‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 244 sur 398 · BONIFACE VIII · texte numérisé non relu

BONIFACE VIII

acquis, que depuis un siècle se disputaient le pape et le roi. Je parle de celle sanglante dépouille du Languedoc. Boniface VIII paya pour Innocent 111. L'hommage de Narbonne , rendu directement au roi par le vicomte , était vivement réclamé par l’archevêque (1300). L’archevêque eut voulu s’arranger. Le pape le menaça d'excommunication, s'il traitait sans la permission du saiut-siégc. Il cita à Rome l'homme du roi, et, de plus, menaça Philippe, s'il ne se désistait du comté de Melgueil, dont ses officiers dépouillaient l’église de Maguclonc 4 5.

Ce n'est pas tout : le pape avait, malgré Philippe, créé, dans ce dangereux Languedoc, à la porle du comte de Foix et du roi d’Aragon , un nouvel évêché pris sur le diocèse de Toulouse , l'évéché de Pamiers. Il avait fait évêque un homme à lui, Bernard de Saisset. Ce fut justement ce Saisi sel qu'il envoya au roi pour lui rappeler sa pro- | messe d'aller à la croisade, cl (^sommer de mettre j en liberté le comte de Flandre et sa fille. De telles paroles ne se disaient pas impunément à Philippe le Bel.

Ce Saisset, qui parlait si hardiment, était déjà désigné au roi, par révoque de Toulouse, comme l’auteur d’un vaste complot qui eût enlevé tout le Midi aux Français. Saisset appartenait «à la famille des anciens vicomtes de Toulouse *. Il était l'ami de tous les hommes distingués, de toute la noblesse municipale de celte grande cité 6. 11 rêvait la fondation d'un royaume de Languedoc 7 au profit du comte de Foix , ou du comte de Comminges, qui descendait des Raymomls de Toulouse, tant regrettes de leurs anciens sujets *.

Ces grands seigneurs du Midi n'avaient ni les

todiam regui mi, et poteral statata faccre. Du pu y, Pr„ p. 178.

* Dupuy, Différ., p. 0.

5 Quod antiquités erat Cornes et Vicecomes Tbolosas, et quia ipse erat de generc Vicecoraitis,qui dictas Vicecomes dominabatur in cerlâ parte civitatis Tholosæ. ht., ibid., 640.

6 Quia omnes meliorca hommes de Tholosà sunt de parcntHà nostrà et facicnt quidquid nos volucrimus. Id., Ibid., p. 043.

7 Audivit dictum Episcopum Appatn. Comiti Fuxi diccntcm : Faciatis paeem mecum, et vos habebitis civilalrm Apparu, et eritis rex, quia autiquitûs solebat ibi esse Rcgnu m adeo nobile sicut Rcgnum Francis, et postei ego faciam quod vos eritis Cornes Tholosæ , quia iu eivitate Tholosæ et in terri habeo multos amicos, valdè iiobitcs et valdè pot en tes... Id., ibid., 043. f'oy. encore le I» témoin, p. 033, et le XIV» témoin, p. 040.

8 Ipse episcopus semper dïlexcrat corai tem Couvenurum et totum genus suum , et spccialitcr quia erat ex parle uni de rectà liucâ comiti» Tholosani, et quod

forces, ni l'amour du pays, ni la hauteur de courage, qu'une telle entreprise eut demandés. Le comte de Comminges sc signa , en entendant des propositions si hardies : «Ce Saissel est un diable, dit-il, plutôt qu'un homme *. :• Le comte de Foix joua un rôle plus odieux. Il reçut les confidences de Saissel, pour les transmettre au roi par l'évêque de Toulouse 2. On sut par lui que Saissel se chargeait de demander pour le fils du comte de Foix la fille du roi d'Aragon, qui, disait- il, était son ami 3.1I avait dit encore : « Les Français ne feront jamais de bien, mais plutôt du mal au pays 4. » Il ne voulait pas terminer avec le comte de Foix les démêlés de son évêché, à moins que ce seigneur ne s'arrangeât avec les comtes d'Annagnac et de Comminges, et ne réunit ainsi tout le pays sous son influence.

Ou attribuait à Saisset des mots piquants contre le roi : « Votre roi^e France, disait-il, est un faux monnayeur. Son argent n'est que de l'ordure... Ce Philippe le Del n’est ni un homme , ni même une bêle; c’est une image, et rien de plus 5... Les oiseaux, dit la fable, sc donnèrent pour roi le duc, grand et bel oiseau , il est vrai , mais le plus vil de tous. La pie vint un jour se plaindre au roi de l’épervier, et le roi ne répondit rien (nüt quod flavit }. Voilà votre roi de France; c'est le plus bel homme qu’ou puisse voir ; mais il lie sait que regarder les gens *... Le monde est aujourd’hui comme mort et détruit, à cause de la malice de celte cour7... Mais saint Louis in’a dit plus d’une fois que la royauté de France périrait en celui qui est le dixième roi, à partir d'Hugues Capet *. j»

Deux commissaires de Philippe, un laïque et un prêtre, étant venus en Languedoc pour instrumenter contre Saisset, il comprit son danger, et voulut se sauver à Rome. Les hommes du roi ne lui en laissèrent pas le temps. Ils le prirent de nuit, dans son lit, et l'enlevèrent à Paris, avec ses serviteurs qui furent mis à la torture. Cependant le roi envoyait au pape, non pour sc justifier d'avoir

violé les privilèges de l’Église , mais pour demander la dégradation de l’évéque , avant de le mettre à mort. La lettre du roi respire une étrange soif de sang : « Le roi requiert le souverain pontife d'appliquer tel remède , d'exercer le dû de son office, de telle sorte que cet homme de mort (dictus vir mortis) dont la vie souille même le lieu qu'il habite, il le prive de tout ordre, le dépouille de tout privilège clérical , et que le seigneur roi puisse, de ce traître à Dieu cl aux hommes, de cet homme enfoncé dans la prufondeur du mal , endurci et sans espoir de correction , que le roi en puisse par voie de justice faire à Dieu un excellent sacrifice. Il est si pervers , que tous les éléments doivent lui manquer dans la mort, puisqu'il offense Dieu et toute créature 9. «

Le pape réclama l'évêque , déclara suspendre le privilège qu'avaient les rois de France de ne pouvoir être excommunies, et convoqua le clergé de France à Rome pour le l" novembre de l'année suivante. Enfin, il adressa au roi la bulle Ausculta, fili : Écoute, mon fils, les conseils d’un père tendre. Le pape commençait par ces paroles irritantes , dont scs adversaires surent bien profiter : «Dieu nous a constitués, quoique indignes, audessus des rois et des royaumes, nous imposant le joug de la serviLude apostolique, pour arracher, détruire, disperser, dissiper, et pour édifier et planter sous son nom et par sa doctrine Du reste, la bulle était, sous forme paternelle, une récapitulation de tous les griefs du pape et de l'Église.

Le chancelier Pierre Flotte sc chargea de porter la réponse au pape. La réponse, c'était que le roi ne lâchait pas son prisonnier, qu'il le remettait seulement à garder à l'archevêque de Narbonne, que l’or et l'argent ne sortirait plus de France, quo les prélats n’iraient point à Rome. Ce fut une rude insulte pour le pape encore triomphant de son jubile, quand ce petit avocat borgne 11 vint lui parler si librement. L'allcrcatiou fut violente. Le

gentos totius terra: diligebant dictum comilem ex causà prædiclâ. Dupuy, Difl'ér., XVIIe témoin, p. G4*2.

1 Quitus audilis dictus cornes signavit sc diccns : Iste non est homo, sed diabolus, Dupuy , Difl'ér., p. G44; et p. G50, témoignage du comte lui-même, qui comprend tous les griefs attestés par les autres.

* Cet évéque de Toulouse était détesté dans son diocèse comme Français, comme ctrauger à la langue du pays : ... Quia est de linguà qu* inimicatur lingue nostræ ab antiquo. Id., ibid., p. 643.

9 Id,, ibid., I« témoin, p. 634.

9 Id., ibid., p. G45.

4 Id., ibid., XXII* témoin, p. G48; cl XXI1I«, p. 040.

6 Aves antiquités frerrunt regern , ut narratur in

fabulis, et feccrunt regem de quâdam ave vocalâ duc, quaï est magna et inter aves major et pulclirior, et absolutè nihil valet, imô est vilior avis quant ait... Talis rex Francia*, quod erat pulcbrior homo raundi, et nihil aliud seit facert* nisi respicerc hommes. Dupuy, Différ., p. 643-044.

7 Id., ibid., XXIIe témoin, p. G4&.

8 Id., ibid., p. 035; et XXI« témoin , p. 048. f'oyei aussi p. 05 1.

8 ld., ibid., p. 033. Imitation pédantesque d'un passage du discours de Cicéron Pro Roscio Anterino, sur le supplice du parricide.

10 Preuves du différend, p. 48-52.

11 Brli.il illr, Petrus Fiole, serai vidons Corpore, tneu-

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