dispersés dans les campagnes. Parmi ics hommes même des villes, parmi les gens distingués,
lalinè inlerponi debent. — Tibère s'excusa auprès du sénat, d'employer le mot grec de monopole... Adeo ut monopolium nominaturus, prias veniam postulArit quèd sibi verbo peregriuo utendum esset; alquc etiam J in quodam decreto patrum, cûm recitaretur,
; commutandam ccniuit vocem. Suet., in Tiber.,c. 71.
4 Dio. Cass., 1. LX, cd. Reymar, p. 055.
5 Sud., in Claud., c. 16 : Splcndidum virura. Gr;ccbeque provinciæ priitcipem , verüm lalini sermonis ignarum.
4 Slrab., 1. III, cd. Oxon., p. 203; I. IV, p. 258.
7 Confess., 1. 1, c. 14.
| 8 Martial., I. VII, epist. 87.
9 Sid. Apoll., 1. II, epist. 0. Roquefort , Glossaire de la langue romane, 1808. l'oy. particulièrement sur i cette question le savant ouvrage de M. Rayuouard, 1. 1.