‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 245 sur 398 · LIVRE V. — PHILIPPE LE BEL. - BONI FACE MIL · texte numérisé non relu

LIVRE V. — PHILIPPE LE BEL. - BONI FACE MIL

pape le pril de haut : « Mon pouvoir, «lit-il , renferme les «leux. » Pierre Flotte répondit par un aigre distinguo : « Oui. mais voire pouvoir est verbal, celui du roi réel1, a Le Gascon Nogarct, qui était venu avec Pierre Flotle, ne put sc contenir; il parla avec la violence et l'emportement méridional sur les abus de la cour pontificale, sur la conduite même du pape a. Ils sortirent ainsi de Rome , enragés dans leur haine d'avocats contre les prêtres . ayant outragé le pape, et sûrs de périr s'ils ne le prévenaient.

Pour soulever tout le inonde contre Boniface, il fallait tirer quelques propositions bien claires et bien choquantes du doucereux bavardage où la cour de Rome aimait à noyer sa pensée. Us arrangèrent donc entre eux une brutale petite bulle où le pape exprimait crûment toutes ses prétentions. En même temps, ils faisaient courir une fausse réponse à la fausse bulle , où le roi parlait au pape avec une violence et une grossièreté populacièrc. Celte réponse , bien entendu , n'était pas destinée à être envoyée ; mais elle devait avoir deux effets. D'abord clleavilissait le pouvoir sacro-saint, auquel on jetait impunément cette bouc. Ensuite , elle indiquait que le roi se sentait fort, ce qui est le moyen de l’être en effet.

« Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe, roi des Francs, crains Dieu et observe scs commandements. Nous voulons que tu saches que tu nous es soumis dans le temporel comme dans le spirituel ; que la collation des bénéfices et des prébendes ne t’appartient point; que si tu as la garde des bénéfices vacants , c’est pour en réserver les fruits aux successeurs. Que si tu en as conféré quelqu'un , nous déclarons cette collation invalide, et nous la révoquons si elle a été exécutée, déclarant hérétiques tous ceux qui pensent autrement. Donné au Latran, aux noues de décembre , l’an 7 de notre pontifical. » C’est la date de la bulle dusculta, flli*.

« Philippe , par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface, qui se donne pour pape, peu ou point de salut. (Jue la Irès-grandc fatuité sache que nous lie sommes soumis à personne pour le temporel ; que la collation des églises cl des prébendes vacantes nous appartient par le droit royal; que les fruits en sont à nous; que les collations faites et à faire par nous , sont valides au passe cl

teque totalitcr excoccatus. Bulle de Boniface aux prélats de France. Dupuy, Pr., 65.

• Dupuy, Ilist. du Différ. , p. 11,

3 Id., Preuves du Différ,, p. 44.

4 Id., ibid.,p. 50. — Fucrunt litUrue ejus ( pap.r } in

à l'avenir ; que nous maintiendrons leurs possesseurs de tout notre pouvoir, et que nous tenons pour fous et insensés ceuxqui croiront autrement.»

Ces étranges paroles qui eussent, un siècle plus tôt, armé tout le royaume contre le roi, furent bien reçues de la noblesse et du peuple des villes. On lit alors un pas de plus ; on compromit directement la noblesse avec te pape. Le 11 février 1302, en présence du roi et d'une foule de seigneurs et de chevaliers, au milieu du peuple de Paris, la petite bulle fui brûlée, et cette exécution fut ensuite criée à son de trompe par toute la ville4. Encore deux cents ans, un moine allemand fera de son autorité privée ce que Pierre Flotte cl Nogarct font maintenant au nom du roi de France.

Mais il fallait engager tout le royaume dans la querelle. On fit une chose inusitée. Le pape avait convoqué les prélats à Rome pour le l*r novembre; le roi convoqua les étals pour le 10 avril ; non plus les états du clergé et de la noblesse, non plus les états du Midi, comme saint Louis les avait rassemblés; mais les états du Midi et du Nord , les étals des trois ordres, clergé, noblesse et bourgeoisie des villes. Ces états généraux de Philippe le Bel sont Père nationale «b* la France, son acte de naissance. Elle a été ainsi baptisée dans la basilique de Notre-Dame, où s’assemblèrent ces premiers étals. De même que le saint-siège, au temps de Grégoire Vil et d’Alexandre III, s’était appuyé sur le peuple, l’ennemi du saint-siége appelle maintenant le peuple à lui. Ces bourgeois, maire», échcvins, consuls des villes , sous quelque forme humble et servile qu'ils viennent d'abord répéter les paroles du roi et des nobles, ils n’en sont pas moins la première apparition du peuple.

Pierre Flotte ouvrit les états (10 avril 1302) d’une manière habile et hardie. Il attaqua les premières paroles de la bulle ausculta, fili: « Dieu nous a constitués au-dessus des rois et des royaumes... » Puis il demanda si les Français pouvaient sans lâcheté se soumettre à ce que leur royaume, toujours libre et indépendant , fut ainsi place dans le vasselage du pape. C'était confondre adroitement la dépendance morale et religieuse avec la dépendance politique, toucher la libre féodale, réveiller le mépris de fhomrac d’armes contre le prêtre. Le bouillant comte d’Artois, qui déjà avait arraché au légat et déchiré la bulle ytusculta, pril

regno Francia coràm pluribus concrcmatæ , et sine honore remissi uuntii.Chrou. Rolliomagense,ann. 1302; rt Appcmlixannalium H.Steronis Altaiivnsis. Le ms. cité par Dupuy (Prcuv. du DifT.,59), et que lui seul a vu, n'est donc pas, comme ledit M. de Sismondi , la seule autorité pour ce fait. ( t oy. Sism., IX , 88.)

la parole, et dit que, s'il convenait au roi d'endurer ou de dissimuler les entreprises du pape, les seigneurs ne les souffriraient pas *. Cette flatterie brutale, sous forme de liberté et de hardiesse, fut applaudie des nobles. En même temps, on leur ût signer cl sceller une lettre en langue vulgaire, non au pape, mais aux cardinaux. La lettre était probablement louLe écrite d'avance par les soins du chancelier, car elle est datée du 10 avril, du jour même où les états furent assembles. Dans cette longue épitre, les seigneurs, après avoir souhaité aux cardinaux ^ continuel accroissement de charité, d’amour et de toutes bonnes aventures à leur désir, » déclarent que quant aux dommages que «ccluy qui en présent est ou siège du gouvernement de l'Église, » dit être faits par le roi, ils ne veulent, « ne eux, ne les universités, ne li peuple du royaume, avoir ne correction ne amende, par autre fors que par ledit nostre Sire le Roi. Ils accusent « Cil qui à présent siel ou siège du gouvernement de l'Église >• de tirer beaucoup d’argent de la conférence et collation des archevêques , évêques et autres bénéficiers , » Si que li mêmes peuples, qui leur est soubgcx, soient grevez et rançonnes. » Ne li prélas ne poent donner leurs bénéfices aux nobles clercs et autres bien nez et bien lettrez de leurs diocèses, de qui antecessours les églises sont fondées *. » Les seigneurs signèrent certainement de grand cœur ce dernier mol où

1 Dupuy, llist. du I)itT., p. li.

J Id., Preuve», p. 00-G2.

3 La lettre ajoutait au nom des nobles : « Et se ainsi estoit que nous, ou aucuns de nous le vousissions souffrir, ne les souferroit raie lidicts nostre sire li roys, ne li commun peuples dudit royaume : et h grand'doulcur, et à grand meschief, nous vous faisons à sçavoir par la teneur de ces lettres, que ce ne sont choses qui plaisent h Dieu, ue ne doivent plaire h nul homme de bonne voulenlé, ne onques mes telles choses ue descendirent eu cucr d'homme, ne ores ne furent, ue attendues advenir, fors avecques Antéchrist... Pourquoi nous vous prions et rcquerous tant affectueusement comme nous pouvons... que li malices qui est esmeus, soit arrière mis et anieulis, et que de ces excès qu'il a accoutumé à faire, il soit chastiez en telle manière , que li estât de la Chrcslienté soit et demeure en son bon point et en son buu estât , et de ces choses nous faites à sçavoir par te porteur de ses lettres vostre volenté et vostre enteution : car pour ce nous l'envoyons cspéciaumcnt à vous, et bien voulons que vous soyez certain que ne pour vie, ne pour mort, nous ne départirons, ue ne veons à départir de ce proccz, et feust ores, ainsi que li Roys nostre Sire le voulusl bien... Et pource que trop longue chose, et chargea ns seroit, sc chacun de nous metteroit seel en ecs présentes lettres, faites de nostre commun assentiment,

I l’habile rédacteur insinuait que les bénéfices, fondés ! pour la plupart par leurs ancêtres, devaient être donnés à leurs cadets, ou à leurs créatures, ainsi que cela sc faiten Angleterre, surtoutdt'puis la Reforme. C'éla i l a Hacher à la défai te d u pape le retou r des biens immenses dont les seigneurs s'étaient dépouillés ■ pour l'Église dans les âges de ferveur religieuse*. La lettre des bourgeois fut calquée sur celle des nobles , si nous en jugeons par la réponse des cardinaux. Mais elle n’a pas été conservée, soit qu’on n’ait daigné en tenir compte, soit qu'on ait craint que le dernier des trois ordres ne tirât plus tard avantage du langage hardi qu'on lui avait permis de prendre dans cette occasion.

La lettre des membres du clergé est tout autrei ment modérée et douce. D’abord elle est adressée . au pape : Sanctissimo patri ac dotnino suo caris- | simo... Ils exposent les griefs du roi, et réclament son indépendance quant au temporel. Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour l’adoucir; ils l’ont supplié de permettre qu’ils allassent aux pieds de la i béatitude apostolique. Mais la réponse est venue ! du roi et des barons qu’on ne leur permettrait aucunement de sortir du royaume. Us sont tenus au roi par leur serment de fidélité à la conservation de sa personne, de ses honneurs et libertés, à celle des droits du royaume, d'autant plus que nombre d'entre eux tiennent des duchés , comtés , baronnies et autres fiefs*. Enfin dans celle néccs-

no» Loy* fil» le Roi de France, cuens de Evrcux, Robert cuens d'Artois ; Robert dux de Bourgoigne; Jean dux de Bretaiue; Ferry dux de Lorraine; Jcau cucns de llainaut et de Hollande ; llenry cucns de Luxembourg; Gui» cucns de $. Fol; Jean cuens de Dreux; Hugues cucns de la Marche; Robert cuens de Bouloigne; Loy* cucns de Nivcrs et de Rctel ; Jean cucns d’Eu ; Bernard cuens de Commingcs; Jean cuens d'Aubtnarle; Jean cucns de Fores; Valeran cuens de Périgors; Jean cuens | de Joigny ; J. cucns d'Auxerre; Aymars de Poitiers, cucns de Valentinois; Eslennes cuens de Sancerrc ; Renault cuens de Montbeliart ; Enjorranl siredeCoucy, Godefroy de Breban , Raoul de Clermont, couucslabie de France, Jean. sire de Chastiauvilain, Jourdain sire de Lille, Jean de Chaton sire Darlay, Guillaume de ; Chaveigny sire de Chastiau * Raoul , Richars sire de Bcaujcu, et Amaurry vicuens de Narbonne, avons mis à la rcqueste, et en nom de nous, et pour tous les autres, nos seans en ces présentes lettres. Donné à Paris, le 10« jour d’avril, l’an de grâce 1302. •

4 ...Prout quidam iioslrûm qui ducatus, comitatus, harouias, feoda et alia mernbra dicti Regui teiiemus... adessemus eidem debitis consiliis et auxiliis opportunis... Cognosceutes quod excrescuut angustix cum jam abhorrraut laïci et prorsus effugiaut consortia clericorum. Dupuy, Preuves , p. 70.

MVlifi V. — PHILIPPE LE BEL

site cxlréme, ils ont recours à la providence de Sa Sainteté, « Avec des paroles pleines de larmes et des sanglots mêlés de pleurs, implorant sa clémence paternelle, etc. * »

Cette lettre, si difTércnle de l’autre, contient pourtant également le grand grief de la noblesse : u Les prélats n’ont plus de quoi donner, pas même de quoi rendre, aux nobles dont les ancêtres ont fondé les églises *. »

Pendant que la lutte s’engageait ainsi contre le pape, une grande et terrible nouvelle avait compliqué l’embarras. Les états s'étaient assemblés le 10 avril. Mais le 21 mars , le massacre des Vêpres siciliennes s'était renouvelé à Bruges. Ouatrc mille Français avaient été égorges dans cette ville.

La noblesse était réunie aux états. Il ne s'agissait que de la faire chevaucher vers la Flandre, tout animée de colère qu’elle était déjà , toute gonflée d'orgueil féodal, cl de lui faire gagner une belle bataille sur les Flamands, qui eût été une victoire sur le pape. Pierre Flotte, si engagé dans cette cause, ne pouvait perdre le roi de vue. Tout chancelier qu'il était et homme de robe longue, il monta à cheval avec les hommes d’armes.

Les Flamands, qui avaient appelé les Français, en étaient cruellement punis. La malveillance mutuelle avait éclate dès le premier jour. Édouard ayant laisse le comte à scs propres forces pour faire tète à Wallace, les Français le poussèrent de place en place et lui persuadèrent de sc livrer à Philippe, qui le traiterait bien. Le bon traitement fut de rentrer dans la prison du Louvre , où déjà sa fille était morte.

Le roi des Français n'avait eu qu’à prendre paisiblement possession des Flandres. Il ne soupçonnait pas lui-méme l’importance de sa conquête, (^uand il mena la reine avec lui voir ces riches et fameuses villes de Garni et de Bruges, ils en furent éblouis, effrayés. Les Flamands allèrent au-devant en nombre innombrable , curieux de voir un roi. Iis vinrent bien vêtus 1 * * * 5 , gros et gras, chargés de lourdes chaînes d’or. Ils croyaient faire honneur

1 La lettre est datée de mars, c'est-à-dire, probable-

ment antidatée : • Datum Parisiis die Martis predielà.

Le susdit jour de mars. " Et ils n'ont indiqué auparavant aucun jour. Mais ils ne voulaient point dater de l'assemblée du roi, ne s'étant pas rendus h celle du pape.

J El prxlati diim non babeut quid pro mentis t filmant, itnô rétribuant, nobilibus, quorum progenitores ecelesias lundaveruut, et aliis liltcratis personis, non inveniunt scrvitores. Dupuy, Preuves, p. 69.

5 Tricolori vestitu... Primates inter sc dissidentes

duos habebant colores , multitudo addidit tortium.

Meyer, ann. 1501, p. 89.

— BONI FACE Mil. 1283-1504. 401

et plaisir à leur nouveau seigneur. Ce fut tout le contraire. La reine ne leur pardonna pas d'être si braves , aux femmes encore moins : « Ici, dit-elle avec dépit , je n'aperçois que des reines 4. »

Le royal gouverneur Châlillon s'attacha à les guérir de cet orgueil , de celte richesse insolente. Il leur Ota leurs élections municipales et le maniement de leurs affaires; c’était mettre les riches contre soi. Puis il frappa les pauvres; il mil l'impôt d'un quart sur le salaire quotidien de l’ouvrier. Le Français, habitué à vexer nos petites communes, ne savait pas quel risque il y avait à mettre en mouvement ces prodigieuses fourmilières, ces formidables guêpiers de Flandre. Le lion couronné de Garni qui dort aux genoux de la Vierge 5, dormait mal et s’éveillait souvent. La cloche de Roland sonnait pour l’émeute plus fréquemment que pour le feu. — Roland! Roland! tintement, c'est incendie! rolèe . c’est soulèvement 6 !

Il n'était pas difficile de prévoir. Le peuple commençait à parler bas, à s’assembler à la tombée du jour7. Il n'y avait pas vingt ans qu'avaient eu lieu les Vêpres siciliennes.

D’abord trente chefs de métiers vinrent sc plaindre à Châlillon de ce qu’on ne payait pas les ouvrages commandés pour le roi 8. Le grand seigneur, habitué aux droiLs de corvée et de pourvoira*, trouva la réclamation insolente et les fit arrêter. Le peuple en armes les délivra, et tua quelques hommes, au grand effroi des riches, qui sc déclarèrent pour les gens du roi. L'affaire fut portée au parlement. Voilà le parlement de Paris qui juge la Flandre, comme tout à l’heure il jugeait le roi d’Angleterre.

Le parlement décida que les chefs de métiers devaient rentrer en prison. Parmi les chefs sc trouvaient deux hommes aimés du peuple, le doyen des bouchers, et celui des tisserands. Celui-ci, Peler Kœnig (Pierre le roi) était un homme pauvre et de mauvaise mine, petit cl borgne, mais un homme de lélc, un rude harangueurde carrefours*. Il entraîna les gens de métiers hors de Bruges, leur

4 Ego rata mm solam me esse Reginam; at hic sexcentaa conapicio. Meyer, ann. 1301, p. 89.

5 Hodie quoque pro symholo urbis Virgo sepimento ligneo cl nu sa , cujus in sinu I.co cum Flnmlrix labaro cubât... Samieriis, Gnndav. rcr.., I. I, p. 51.

8 C'était l'inscription de la cloche :

Roelandt, Roolandt, «U ick llt-ppe, dan ist hrandt,

Ala ick luyc, dan i&l slorm in Ylacndcrlandl.

Id., iliid., I. II, p. 115.

7 Convenirc, conferre, colloqui inter sc sub crepusrulum noctis mnltitudo. Meyer.

» G. Villani, 1. VIII, c. 54, p. 82.

9 Primus aasu* est Gnllorum obsistere tyrannidi

fit massacrer tous les Français dans les villes et châteaux voisins. Puis ils rentrèrent la nuit. Des chaînes étaient tendues pour empêcher les Français de courir la cille; chaque bourgeois s'était chargé de dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride. Le 21 mars 1302, tous les gens du peuple se mettent à battre leurs chaudrons 1 ; un boucher frappe le premier, les Français sont partout attaqués, massacrés. Les femmes étaient les plus furieuses à les jeter par les fenêtres; oubienon les menait aux halles , où ils étaient égorgés. Le massacre dura trois jours; douze cents cavaliers, deux mille sergents à pied y périrent.

Après cela, il fallait vaincre. Les gens de Ilrugcs marchèrent d'abord sur Garni, dans l’espoir que celle grande ville se joindrait à eux. Mais les Gantois furent retenus par leurs «gros fabricant» 2 , peut-être aussi par la jalousie de Garni coutrc Bruges. Les Brugeois n'eurent pour eux , outre le Franc de Bruges , qu’Ypres, l’Ecluse, Nieuport, Berghes, Fumes et Gravelines, qui les suivirent de gré ou de force. Ils avaient mis à la tète de leurs milices un fils du comte de Flandre, et un de ses petits-fils , qui était clerc , cl qui se défroqua pour sc battre avec eux 5.

Ils étaient dans Courtrai, lorsque l’armée française vint camper en face. Ces artisans, qui n’avaient guère combattu en rase campagne, auraient peut-être reculé volontiers. Mais la retraite était trop dangereuse dans une grande plaine cl devant toute cette cavalerie. Ils attendirent donc bravement. Chaque homme avait mis devant lui à terre son gullentag ou pieu ferré. Leur devise était belle : SciU und criendt, mon ami cl mon bouclier. Ils voulurent communier ensemble, et se firent dire la messe. Mais comme ils ne pouvaient tous recevoir l’eucharistie, chaque homme sc baissa, prit de la terre et en mit dans sa bouche4. Les chevaliers qu’ils avaient avec eux, pour les encourager, rcn-

Petrus cognomenlo Rex , home plebcius, unoculus, •Ttate sexagenariu* , opificio textor panuorum, brevi vir staturâ ncc facie adrnodùm liberal», auimo lamen magno et frroci, consilio bonus, manu promptus, flamlricâ quidem linguà comprimis facundus, gallicæ ignarus. Meyer, p. 01.

1 Cn raque ad campa nam civitatis non auderent accedere, prives suas puisantes... omnera multitudiuem concilàrunt. ld., p. 90.

2 Primorcs civitatis, quique dignitatc aliquâ aut opibus valebant, Liliatorura sequehantur partes, formidantrs Régis potentiam , suisque timentes facilitatibus. Id., p. 91.

8 Sisra., IX, 96; G. Villani, I. VIII, c. 55, p. 384.

4 G. Villani, I. VIII, c. 55. p. 335. l'oy. ma Symbolique du droit.

vnycrent leurs chevaux ; et en même temps qu’ils se faisaient ainsi fantassins, ils firent chevaliers les chefs des métiers. Ils savaient tous qu’ils n’avaient pas de grâce à attendre. On répétait que Châlillon arrivait avec des tonneaux pleins de cordes pour les étrangler1. La reine avait, disait-on, recommande aux Français que quand ils tueraient J les porcs flamands , ils n’épargnassent par les truies i flamandes *.

Le connétable Baoul de Ncslc proposait de tourner les Flamands et de les isoler de Courtrai. Mais | le cousin du roi, Robert d’Artois, qui commandait j l’armée, lui dit brutalement : « Est-ce que vous avez peur de ces lapins , ou bien avez-vous de leur poil? » Le connétable, qui avait épousé une fille du comte de Flandre , sentit l’outrage , et répondit ■ fièrement : « Sire , si vous venez où j’irai , vous irez bien avant! » En même temps il sc lança en 1 aveugle à la tète des cavaliers dans une poussière de juillet ( 1 1 juillet 1302). Chacun s'efforçant de le suivre et craignant de rester à la queue, les derniers poussaient les premiers; ceux-ci, approchant des Flamands, trouvèrent, ce qu’on trouve partout j dans ce pays coupé de fossés et de canaux , un fossé de cinq brasses de large 7. Ils y tombèrent,

I s’y entassèrent ; le fossé étant en demi-lune, il n’y I avait pas moyen de s’écouler par les côtés. Toute la chevalerie de France vint s’enterrer là , Artois , Châlillon, Nesle, Brabant. Eu. Aumale, Dammartin, Dreux, Soissons, Tancarvillc, Vienne, Melun, une foule d’autres, le chancelier aussi, qui sans doute ne comptait pas périr eu si glorieuse compagnie.

Les Flamands tuaient à leur aise ces cavaliers désarçonnés ; ils les choisissaient dans le fossé. Quand les cuirasses résistaient, ils les assommaient avec des maillets de plomb ou de fer *. Ils avaient parmi eux bon nombre de moines ouvriers 8, qui s'acquittaient en conscience de celle sanglante besogne. Un seul de ces moines prétendit avoir

1 Vasa vmaria portasse rcslibus plena, ut plcbcios strangularct. Meyer, p. 93.

6 Ut apros quidem, hoc est viros, hastis, sed sues verutis cniifoderent, infesta admodûm mulieribus.quas sucs vocabal,ob fastum ilium femiiieura visiim àseBrugis. Id., p. 93.

7 Oudegherst ne parle pas du fossé, sans doute pour rehausser la gloire des Flamands.

8 liicredibîlc narrntu est quanto roborc , quantiqae ferocii , colluclantcm srcum in fossis hostem nostri excypcrint , malleis ferreis plumbeisque maclavcrint. Meyer, 94. — Guillelmus cognomento ab Sallinyâ... Taillis viribus dimicavit, ut équités 40 proslravissc , hostesque alios 1400 sc jugulasse gloriatus sil. Id..

9 Meyer, 77.

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