LIVRE V. — PHILIPPE LE BEL. — BONI FACE VIII
assommé quarante cavaliers cl quatorze cents fantassins ; évidemment le moine se vantait. Quatre mille éperons dorés (un autre dit sept cents) furent pendus dans la cathédrale de Courtrai. Triste dépouille qui porta malheur à la ville. Quatre-vingts ans après , Charles VI vil les éperons , et fit massacrer tous les habitants.
Cette terrible défaite , qui avait exterminé toute l'avant-garde de l'armée de France, c'est-à-dire la plupart des grands seigneurs, cette bataille qui ouvrait tant de successions, qui faisait tomber tant de fiefs à des mineurs sous la tutelle du roi, affaiblit pour un moment sa puissance militaire sans doute, mais elle ne lui ôta rien de sa vigueur contre le pape. En un sens, la royauté en était plutôt fortifiée. Qui sait si le pape n'eût trouvé moyen de tourner contre le roi quelques-uns de ces grands feudataires qui avaient signé, il est vrai, la fameuse lettre; mais qui. revenant tous de la guerre de Flandre, revenant riches et vainqueurs, eussent moins craint la royauté?
Il renonçait à confondre les deux puissances, comme il avait paru vouloir le faire jusque-là. Mais lorsqu’on eut appris à Ilorne la défaite de Philippe à Courtrai, la cour pontificale changea de langage; un cardinal écrivit au duc de Bourgogne que le roi était excommunié pour avoir défendu aux prélats de venir à Borne, que le pape ne pouvait écrire à un excommunié, qu'il fallait avant tout qu’il fit
1 Quinze jours avant la bataille de Courtrai , le pape
tint dans l'assemblée des cardinaux un discours dont
la conciliation semblait le but. Il y dit, entre autres choses, que sous Philippe- Auguste, le roi île France avait dix-huit mille livres de revenus, et que mainte-
nant, grAce à la munificence de l'Église, il en avait plus de quarante. Pierre Flotte, dit-il encore, est aveugle de corps et d'esprit, Dieu l'a ainsi puni en son corps; cct homme de fiel , cet homme du diable, cet Avhitopel, a pour appui les comtes d'Artois et de Saint- Pol; il a falsifié ou supposé une lettre du pape; il lui fait dire au roi qu'il ait à reconnaître qu'il tient son royaume de lui. Le pape ajoute : • Voilà quarante aus que nous sommes docteurs eu droit, et que nous savons que les deux puissances sont ordonnées de Dieu. Qui peut donc croire qu'une telle folie nous soit tombée dans l'esprit?... Mais on ne peut nier que le roi ou tout autre fidèle ne nous soit soumis sous le rapport du péché... Ce que le roi a fait illicitement, nous voulons désormais qu'il le lasse licitement. Nous ne lui refuserons aucune grâce. Qu'il nous envoie des gens de bicu , comme le duc de Bourgogne et le comte de Bretagne; qu'ils disent en quoi nous avons manqué , nous nous amenderons. Tant que j’ai été cardinal, j’ai clé Français; depuis, nous avons beaucoup aimé le roi. Sans nous, il ne tiendrait pas d'un pied dans sou siège royal; 1rs Anglais et les Allemands s'élèveraient contre lui. Nous
pénitence. Cependant les prélats , ralliés au pape par la défaite du roi , partirent pour Borne au nombre de quarante-cinq. C'était comme une désertion en masse de l’Église gallicane. Le roi perdait d'un coup tous scs évêques , de même qu’il venait de perdre presque tous scs barons à Courtrai
Ce gouvernement de gens de loi montra une vigueur et une activité extraordinaires. Le 23 mars, une grande ordonnance très-populaire fut proclamée pour la réformalion du royaume. Le roi y j promit bonne administration, justice égale, répression delà vénalité, protection aux ecclésiastiques, égards aux privilèges des barons, garantie des personnes, des biens, des coutumes5. Il promettait la douceur, et il s’assurait la force. Il releva le Châtelet et sa police armée, scs sergents; sergents à pied, sergents à cheval, sergents à la douzaine, sergents du guet 1 * * 4.
Les deux adversaires, près de se choquer, ne voulurent laisser rien derrière eux. Ils sacrifièrent tout à l'intérêt de cette grande lutte. Le pape s'accommoda avec Albert d’Autriche, et le reconnut pour Empereur. Il lui fallait quelqu’un à opposer au roi de France. Le roi acheta la paix aux Anglais par l'énorme sacrifice de la Guicnne ( 20 mai 1303). Quelle dut être sa douleur, quand il lui fallut rendre à son ennemi ce riche pays, ce royaume de Bordeaux * !
Mais c’est qu’il fallait vaincre ou périr4. Le 12
connaissons tous les secrets du royaume; nous savons comme les Allemands, les Bourguignons et ceux du Languedoc aiment les Français. Amantes neminem amat vos nemo, comme dit Bernard. Nos prédécesseurs ont déposé trois rois de France ; après tout ce que celui-ci a fait, nous le déposerions, comme un pauvre /jars (sicut unum gareiunem ), avec douleur toutefois, avec grande tristesse, s'il fallait eu venir à cette nécessité. o Dupuv, Preuves, p. 77-8. — Malgré l'insolence de la finale, ce discours était uuc concession du pape, un pas en arrière.
5 Ordonn., 1, p. 354.
5 Id., ibid., p. 352.
4 R y mer, Act. puhl., II , p. 923 , 934. Sismondi , IX,
4 Déjà oii avait mis en avant un Normand, maître Pierre Dubois, avocat au bailliage de Cou tances, qui donna contre le pa|>e une consultation triplement barbare et bizarre pour le style, l’érudition et la logique. Voici eu substance cet étrange pamphlet du quatorzième siècle.— Après avoir établi l’impossibilité d'une suprématie universelle et réfuté 1rs prétendus exemples des Indiens, des Assyriens, des Grecs et des Romains, il cite la loi de Mnisc qui défend la convoitise et le vol. • Or le pape convoite et ravit la suprême liberté du roi, qui est et a toujours été , de n'étre soumis à personne , et de commander par tout son royaume sans
mars , l’homme mémo du roi , le successeur de Pierre Flotte, ce hardi Gascon. Nogarct lut et signa un furieux manifeste contre Bonifacc 1 :
« Le glorieux prince des apôtres , le bienheureux Pierre, parlant en esprit, nous a dit que, tout comme aux temps anciens, de même dans l'avenir, il viendra de faux prophètes qui souilleront la voie de vérité , et qui . dans leur avarice, dans leurs fallacieuses paroles, trafiqueront de nous-mêmes, à l’exemple de ce Balaam qui aima le salaire de l’iniquité. Balaam eut pour correction et avertissement, une bête qui, prenant la voix humaine, proclama la folie du faux prophète... Ces choses annoncées par le père et patriarche de l’Eglise, nous les voyons de nos yeux réalisées à la lettre. En effet , dans la chaire du bienheureux Pierre, siège ce maître de mcnsrtbges, qui. quoique Mal- faisant de toute manière, se fait appeler Bonifacc a. Il n’est pas entré par la porte dans le bercail du Seigneur, ni comme pasteur cl ouvrier, mais plutôt comme voleur et brigand... Le véritable époux vivant encore (Célcstin V), il n'a pas craint de violer l’Epouse d’un criminel embrassement. Le véritable epoux, Célcstin, n’a pas consenti à ce divorce. En effet , comme disent les lois humaines : Bien de plus contraire au consentement que l'erreur ... Celui-là ne peut épouser, qui, du vivant d’un premier mari non indigne, a souillé
le mariage d’adultère. Or, comme ce qui sc commet contre Dieu, fait tort et injure à tous, cl que ; dans un si grand crime, on admet à témoigner le premier venu, même la femme, même une personne infâme; moi donc, ainsi que la bétc qui, par la vertu du Seigneur, prit la voix d'homme parfait pour reprendre la folie du faux prophète prêt à maudire le peuple béni , j’adresse à vous ma supplique, très-excellent prince, seigneur Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France, pour qu'à l’exemple de l’ange qui présenta l’épée nue à ce rnaudisseur du peuple de Dieu, vous qui êtes oint pour l'exécution de la justice, vous opposiez l’épée à cet autre et plus funeste Balaam, et l'empêchiez de consommer le mal qu’il prépare au peuple. »
| Rien ne fut décidé. Le roi louvoyait encore. Il permit à trois évêques d’excuser la défense qu’il avait faite aux prélats. Le pape envoya un légat, sans doute pour tâter le clergé de France, et voir 1 s'il voudrait remuer. Mais rien ne bougea. Le roi j dit au légat qu'il prendrait pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourgogne; c'était flatter la noblesse et s’en assurer; du reste il ne cédait rien. Alors le pape adressa au légat un bref dans lequel il déclarait que le roi avait encouru l'cxcommunication , comme ayant empêche les prélats de se rendre à Rome.
Le légat laissa le bref et s'enfuit. Le roi saisit
Crainte do contrôle humain. De plus, ou ne peut nier que depuis la distinction des domaine» r l'usurpation des choses possédées, de celles surtout qui sont prescrites par une possession immémoriale , ne soit péché mortel. Or le roi de France possède la suprême juridiction et la franchise de sou temporel , depuis plus de mille ans. Item, le même roi, depuis le lemp6 de Charlemagne dont il descend , comme on le voit dans le canon auteccaaorea poatede , et a prescrit la collation des prébendes et les fruit* de la garde des églises, non sans titre et par occupation , mais par donation du pape Adrien, qui, du consentement du concile général, a conféré b Charlemagne ces droits cl bien d'autres presque incomparablement plus grands, savoir que loi et ses successeurs pourraient choisir et nommer qui ils voudraient papes, cardinaux, patriarches, prélats , etc... D’ailleurs . le pape ne peut réclamer la suprématie du royaume de France que comme souverain pontilè : mais si c'était réellement un droit de la papauté , il eût appartenu à saint Pierre et à ses successeurs qui ne Font point »*éclamé. Le roi de France A pour lui une prescription de douze cent soixante et dix ans. Or, la possession centenaire même sans litre suffit , d'après une nouvelle constitution dudit pape, pour prescrire contre lui et contre l'Église romaine, et même contre l’Empire, selon les lois impériales. Donc, si le pape ou l’empereur avaient eu quelque servitude aur le royaume, ce qui n’est pas vrai , lenr droit serait éteint... En outre, si |r pape statuait que la prescrip-
tion ne court pas contre lui , clic ne conrra donc pas ; non plus contre les autres, et surtout contre les : princes, qui ne reconnaissent pas de supérieurs. Donc, | l’cmperetir de Constantinople qui lui a donné tout son patrimoine (la donation étant excessive, comme faite par un simple administrateur des biens de l'empire), peut, comme donateur (ou l’empereur d'Allemagne, comme subrogé eu sa place), révoquer cet te donation... Et ainsi, la papauté serait réduite h sa pauvreté primitive des temps antérieurs à Constantin, puisque cette I donation, nulle en droit dès le principe, pourrait être révoquée sans la prescription lottgissitni t emporia . » Dupuy, p. 15-7.
1 Dans la suscription, il se fait appeler : Ckeralieret vénérable profeaacur en droit. Il s’était fait faire chevalier, en effet , par le roi, en 1307. Mais il n’a pas osé ici, dans une assemblée de la noblesse, signer lui-même cette ridicule qualité. Dupuy, Preuves, p. 56.
1 Sedct in cathedra beati Pétri mendaciorum ma- | gistur, facicns se, rüm sit omniiario malefictts, Boni- ! lacium uominari. Ibid... Nec ad cjus excusationrm... qnod al» aliquibiisdicitur post mortem dicliCoelcslini... cardinales in eum dénué consensisse : cùm rju» eau ronjux non potuerii quant , primo riro «trente, fuie digne : conjugii, contint peradulteriam polluiase. Ibid., 57.. .Ut i sicut angélus Domini prophétie Balaam... occurril gla- ; dio evaginato in viâ , sic dicto pestifero Vos evaginalo gladio occurrerc velitis, ne poasit malura perGcere 1 populo quod intendit. Ibid.