LIVRE I. — CELTES
dans le langage de ccs faux Romains qui parvinrent aux dignités de l'Empire, nous trouvons des traces de l'idiome national. Le Provençal Cornélius Gallus, consul cl prêteur , employait le mot gaulois ctunar pour atseclator pueliœ ; Ouintilicn lui en fait reproche '. Ântonius Prirnus, ce Toulousain dont la victoire valut l’Empire à Vcspasien , s'appelait originairement Bec 3. mot gaulois qui se retrouve dans tous les dialectes celtiques, ainsi qu’en français. En 250, Septimc Sévère ordonne que les fidéicominis seront admis, non-seulement en latin et en grec , mais aussi linguâ gallicanâ 3. Nous avons vu plus haut une druidesse parler en langue gauloise à l’empereur Alexandre Sévère. En 475, l’cvéque de Clermont, Sidonius Apollinaris, remercie son beau-frère, le puissant Ecdicius, de ce qu’il a fait déposer à la noblesse arverne la rudesse du langage celtique 4.
Quelle était, dira-t-on, celte langue vulgaire des Gaulois? Y a-t-il lieu de croire qu'elle ait etc analogue aux dialectes gallois et breton, irlandais
1 Institut, oral., I. V, c. 5, init.
2 Suet., in Vitc|l,,c. 18, ad calccm.
3 Digest., I. XXXII, lit. 1. Dès le huitième siècle, le mariage des deux langues gauloise et latine parait avoir donné lieu A la formation de la langue romane. Au neuvième siècle, un Espagnol se fait entendre d'un Italien (Acta SS.,onl. S. Ben., sec. III, P. 2«, p. 258). C'est dans cette langue romane rustique que le concile d’Auxerre défend de faire chanter, par des jeunes filles, des cantiques mêlés de latin et de roman, tandis qu'au contraire ceux de Tours, de Reims et de Mayence (813, 847 ), ordonnent de traduire les prières et les homélies; c'est enGn dans cette langue qu'est conçu le fameux serment de Louis le Germanique à Charles le Chauve, premier monument de notre idiome national. — Le latin et le gaulois durent, sans aucun doule, y entrer, suivant les localités, dans des proportions très -différentes. Un Italien a pu écrire, vers 9(30, • vulgaris nostra lingua qu* Inlinitati vicina est » ( Martene, ve». Scr.. 1, 298); ce qui explique pourquoi la langue vulgaire provençale était commune à une partie de l’Espagne et de l'Italie; mais rien ne noua dit qu'il en fut de même de la langue vulgaire du milieu et du nord de la Gaule. Grégoire de Tours ( I. VIII ), en racontant rentrée de Goulran A Orléans, distingue nettement la langue latine de la langue vulgaire. Eu 995, un évêque prêche en gaulois ( gallicè. Coucii. Hardouin , V, 734). Le Moine de Saint Grill donne le mot relire t (lévriers ) pour un mot de la langue gauloise (gallica lingua). On lit dans la vie de saint Colomban (Acta SS., secl. II, p. 17 ) : ferusculam , quam vulgô hominra squirium vocant (un écureuil). Il est curieux de voir poindre ainsi peu A peu, dans un patois méprisé, notre langue française.
4 QuAd sermonis celtiei equamam depositura nobilitas,riunc oratorio stylo, runc etiam eamo-nalibus
et écossais? On serait tenté do le penser. Les mots Bec . Alp, bardtt , üenoidd (druide), argel (souterrain), trimarkina (trois cavaliers)4; une foule de noms de lieux, indiqués dans les auteurs classiques, s'y retrouvent encore aujourd'hui sans changement.
Ces exemples suffisent pour rendre vraisemblable la perpétuité des langues celtiques et l’analogie des anciens dialectes gaulois avec ceux que parlent les populations modernes de Galles et Bretagne, d’Écosse et Irlande. L'induction ne semblera pas légère à ceux qui connaissent la prodigieuse obstination de ces peuples, leur attachement à leurs traditions anciennes et leur haine de l'étranger.
Un caraclère remarquable de ces langues, c'est leur frappante analogie avec les langues latine et grecque. Le premier vers de l’Énéide, le fiat lux en latin et en grec, se trouvent être purement gallois et irlandais *. On serait tenté d’expliquer ces analogies par l'influence ecclésiastique, si elles ne portaient que sur les mots scientifiques ou relatifs
roodis imbuebaiur. Sidon. Apollin., Epist. 3 , lib. III , ap. Scr. rer. fr., I, 790.
4 Alb, d’où : Alpes, Albanie ; penn, pic, d’où : Apennin», Al|tcs prnninra. — Banitl , Bipdot ap. Slrab., 1. IV, et Diod., 1. V. Bardi , ap. Amm. Marc., 1. XV , etc. — Denegdd ( roy. une note du chap. précédent . p. 03 ) ; aujourd’hui encore en Irlande, Drui signifie magicien; Dnn'dheacht, magic; Tolland's letters , p. 58. Dans le pays de Galles, on appelle les amulettes de verre: gleini na Droedh f verres «les druides. — Triutarkisia , de tri , trois , et iworc, cheval. Own's welsch dictionn. Armstrong’* gael dict. « Chaque cavalier gaulois, dit Pausanias (I. X, ap. Scr. fr., 1, 4Q9) est suivi de deux serviteurs qui hii donnent au besoin leurs chevaux; c'est ce qu’ils appellent dans leur langue Trimarkista ( rptftzfxlua ) , du mol celtique marca. « — A ces exemples on en pourrait joindre beaucoup d'autre*. On retrouve I e gtrsum (javelot gaulois ) des auteurs classiques , dans les mots galliques : gaisde , armé ; gaisg , bravoure, etc. Le cateia , dans gaih-teth (prononcez ga-tc). La rolta , ou ehrolta (Fortunat, Vil, 8), dans le gaélique cruit, le cymrique erurdd, est la roile du moyen Age. — Le sagum, dans l'armorie saef etc., etc.
* Il n’v a pas un homme illettré en Irlande , Galles et Écosse du nord, qui ne comprenne :
Arma virnmquc(ac)cano Troj* quiprimusabori*.
Gàu«. Arm agg fer ean pi pin fra or.
G illoi*. Arrau ne gvrr eantrgr Troiau ne prie v or.
rWé.o» f»o(
rai iytA 7a
G'eunet
pheor
agg gennelh
pheor.
Gunrd
fatedd
or y genid
fatedd.
Fiat
lux et(ac) lux facta
fuit.
fret
lur agg
lur feel
fel.
Tgddrd
llueh a
llueh a
feilhied. •
r*mhro-Rriton , janvier 1822.
BO
au culte; mais vous les rencontre» egalement dans ceux qui sc rapportent aux affections intimes ou aux circonstances de l’existence locale *. On les retrouve en même temps chez des peuples qui ont éprouvé fort inégalement l'influence des vainqueurs et celle de l’Église, dans des pays à peu près sans communication et placés dans des situations géographiques et politiques très-diverses, par exemple, chez nos Bretons continentaux et chez les Irlandais insulaires.
Une langue si analogue au latin a pu fournir à la nôtre un nombre considérable de mots, qui, à la faveur de leur physionomie latine, ont été rapportés à la langue savante, à la langue du droit et de l’Église , plutôt qu'aux idiomes obscurs et méprisés des peuples vaincus. La langue française a mieux aiiné se recommander de ses liaisons avec celte noble langue romaine que de sa parenté avec des sœurs moins brillantes. Toutefois, pour affirmer l'origine latine d'un mot. il faut pouvoir assurer que le même mot n'est pas encore plus rapproché des dialectes celtiques8. Peut-être devrait-on préférer celle dernière source, quand il y a lieu d'hésiter entre l'une et l'autre; car apparemment les Gaulois ont été plus nombreux en Gaule que les Romains leurs vainqueurs. Je veux bien qu'on hésite encore, lorsque le mot français se trouve en latin et en breton seulement; à la rigueur, le breton cl le français peuvent l'avoir reçu du latin. Mais quand ce mot sc retrouve dans le dialecte gallois, frère du breton, il est très-probable qu'il est indi-
gène ; et que le français l'a reçu du vieux celtique. La probabilité devient presque unecertiladc, quand ce mot existe en même temps dans les dialectes gaéliques de la haute Écosse et de l'Irlande. Un mot français qui sc retrouve dans ces contrées lointaines et maintenant si isolées de la France, doit remonter à une époque où la Gaule, la Grande-Bretagne et l'Irlande étaient encore sœurs, où elles avaient une population, une religion, une langue analogues, où l’union du monde celtique n'était pas rompue encore 8. *■
De tout ce qui précède, il suit nécessairement que l'élément romain n'est pas tout , è beaucoup près, dans notre langue. Or la langue est la représentation fidèle du génie des peuples, l'expression de leur caractère, la révélation de leur existence intime, leur Verbe, pour ainsi dire. Si l'élément celtique a persisté dans la langue, il faut qu'il ait duré ailleurs encore4, qu'il ait survécu dans les mœurs commedansle langage, dans l'action comme dans la pensée.
J'ai parlé ailleurs de la ténacité celtique. Qu’on me permette d'y revenir encore, d’insister sur l'opiniàtre génie de ces peuples. Nous comprendrons mieux la France si nous caractérisons fortement le point d'où elle est partie. Les Celtes mixtes qu'on appelle Français, s'expliquent en partie par les Celtes purs, Bretons et Gallois, Écossais et Irlandais. Il me coulerai l d'ailleurs de ne pas dire ici un adieu solennel à ces populations , dont l'invasion germanique doit isoler notre France. Qu'on
1 AaDRSK/f: l'article ar, et den (cymr.) , don (basbret.), domhainn (gaél,), profond. — Abflatic : ar, sur, et iath (gaél.), I lu rl h (cymr.) , marais. — Avknio : abhuinn ( gaçl. ) , aron (cymr. ), eau. — Batavia : bat, profond, et or, eau. — G tes a s un ( Orléans, et de meme Gtsivn) : een , pointe, cl ar,eau. — Moaixi ) le Boulonnais) : môr, mer. — Rbodakos : rhed-an, rhod-an , eau rapide ( Adelung. Dict. gaél. et wcltch. ), etc.
3 On peut citer les exemples suivants :
Breton .
Gallois.
Irlandais. Latin.
BAton,
batla, haculus.
Bras,
braich,
brachium.
Carriole, chariot.
carr,
carr, currus.
Chaîne ,
chaddcn,
caddan, cateua.
Chambre,
catnhr.
caméra.
Cire,
ceir, cera.
Dent ,
dant,
dent.
Glaive,
glnif.
gladius.
Ualcinc,
halan ,
alan,
halitus.
Lait ,
laetli ,
laith, lacjactis.
Matin ,
mintin,
. manc,ma-
madin ,
tulinus.
Breton. Gallois. Irlandais. Latin.
Prix, pris, pris, pretium.
S<rur, dinar, seuar, soror.
3 Ces idées que je hasarde ici, trouvent leur démon stration complète et iuvincible dans le grand ouvrage que M. Edwards va publier sur les langues de l'occident de l'Europe. Puisque j'ai rencontré le nom de mon illustre ami, je ne puis m'cmpécher d’exprimer mon admiration sur la méthode vraiment scientifique qu'il suit depuis vingt ans dans ses recherches sur l'histoire naturelle de l'homme. Après avoir pris d'abord son sujet du point de vue extérieur ( Influence des agents physiques sur l’homme), il l'a considéré dans son principe de classification [lettre sur le» races humaines). Enfin il a cherché un nouveau principe de classification dans le langage, et il a entrepris de tirer du rapprochement des langues les lois philosophiques de la parole humaine. C’est avoir saisi le point par où se confondent l'existence extérieure de l'homme et sa vie intime.
4 Bien entendu (je m'en suis déjà expliqué) que les germes primitifs sont peu de chose en comparaison de tous les dé\eloppements qu’en a tirés le travail spontané de la liberté humaine.