‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 241 sur 398 · LIVRE V. - PHILIPPE LE REL. — BON IFA CE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE V. - PHILIPPE LE REL. — BON IFA CE VIII

la Coutume de Flandre pour la femme cl pour le bâtard La femme flamande amena ainsi par mariage des maîtres de toute nation , un Danois, un Alsacien; puis un voisin du HainauL, puis un prince de Portugal, puis des Français de diverses branches : Dampicrre (Bourbon), Louis de Mâle (Capet). Philippe le Hardi (Valois); enlin Autriche, Espagne, Autriche encore. Voici maintenant la Flandre sous un Saxon (Cobourg).

La Flandre se plaignait du comte français, Gui Dampierre. Philippe s'offrit comme protecteur aux Flamands. Gui s'adressa aux Anglais, cl voulut donner sa fille Philippa au lils d'Édouard. Ce mariage contre le roi de France, ne pouvait, selon la loi féodale, sc faire sans l’assenlimenldu roi de France, suzerain de Gui Dampierre. Philippe cependant ne réclama pas ; il déclara hypocritement qu'étant parrain de la jeune fille, il ne pouvait lui laisser passer le détroit sans l'embrasser 3. Refuser, c’était déclarer la guerre, et trop tôt. Venir, c'était risquer de rester à Paris. Gui vint en effet et resta. Le père et la fille furent retenus à la tour du Louvre. Philippe enleva à Édouard son allié et sa femme, comme il avait fait la Guienne. Le corn le s’échappa, il est vrai, dans la suite. La jeune fille mourut, au grand dommage de Philippe, qui avait intérêt à garder un tel otage et qu'on accusa de sa mort.

Édouard croyait avoir ameuté tout le monde contre son déloyal ennemi. L’empereur Adolphe de Nassau, pauvre petit prince, malgré son litre, eût volontiers guerroyé aux gages d'Édouard , comme autrefois Üthou de Brunswick pour Jean, comme plus tard Maximilien pour Henri VUl à cent écus par jour. Les comtes de Savoie, d’Auxerre, Monthclliard, Neuchâtel, ceux de Uainautct de Gucldrc, le duc de Brabant, les évéques de Liège et d’L1 * trecht, l'archcvèquc de Cologne, tous promettaient d'attaquer Philippe, tous recevaient l’argent anglais, et tous restèrent tranquilles, excepté le comte de Bar. Édouard les payait pour agir, Philippe pour se reposer.

La guerre se faisait ainsi sans bruit ni bataille. C’était une lutte de corruption, une bataille d’argent, è qui serait le premier ruiné. Il fallait donner aux amis, donner aux ennemis. Faibles et misérables étaient les ressources des rois d’alors pour suffire à de telles dépenses. Édouard et Philippe chassèrent , il est vrai , les juifs, en gardant

leurs biens s. Blais le juif est glissant, il ne se laisse pas prendre. Il écoulait de France, et trouvait moyen d'emporter. Le roi de France, qui avait des banquiers italiens pour ministres, s’avisa, sans doute par leur conseil, de rançonner les Italiens, 1rs Lombards, qui exploitaient la France, et qui étaient comme une variété de l'espèce juive. Puis, pour atteindre plus sûrement encore tout ce qui achetait et vendait, le roi essaya pour la première fois de ce triste moyen si employé dans le quatorzième siècle, l’altération de la monnaie 4. Celait un impôt facile et tacite, une banqueroute secrète au moins dans les premiers moments. Mais bientôt tous en profitaient; chacun payait ses dettes en monnaie faible. Le roi y gagnait moins que la foule des débiteurs sans foi. Enfin, l’on cul recours à un moyen plus direct, l'impôt universel de la mallôte5.

Ce vilain nom, trouvé par le peuple, fut accepté hardiment du roi même. Celait un dernier moyen, une invention par laquelle, s’il restait encore quelque substance, quelque peu à sucer dans la moelle du peuple, on y pouvait atteindre. Maison eut beau presser cl tordre. Le patient était si sec, que la nouvelle machine n'en put exprimer presque rien. Le roi d'Angleterre ne tirait rien des siens non plus. Sa détresse le désespérait; dans l'un de ses parlements, on le vit pleurer.

Entre ce roi affamé et ce peuple étique, il y avait pourtant quelqu'un de riche. Ge quelqu'un, c’était l'Église. Archevêques et évéques, chanoines et moines, moines anciens de Saint-Benufl, moines nouveaux, dits mendiants, tous étaient riches et luttaient d'opulence. Tout ce monde tonsuré croissait des bénédictions du ciel et de la graisse de la terre. C’était un petit peuple heureux, obèse cl reluisant , au milieu du grand peuple affamé qui commençait à le regarder de travers.

Les évéques allemands étaient des princes , et levaient des armées. L’Église d’Angleterre possédait, dit-on, la moitié des terres de file. Elle avait, en 1337, sept centquaranlc mille marcs de revenus. Aujourd'hui, il est vrai, l’archevêque de Canlorbéry ne reçoit par an que douze cent mille francs , et celui d’York huit cent mille. Lorsque la restauration préparait l'expédition d'Espagne, en 1822, l'on apprit que l'archevêque de Tolède faisait distribuer chaque jour à la porte de scs fermes et de ses palais

1 In Fiaudriàjamiudcabiiiitioobscrvatum constat,

neminem ibi uothum esse ex maire. Meyer, folio 75.

Le privilège fut étendu aux hommes de Bruges par

Louis de Nevers : • Il les affranchit de bastardise, sy avant que lebaslard soit bourgeois ou ûls de bourgeois,

sans fraude.» (1331.) Oudeglierst., Chron.de Flandres. |

3 Oudcghcrst, Chron. de Flandres, e. 130, f. 213. Sism., VIII, 496.

9 Édouard, en 1289, Philippe, en 1290.

4 Leblanc, Traité des monnaies , p. 202.

9 Guill. Nangiac., ami. 1296, p. 51.

dix mille soupes, cl celui de Séville six mille*.

La confiscation de l'Église fui la pensée des rois depuis le treizième siècle, la cause principale de leurs luttes contre les papes; toute la différence, c’est que les protestants prirent , et que les catholiques se firent donner. Henri VIN employa le schisme, François I" le concordat.

Oui donc, au quatorzième siècle, du roi ou de l'Église, devait désormais exploiter la France? telle 1 * 3 * était la question. Déjà, lorsque Philippe mit sur le peuple le terrible impôt de la mallôtc, lorsqu'il altéra les monnaies , lorsqu'il dépouilla les Lombards. sujets ou banquiers du sainl-sicgc, il frappait Rome directement ou indirectement, il la ruinait , il lui coupait les vivres *.

Roni face usa enfin de représailles. En 1296, dans sa bulle Clericis iaicos, il déclare excommuniés de ; fait tout prêtre qui payera, tout laïque qui exigera subvention, prêt ou don, sans l’autorisation du saint -siège; et cela, sans qu’aucun rang, aucun privilège puisse les excepter. Il annulait ainsi un privilège important de nos rois, qui, tout excommuniés qu'ils étaient comme rois, pouvaient toujours, dans leur chapelle et portes doses, entendre la niesse et communier.

Au même moment , sous prétexte de la guerre d’Angleterre, Philippe défendait d'exporter du royaume, or, argent, armes, etc. C'était frapper i Rome bien plus que l’Angleterre.

Rien de plus mystiquement hautain, de plus i pnternemonl hostile que la bulle en réponse: «Dans ! la douceur d'un ineffable amour ( Ineffabilis amoris dulcetiine sponso suo), l'Église, unie au Christ, son époux, en a reçu les dons, les grâces les plus amples, spécialement le don de liberté. Il a voulu | que l'adorable épouse régnât, comme mère, sur les j peuples fidèles. Oui donc ne redoutera de Poffcn- i scr , de la provoquer? Qui ne sentira qu'il offense : l'époux dans l’épouse? Qui osera porter atteinte j aux libertés ecclésiastiques, contre son Dieu et son j Seigneur? Sous quel bouclier sc cachera-t-il, pour ] que le marteau de la puissance d'en haut ne le réduise en poudre et en cendre?... O mon fils, ne 1 détourne point l’oreille de la voix paternelle, etc. >»

Il engage ensuite le roi à bien examiner sa situa-

1 J'Aurais peine à croire ce chiffre , s’il n’avait été affirmé en ma présence par le ministre même qui avait fait prendre ces informations. — Ajoutons que l'un des couvents récemment supprimes à Madrid (San Salva-

dor), avait deux millions de bien et un seul religieux.

3 Edouard I" s*y était pris plus rudement encore;

sur le refus du clergé de payer un impôt, il le mit en

quelque sorte hors la loi, lâchant les soldats contre les prêtres , et défendant aux juges de recevoir les

lion : «Tu n’as point considéré avec prudence les régions et les royaumes qui entourent le lien , les volontés de ceux qui les gouvernent, ni peut-être les sentiments de les sujets dans les diverses parties de les Etats. Lève les yeux autour de toi , et regarde, et réfléchis. Songe que les royaumes des Romains, des Anglais, de l’Espagne, l’entourent de toutes parts ; songe à leur puissance, à la bravoure, à la multitude de leurs habitants, et tu reconnaîtras aisément que ce n’était pas le temps, que ce n’était pas le jour d'attaquer, d’offenser et nous et l’Église par de telles piqûres... Juge toi- même quelles ont dû être les pensées du siège apostolique, lorsque dansées jours mêmes où nous étions occupés de l’examen et de la discussion des miracles qu’on attribue à l’invocation de ton aïeul de glorieuse mémoire, tu nous as envoyé de tels dons qui provoquent la colère de Dieu , et méritent, je ne dis pas seulement notre indignation, mais celle de l’Église elle-même...

» Dans quel temps tes ancêtres et toi-même avezvous eu recours à ce siège, sans que votre pétition foi écoulée? Et si une grave nécessité menaçait de nouveau ton royaume, non-seulement le saint-siège l’accorderai tics subventions des prélats et des personnes ecclésiastiques; mais, si le cas l’exigeait, il étendrait scs mains jusqu’aux calices, aux croix et aux vases sacrés, plutôt que de ne pas défendre efficacement un tel royaume, qui est si cher au saint-siége, et qui lui a été si longtemps dévoué... Nous exhortons donc ta Sérénité royale, la prions et rengageons à recevoir avec respect les médicaments que t’offre une main paternelle, à acquiescer àdesavis salutaires pour toi et pour ton royaume, à corriger tes erreurs, et à ne point laisser séduire ton âme par une fausse contagion. Conserve notre bienveillance et celle du saint-siége , conserve une bonne renommée parmi les hommes, et ne nous force point à recourir à d'autres remèdes, a des remèdes inusités; lors même que la justice nous y forcerait, nous en ferait un devoir, nous ne les emploierions qu’à regret et malgré nous 5.

Ces graves paroles, mêlées de douceur et do menaces, devaient faire impression. Aucun pontife n’avait été jusque-là plus partial pour nos rois que

plaintes de ceux-ci. Knvgthon, I. III , p. 2302. Math. West mon., ann. 1390, p. 429.Si«m., VIII, 515. — Philippe le Bel, au moins, y mettait des formes : • Comme ce qui est donné vaut mieux et est plus agréable à Dieu et aux hommes, que ce qui est exigé, nous exhortons votre charité à nous donner cette aide de la double dime ou cinquième. » Preuves des libertés de l’Église I gallicane, 11, 235.

s Dupuy, Différ., p. 17-19.

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