LIVRE V. — PHILIPPE LE BEL. — ROM FACE Mil
pellier, puis juge magede Mmes. La famille Nogaret, avaient d'abord, le sergent à cheval trois sols
si lière au seizième siècle, sous le nom d'Epernon, parisis, et plus tard six sols; le sergent à pied
n'elait pas encore noble en 1372, ni de l'une, ni dix-huit deniers, etc. Voilà une armée judiciaire de l'autre ligne. Peu après cette expédition hardie et administrative. Tout à l'heure vont venir des ou Guillaume Nogaret alla mettre la main sur le troupes mercenaires. Philippe de Valois aura à la
pape, il devint chancelier et garde des sceaux. Phi- fois plusieurs milliers d'arbalétriers génois. D’où
lippe le Long révoqua les dons qui lui avaient été tirer les sommes énormes que tout cela doit couler?
faits par Philippe le Bel ; mais il ne fut pas envc- I/induslric n^sl pas née encore. Cette société nou-
loppé dans la proscription de Marigni. On eût velle se trouve déjà atteinte du mal dont mourut craint sans doute de porter atteinte à ses actes la société antique. Elle consomme sans produire, judiciaires , qui avaient une si grande importance j L’industrie cl la richesse doivent sortir à la longue pour la royauté. | de l’ordre et de la sécurité. Mais cet ordre est si
Ces légistes , qui avaient gouverné les rois an- ] coûteux à établir, qu’on peut douter pendant longglais dès le douzième siècle , au treizième saint j temps s’il n’augmeiile pas les misères qu’il devait Louis . Alphonse X et Frédéric II , furent, sous le petit - fils de saint Louis, les tyrans de la France.
Ces chevaliers en droit, ces âmes de plomb et de fer, les Plasian, les Nogaret, les Marigni, procédèrent avec une horrible froideur dans leur imitation servile du droit romain et de la fiscalité impériale. Les Pandectes étaient leur Bible, leur Évangile. Rien ne les troublait dès qu’ils pouvaient répondre à tort ou à droit : Scriptum est... Avec des textes, des citations, des falsifications, ils démolirent le moyen âge, pontificat. féodalité, chevalerie. Ils allèrent hardiment appréhender au corps I se dissoudra, et toutes les parties retomberont le pape Boniface VIII; ils brûlèrent la croisade dans l'isolement, dans la barbarie du gouverne-
clle-méme dans la personne des templiers. ment féodal.
Ces cruels démolisseurs du moyen âge sont, il Ce n’est donc pas la faute de ce gouvernement coule de l'avouer, le fondateurs de l'ordre civil s’il est avide cl affamé. La faim est sa nature, sa
aux temps modernes. Ils organisent la centralisa- nécessité, le fond inémede son tempérament. Pour
lion monarchique. Ils jettent dans les provinces y satisfaire, il faut qu’il emploie tour à tour la
des baillis, des sénéchaux , des prévôts, des audi- ruse et la force. Il y a ici en un seul prince, comme
leurs, des tabellions, des procureurs du roi, des dans le vieux roman, maître Renard et maître
maîtres et poseurs de monnaie. Les forêts sont en- Isengrin.
values par les v erdiers, les gruyers royaux. Tous Ce roi, de sa nature, n'aime pas la guerre, il ces gens vont chicaner, décourager, détruire les est juste de le reconnaître; il préfère tout autre
juridictions féodales. Au centre de cette vaste toile moyeu de prendre, l'achat, l'usure. D’abord, il tra-
d’araignéc, siège le conseil des légistes sous le fique, il échange, il achète ; le fort peut dépouiller
nom de Parlement (fixé à Paris en 1302). Là. tout ainsi honnêtement des amis faibles. Par exemple,
viendra peu à peu se perdre, s'amortir sous l’auto- dès qu’il désespère de prendre l'Espagne avec des
rite royale. Ce droit laïque est surtout ennemi du bulles du pape, il achète du moins le patrimoine
droit ecclésiastique. Au besoin, les légistes appel- de la branche cadette d’Aragon, la bonne ville de
leront à eux les bourgeois. Eux-mêmes ne sont pas Montpellier , la seule qui restât au roi Jacques
autre chose, quoiqu’ils mendient l’anoblissement , Le prince avisé et bien instruit en lois, ne se fil pas
tout en persécutant la noblesse. scrupule d'acquérir ainsi ledcrnier vêtemcntdcson
Celte création du gouvernement coûtait certai- prodigue ami, pauvrclils de famille qui vendait son neinent fort cher. Nous n’avons pas ici de détails bien pièce à pièce, et auquel sans doute il crut
suffisants ; mais nous savons que les sergents des devoir en ôter le maniement en vertu de la loi
prévôts, c’est-à-dire les exécuteurs, les agents de romaine : Prodigue et furiosus a...
celte administration si tyrannique à sa naissance, Au nord, il acquit Valenciennes, qui se donna
1 Ilist. de Languedoc, tir. XXVIII, c. 30, p. 76. «les bourgeois et de l'appui qu'ils trouvaient dans le
5 Montpellier était en meme temps un Hcf de l’évé- roi de France, vendit tous scs droits & ce dernier. Ces
c bé de Magucloite. L'évéque , fatigué de la résistance droits, jusque-là jugés invalides, parurent alors assez
guérir.
Une circonstance aggrave infiniment ces maux. Le seigneur du moyen âge payait ses serviteurs en terres, en produits de la terre; grands et petits, ils avaient place à sa labié. La solde, c'était le repas du jour. L’immense machine du gouvernement royal qui substitue son mouvement compliqué aux mille mouvements naturels et simples du gouvernement féodal; cette machine, l'argent seul peut lui donner l'impulsion. Si cel élément vital manque à la nouvelle royauté, elle va périr, la monarchie
h lui (1293). Et sans doute, il y eut encore de l’argent en cela. Valeuciennes l’approchait de la riche Flandre, si bonue à prendre, et comme riche, et comme alliée des Anglais. Dü côté de la France anglaise, il avait acheté au nécessiteux Édouard I", le Quercy, terre médiocre, sèche cl montagneuse, mais d’où l'on descend en Guienne. Édouard était alors empêtré dans les guerres de Galles et d'Ecosse, où il ne gagnait que de la gloire. C'eût été beaucoup, il est vrai, de fonder l’unité britannique, de se fermer dans Plie. Édouard y fit d’héroïques efforts, et commit aussi d’incroyables barbaries. Mais il eut beau briser les harpes de Galles , tuer les bardes, il eut beau faire périr le roi David du supplice des traîtres, et transportera Westminster le palladium de l’Écossc, la fameuse pierre de Sconc, il ne put rien finir ni dans Plie, ni sur le continent. Chaque fois qu'il regardait vers la F’rance et voulait y passer, il apprenait quelque mauvaise nouvelle du Border écossais ou des Marches de Galles , quelque nouveau tour de Lcolyn ou de Wallace. Wallace était encouragé par Philippe le Bel, le chef héroïque des clans par le roi-procureur. Celui-ci n’avait que faire de bouger. Il lui suffisait de relancer Édouard par scs limiers d’Écossc. Il le laissait volontiers s’immortaliser dans les déserts de Galles et du Norlhumberland , procédait contre lui a son aise, et le condamnait par défaut.
Ainsi , quand il le vil occupé à contenir PÉcosse sous Baliol , il le somma de répondre des pirateries de ses Gascons sur nos Normands. Il ajourna ce roi, ce conquérant, à venir s’expliquer par-devant ce qu'il appelait le tribunal des pairs. Il le menaça, puis il l’amusa, lui offrit une princesse de France, pour prix d’une soumission fictive, d'une simple saisie, qui arrangerait tout. L’arrangement fut que l’Anglais ouvrit scs places, que Philippe les garda, cl relira ses offres. Cette grande province, ce royaume de Guienne, fut escamoté.
Édouard cria en vain. Il demanda etobtintcontrc Philippe l'alliance du roi des Romains, Adolphe de Nassau , celle des ducs de Bretagne et de Brabant,
boas pour servir à dépouiller le vieux Jacques. Sisra., VIII, 464.
1 « Nous avions un traité avec le roi de France, d'après lequel nous avons fait de vous et de notre duché certaines obéissances h ce roi, que nous avons cru être pour le bien de la paix et l'avantage de la chrétienté. Mais, par là, nous nous sommes rendus coupables envers vous, puisque nous l'avons fait sans votre consentement; d'autant plus que vous étiez bien préparés a garder et à défendre votre terre. Toutefois, nous vous demandons de vouloir bien nous tenir pour excusés; car nous avons été circonvenus et séduits dans cette
; des comtes de Flandre , de Bar et de Gucldrc. il I écrivit humblement à scs sujets de Guienne, leur j demandant pardon d’avoir consenti à la saisie *. i Mais, trop occupé en Écosse, il ne vint pas luiméme en Guienne , et son parti n’éprouva que des ; revers. Philippe eut pour lui le pape (Boni face VIII), qui lui devait la tiare, et qui, pour lui donner un allié, délia le roi d’Écossc des serments qu’il avait prétés au roi d'Angleterre. Enfin, il fil si bien, que les Flamands, mécontents de leur comte, l’appelèrent à leur secours J. Pour soutenir la guerre, les deux rois comptaient sur la Flandre. La grasse ! Flandre était la tentation naturelle de ces gouvernements voraces. Tout ce monde de barons, de chevaliers , que les rois de France sevraient de croisades et de guerres privées, la Flandre était leur rêve, leur poésie, leur Jérusalem. Tous étaient prêts à faire un joyeux pèlerinage aux magasins de 1 Flandre, aux épices de Bruges, aux fines toiles d'Ypres , aux tapisseries d’Arras.
Il semble que Dieu ait fait cette bonne Flandre, qu’il l’ait placée entre tous pour être mangée des . uns ou des autres. Avant que l’Angleterre fut cette ; chose colossale que nous voyons, la Flandre était une Angleterre; mais de combien déjà inférieure et plus incomplète! Drapiers sans laine, soldats sans cavalerie , commerçants sans marine. Et aujourd’hui , ccs trois choses , bestiaux , chevaux , ’ marine, c’est justement le nerf de l’Angleterre; c'est la matière, le véhicule, la défense de son industrie.
Ce n’csl pas tout. Ce nom, les Flandres, n’exprime pas un peuple, mais une réunion de plusieurs pays fort divers, une collection de tribus et de villes. Rien n’est moins homogène. Sans parler de la différence de race et de langue, il y a toujours eu haine de ville à ville, haine entre les villes cl les campagnes, haine de classes, haine de métiers, haine entre le souverain et le peuple s. Dans lin pays où la femme héritait et transférait la souveraineté, le souverain était souvent un mari étranger. La sensualité flamande, la matérialité de ce peuple de chair, apparaît dans la précoce indulgence de
conjoncture. Nous en souffrons plus que personne, comme pourront vous l’assurer Hugues de Vires, Raymond de Ferrer* , qui conduisaient en notre nom ce traité à la cour de France. Mais, avec l'aide de Dieu, nous ne ferons plus rien d'imporlant désormais relativement à ce duché sans votre conseil et votre assentiment. n Ap. Rymer, t. II, p. 641. Sismondi. VIII,
2 Oudeglierst, Chron. de Flandres, c. 131, f. 214.
1 Qui* Flandrin posset noccre, si du* ill* civitales (Bruges et Gand ) concordes inter se forent? Meyer,
! Chron., p. 92.