PHILIPPE LE BEI.. — BONI FACE VIII
Boni face. La maison de France l'avait fait pape, il est vrai; mais, en retour, il la faisait reine, autant qu'il était en lui. Il avait appelé en Italie Charles de Valois, et. en attendant l'empire latin de Constantinople, il l’avait créé comte de Romagnc, capi- ( taine du patrimoine de saint Pierre , seigneur de ; la Marche d'Ancône. Il obtint aux princes français ! le trùnedc Iiongric ; il lit ce qu'il put pour leur procurer le trône impérial cl celui de Castille. En 1208, pris pour arbitre entre les rois de France et d’Angleterre, il essaya de les rapprocher par des mariages , cl, par une sentence provisoire, il ajourna les restitutions que Philippe devait à l’Anglais.
La papauté, toute vieillie qu'elle était déjà, apparaissait encore comme l'arbitre du monde. Boni- ! face VIII avait été appelé à juger entre la France ! et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'Ecosse, entre ! Naples et ('Aragon, entre les empereurs Adolphe de Nassau cl Albert d'Autriche. N’y avait-il pas lieu pour le pape de se faire illusion sur ses forces réelles?
L'infatuation fut au comble, lorsqu'on Pau 1500, i Boni face promit rémission des péchés à tous ceux j qui viendraient visiter pendant trente jours les ( églises des Saints -Apôtres. Ce jubilé rappelait tout , à la fois celui des Juifs et les fêles séculaires de j Rome païenne. On sait que le jubilé mosaïque, j revenant tous les cinquante ans, devait rendre la liberté aux esclaves, les terres aliénées à leur premier possesseur; il devailannulcr l'histoire, défaire le temps, pour ainsi dire, au nom du seul Éternel, j La vieille Rome , dans un tout autre point de vue, i emprunta des Étrusques la doctrine des Ages f ; mais ce ne fut point pour y reconnaître la mobilité ! de ce monde , la mortalité des empires. Rome sc , croyait Dieu, clic se jugeait immortelle comme j invincible, et, au retour de chaque siècle, Soletini- , sait son éternité.
En l’an 1500, la foi était grande encore, La foule ; fut prodigieuse à Rome *. On compta les pèlerins j par cent mille, et bientôt il n’y eut plus moyen de compter. Ni les maisons, ni les églises ne suflirent j à les recevoir ; ils campèrent par les rues et les i places, sous des abris construits à la hâle, sous des toiles, sous des tentes et sous la voûte du ciel. On ; eut dit que, les temps étant accomplis, le genre humain venait par-devant son juge dans la vallée de Josaphal.
Pour sc représenter l'effet de ce prodigieux spectacle, il faut encore voir Rome, toute déchue qu'elle est, il faut la voir pendant la semaine sainte, et I dans la glorieuse fête de Pâques. On oublie presque, I
1 Voy. plus haut, tome I*», pages 291-292, mon llis- J loue romaine.
3 Au point qu'il y eut famine. Voy. le livre du car- )
en ces grands jours, que c’est bien là la triste Rome, la veuve de deux antiquités.
Quel qu'ait été le motif de BonifaceVHI, fiscal ou politique, je ne lui en veux pas pour celle belle invention du jubilé. Des milliers d'hommes l’eu ont, j’en suis sûr, remercié du cœur. Qui n'aimerait à pouvoir ainsi mettre une pierre sur la roule du temps, trouver un point d'arrêt dans sa vie, entre les regrets du passé cl les espérances d'un meilleur, d'un moins regrettable avenir? Qui ne voudrait s’arrêter eu montant cette rude pente, souiller un peu à midi, AW mezzo cammin' di nottra v Ha? Nous avons grand besoin d'un reposa mi-routc, d'une station, d'un jubilé.
Et pourquoi nous moquerions-nous de ces âges carididesqui croyaient qu'on pouvait fuir le mal eu changeant de lieu, voyager du péché à la sainteté, laisser le diable avec l'habit qu'on dépose pour prendre celui du pèlerin? N’esl-ce donc pas quelque chose d'échapper à l'influence des lieux , des habitudes, de se dépayser, de s’orienter à une vie nouvelle? N’y a-t-il pas une mauvaise puissance d'infatuation et d’aveuglement dans ces lieux où le cœur se prend, que ce soit les Charmelles de Jean- Jacques, ou la pinada de Byron, ou ce lac d’Aixla-ChapclIc dont, selon la tradition, Charlemagne fut ensorcelé?
Ne nous étonnons pas si nos aïeux aimèrent tant les pèlerinages, s'ils attribuèrent à la visite des lointains sanctuaires une vertu de régénération, u Le vieillard, tout blanc et chenu, sc sépare des lieux où il a fourni sa carrière, et de sa famille alarméequi se voit privée d'un père chéri. — Vieux, faible, et sans baleine, il se traîne connue il peut, s’aidant de bon vouloir, tout rompu qu’il est par les ans, parla fatigue du chemin. — Il vient à Rome pour y voir la scmblance de Celui que, là -haut encore, il espère bien revoir au ciel *... »
Mais il en est qui n'arrivent pas, qui restent en chemin... La plupart de nos lecteurs se rappellent ici ce petit tableau de Robert, la pèlerine romaine assise dans la campagne aride ; elle ne voit ni ses pieds ensanglantés, ni son nourrisson sur ses genoux , altéré et haletant . pourvu qu’elle atteigne la colline bénie qui plane au loin à l’horizon : Monte di gioia /...
El quand le but du voyage, c'est Rome! quand au renouvellement du siècle, au moment solennel où sonne une heure de la vie du monde, ou atteint la grande ville, et que ces monuments, ccs vieux tombeaux. jusque-là seulement ouïs et célébrés, on les
dinal «le Saint-George, neveu de Bouifacc : De Juliilico, in Bibl. max. Pat ru ni, XXV, 93fi.
3 Pelrarcha, soun. 14.
HISTOIRE ÜE FRANCE.
voit, on les touche; alors, sc retrouvant contemporain de tous les siècles, et des consuls et des martyrs, ayant de station en station, du Colisée au Capitole et du Panthéon à Saint-Pierre, revécu toute l’histoire, ayant vu toute mort et toute ruine, on s’en va , on se remet en marche vers la patrie, vers le tombeau natal, mais avec moins de regret et d’avance tout consolé de mourir.
L'église, comme ces milliers d’hommes qui venaient la visiter, trouva dans ce jubilé de l'an JôOO le point sublime et culminant de sa vie historique. La descente commença dès lors. Dans celle foule même sc trouvaient les hommes redoutables qui allaient ouvrir un inonde nouveau. Les uns, froids cl impitoyables politiques, comme l’historicn Jean Villani; les autres, chagrins et superbes, j comme Dante, qui, lui aussi, allait se faire son jubilé. Le pape avait appelé à Rome tous les vivants ; le pocle convoqua dans sa Comédie tous les morts; il fit la revue du monde fini, le classa, le jugea. Le moyen âge. comme l'antiquité, comparut devant lui. Hicn ne lui fut caché. Le mot du sanctuaire fut dit et profané. Le sceau fut enlevé, brisé; on ne l’a pas retrouvé depuis. Le moyen Age avait vécu; la vie est un mystère, qui péril lorsqu'il achève de se révéler. La révélation, ce fut la Divina cominedia, la cathédrale de Cologne, les peintures du Cainpo santo de Pise. L’art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la couronner, la mettre glorieusement au tombeau.
N’accusons pas le pape, si cet octogénaire , vieil avocat, et nourri dans les ruses et les plus prosaïques intrigues 1 * , se laissa gagner lui -même à la grandeur, à la poésie de ce moment, où il vil le genre humain réuni à Rome et â genoux devant lui... Il est d’ailleurs une sombre puissance de vertige dans celte ville tragique. Les souverains (Je Rome, scs empereurs, ont paru souvent comme fous. Et même nu quatorzième siècle, Colas Kicnzi, le fils d’une blanchisseuse, devenu tribun de Rome, ne tournait-il pas son épée vers les trois parties du globe, eu disant : u Ceci et ceci , cela encore, est à moi. »
A plus forte raison, le pape sc croyait-il le maître
1 Hic longo tempore expcrïentam liabuit eu ri*, quia primo advocatus ibidem, indè factus postea notarius
papa;, postea cardinalis, et indè in cardiualalu expcditor ad casus Collcgii dcclaranrlos, seu ad cxlcros respondendos. Kuratori, XI, 1103.
3 Cùm omnis natura ad ultimum quemdam finenj ordinetur, conscquil ur ut boraitiis duplex finis existai ; ut sicut inter omnia entia solus incorruplibililalem et corruplibililatcm participât, sic... Propler quud opus fuit liomini duplici directive! , secundüm duplicviu fiiiem : sci licol suminu ponlifice,quisecundum révéla ta
du monde. Lorsque Albert d’Autriche se fit empereur par la mort d’Adolphe de Nassau, Bouiface,
■ indigné, mit la couronne sur sa télé, saisit une épée, et s’écria î «C’est moi qui suis César, c’est moi qui suis l’Empereur, c'est moi qui défendrai les droits de l’Empire. » Au jubilé de 1500, il parut, au milieu de celte multitude de toute nation, avec les insignes impériaux; il lit porter devant lui
; l'épée et le sceptre sur la boule du monde , et un héraut allait criant : «Il y a ici deuxepées ; Pierre, tu vois ici ton successeur ; et vous, ù Christ, regardez j votre vicaire. » 11 expliquait ainsi les deux épées qui sc trouvèrent dans le lieu où Jésus-Christ fit la cène «avec ses apôtres.
Celte outrecuidance pontificale devait perpétuer la guerre des deux puissances, ecclésiastique et civile. La lutte, qui semblait finie avec la inaisou de Souabc, csl reprise par celle de France. Guerre d'idées, non de personnes, de nécessité, non de ! volonté. Le pieux Louis IX la commence, le sacrilège Philippe IV la continue.
«Reconnaître deux puissances et deux principes, dit Bouiface dans sa magnifique bulle l/nam sanctam, c’est être hérétique et manichéen »... Mais le momie est né manichéen, il mourra tel ; toujours il sentira en lui la lutte des deux principes. Nous voudrions bien ne pas croire cette dualité, nous la trouvons partout , nulle part plus qu’eu nousmème... Que cherches-tu? la paix. C’est toujours là le mot du monde, depuis six ou huit mille ans qu’il y a un monde. Mais l'homme est et sera toujours double ; il aura toujours en lui le pape et l’Empereur 3.
La paix ! Elle est dans l'harmonie , saus doute ; mais, d'âge en âge, on l’a cherchée dans l'unité. Dès le second siècle, saint Irëuéc écrit contre les Gnostiqucs son livre : De l’unitc du principe du monde : De tnonarchid . C’est encore le titre du
■ Dante : De monarchiâ, De l’unité du monde social3.
Le livre de Danle est bizarre. Sa formule, c’est la paix, comme tradition du développement , la paix sous un monarque unique. Ce monarque, possédant tout, ne peut rien désirer, cl partant, il est impeccable. Ce qui fait le mal , c’est la concu-
hutnanum genus produccrct ad vitam æteruam ; et imperalore, qui secunduto philosophies documenta genus humnnum ad lemporalem felicilatem dirigeret. Dante, De inouarchiA, p. 78,edid. Zatta.
3 Dante, DemonarchiA, (t. IV, p. 2*). L’éditeur a rois au frontispice l'aigle de l'Empire avec cette épigraphe :
E sotto l'ombra dclle sacre penne,
Goverao l'inonda li di mano in niauo.
l’nradi» , c. VI, v. 7.