LIVRE V. - PHILIPPE LE BEL. - BQ M FACE VIII
deux prélrcs qui l'avaient apparié avec le legal et les ecclésiastiques qui le copiaient. Le bref était du 13 avril. Deux mois après (jour pour jour) les deux avocats qui succédaient à Pierre Flotte, agirent contre Bonifacc : Plasian accusa, Nogarel exécuta. Le premier, en présence des barons assemblés en états au Louvre, prononça un réquisitoire contre Bonifacc, et un appel au prochain concile. Aux accusations précédentes. Plasian ajoutait celle d’hérésie Le roi souscrivit à l’appel, et Nogarct partit pour l'Italie.
Pour soutenir celte démarche définitive, le roi ne sc contenta pas de l’assentiment collectif des étals. Il adressa des lettres individuelles aux prélats, aux églises, aux villes, aux universités; ces lettres furent portées de province en province par le vicomte de Narbonne cl par l'accusateur même,
1 Moi Guillaume de Plasian, chevalier, je «lis, j’avance et j’aflirme que Bonifnce qui occujs maintenant le siège apostolique sera trouvé parfait hérétique, en hérésies, laits énormes et dogmes pervers ci-dessus mentionnés, 1» il ne croit pas à l'immortalité de l'âme ; 2** il ne croit pas â la vie éternelle; car il dit qu'il aimerait mieux être chien, âne ou quelque autre brute, que Français; ce qu’il ne dirait pas s’il croyait qu’un Français a une Ame éternelle.— 11 ne croit point h la présence réelle, car il orne plus magnifiquement son trdne que l'autel. — 11 a dit que pour «baisser le roi el les Français, il bouleverserait tout le monde.— Il a approuvé le livre d'Arnaud de Villeneuve, condamné par l'évéquc et l'aniverstté de Paris. — Il s’est fait élever des statues d’argent dans les églises. — 11 a un démon familier : car il a dit que si tous les hommes étaient d’un célé et lui seul de l'autre, il ne pourrait se tromper ni en fait ni en droit ; cela suppose un art diabolique.— 11 a prêché publiquement que le pontife romain ne pouvait commettre de simonie : ce qui est hérétique à dire. — Eu parfait hérétique qui veut avoir la vraie foi à lui seul, il a appelé Paterins les Français, nation notoirement très-cbrélicnne. — Il est sodomite.™ Il a fait tuer plusieurs clercs devant lui, disant à ses gardes s’ils ne 1rs tuaient pas du premier coup : Frappe, frappe; Dali, Dali. — Il a forcé des prêtres à violer le secret de la confession... — Il n’observe ni vigiles ni carême. — Il déprécie le collège des cardinaux , les ordres des moines noirset blancs, des frères prêcheurs et mineurs, répétant souvent «pie le monde se perdait par eux, que c'élaient de faux hypocrites, et que rien de bon n’arriverait à qui se confesserait à eux. — Voulant détruire la foi, il a conçu une vieille aversion contre le roi de France, en haine de la foi , parce qu'en la France est et fut toujours la splendeur de la foi, le grand appui et l’exemple «le la chrétienté. -—Ha tout soulevé confie la maison de France, l'Angleterre, l’Allemagne, confirmant au roi d’Allemagne le titre d’empereur, et publiant qu'il le faisait pour détruire la superbe des Français , qui «lisaient n’ètie soumis à personne temporellrment : ajoutant qu'ils en avaient menti par la 3. aiciuier,
j Plasian a. Le roi prie et requiert de consentir au ; concile : Aoa rcquirentea conacntire *. Il n’eût pas été sûr de refuser en face à l’accusateur. Il ! rapporta plus de sept cents adhésions 4. Tout le monde avait souscrit , ceux mêmes qui , l’année précédente, après la défaite du roi à Courlrai, s’étaient malgré lui rendus près du pape. La saisie du temporel des quarante-cinq avait suffi pour le* convertir au parti du roi. Sauf Clleaux que ; le pape avait gagné par une faveur récente 6 et qui : sc partagea, tous donnèrent à Plasian des lettres ! d'adhésion au concile.
Les corps les plus favorisés des papes se déclarèrent pour le roi, l'université de Paris, les dominicains de la même ville, les mineurs 6 de Touraine. Quelques-uns, comme un prieur dcCluny, et un templier, adhérèrent, mais awfr proteatationibua1 .
gorge ( per gulam ) , et déclarant , que si un ange «les- : cvmlnit du ciel et disait «ju’ils ne sont soumis ni â lui ni à l’Empereur, il serait anathème. — Il a laissé perdre la terre sainte... détournant l'argent destiné à la «lé- ■ fendre. — Il est publi«|uement rcconuu siraoniaque. bien plus, la source et la base de la simonie, vendant au plus offrant les bénéfices, imposant à l’Église et aux prélats le servage et la taille pour enrichir les sien* du patrimoine du Crucifié, en faire marquis, comtes, barons. — Il rompt les mariages, — il rompt les vœux des religieuses, — il a dit que dans peu, il ferait de tous les Français «les martyrs ou des apostats, etc. — Dupuy, Hitler. , Preuves, p. 102-7 ; cf.32G-34G, 350-302.
2 Le prieur et le couvent «les frères prêcheurs de Montpellier ayant répondu «{u'ils ue pouvaient adhérer sans l’ordre exprès de leur prieur général qui était h Paris, les agents du roi dirent qu’ils voulaient savoir l’intention «le chacun en particulier et en secret. Les religieux persistant, les agents leur enjoignirent de sortir sous trois jours du royaume. Ils en dressèrent acte. Dupuy, Preuves, p. 154.
5 Dupuy, Preuves, p. 110.
4 ld., ilist. du Diflcr., p. 19.
A Id., Preuves, p. 83.
6 En 1205, Bonifacc les avait affranchis de toute juridiction ecclésiastique, sans craindre le mécontente-
1 ment «lu clergé «te France. Bulæus.IlI, p. 51 1. II n’avait point cessé d’ajouter à leurs privilèges, Id., ibid., p. 51G, 545. — Quant à l'université, Philippe le Bel l'avait gagnée par mille prévenances. Buheus , III , p. 542,544. Aussi elle le soutint dans toutes ses mesures fiscales contre le clergé. Dès le commencement de la lutte, elle sc trouvait associée h sa cause par le pape lui-même : « Universitatcs «jus in bis culpabiles fuerint,ecclcsiastico supponimut intrrdicto (Bulle Clcncts laico*). Aussi l’université se déclare hautement pour le roi : » Appellation! Régis adbærerous snpponcntes nos... et universitatem uostram protcctioni divins et prsdicli concilii general is ac futuri veri et legitiroi summi poutifiefs. Dupuy, Pr., p. 1 17-1 18.
7 Id., ibid., p. 134-137.
Le pape leur faisait encore grand’ peur. Il fallait en retour que le roi donnât des lettres par lesquelles lui, la reine et les jeunes princes, s'engageaient à défendre tel ou tel qui avait adhéré au concile '. C'était comme une assurance mutuelle que le roi et les corps du royaume se donnaient dans ce péril *.
Le 15 août, Ronifacc déclara par une bulle qu’au pape seul il appartenait de convoquer un concile. Il répondit aux accusations de Plasian et de Nogarel, particulièrement au reproche d’hérésie. A cette occasion . il disait : « Qui a jamais ouï dire que, je ne dis pas dans notre famille, mais dans notre pays natal , dans la Campanie, il y ait jamais eu un hérétique 1 * * 4 5 ? » C’était attaquer indirectement Plasian et Nogaret, qui étaient justement des pays albigeois. On disait même que le grand-père de Nogaret avait été brûlé.
Les deux accusateurs savaient bien tout ce qu'ils avaient è craindre. L’acharnement du pape contre Pierre Flotte devait les éclairer. Avant la bataille de Courlrai, Ronifacc avait, dans son discours aux cardinaux, tout rejeté sur celui-ci, annonçant qu’il se réservait de le punir spirituellement et temporcllcmcnt4. C’était ouvrir au roi un moyen de finir la querelle par le sacrifice du chancelier. Il périt à Courlrai ; mais combien scs deux successeurs n'avaient pas plus à craindre, après leurs audacieuses accusations! Aussi dès le 7 mars, cinq jours avant la première requête, Nogaret s’était fait donner des pouvoirs illimités du roi , un véritable blancseing, pour traiter , et pour faire tout ce qui serait à propos \ 11 partit pour l'Italie avec cette arme, personnellement intéressé à s’en servir pour la perle du pape. Il prit poste à Florence près du banquier du roi de France, qui devait lui donner tout l’argent qu’il demanderait. Il avait avec lui le gibelin des gibelins, le proscrit et la victime de Ronifacc,
1 Dupuy, Pr., p. 1 13*114.
* Yog. tous ces actes dans Dupuy, Pr., p. 1 12-180.
5 Quis nediim de cognatione nostrà, immô de loti CampaniA undc origincm duximus, notalur hoc nomme? Id., ibid., 160.
4 Et volumus quod hic Achitophel iste Pctrus puma- I tur temporaliter et ipiritualilcr , sed rognmus Ücum quod reservel cura nobis puniendutn sicut justum est. ld., ibid., p. 77.
4 Philippus, Dei grntiA... Guillelmo de Nogarclo... plénum et librram enore prsrsentium commitlimus po- | lesUntem, ratum hnbituri et gratum, quidquid factum ; fuerit in præmissis, et ea tangentibu », teu dcpcndvntibu .» i ex eitulem... Id. . ibid., 173.
* Pclrarch., Ep. 4, 1. II. ad farail., ap. Dupuy, Ilist. du Difler., p. 0.
7 Ut proditionem fecerint eidem domino Guillelmo
un homme voué et damné pour la mort du pape. Sciarra ('.olonna. C’était un homme précieux pour un coup. Ce roi des montagnards sabins, des banditi de la campagne romaine , savait si bien ce que le pape eût fait de lui, qu'étant tombé dans les mains des corsaires, il rama pour eux pendant plusieurs années, plutôt que de dire son nom et de risquer d’élre vendu à Ronifacc 6.
Apres la bulle du 15 août, on devaiL croire que Boniface allait lancer la sentence qui avait mis tant de rois hors du trône, et déclarer les sujets de Philippe déliés de leur serment envers lui. Réconcilié avec l’empereur Albert, il savait à qui donner la France. Il allait peut-être renouveler contre la maison de Capct la tragique histoire de la maison de Souabe. La bulle était prête en effet dès le 5 septembre. Il fallait la prévenir , émousser celle arme dans les mains du pape en lui signifiant l’appel au concile. Il fallait lui signifier cct appel à Anagni, dans sa ville natale, où il s’était réfugié au milieu de ses parents, de ses amis, au milieu d’uu peuple qui venait de traîner dans la boue les Iis cl le drapeau de France 7. Nogaret n’était pas homme de guerre ; mais il avait de l’argent. Il sc ménagea des intelligences dans Anagni , et pour dix mille florins (nous avons la quittance 8), il s’assura de Supino , capitaine de Fcrentino, ville ennemie d’ Ànagni. b Supino s'engagea pour la vie ou la mort dudit Roniface ’. » Colonna donc et Supino, avec trois cents cavaliers et beaucoup de gens à pied, de leurs clients ou des soldats de France, introduisirent Nogaret dans Anagni aux cris de : Meure le pape, vive le roi de France10! La commune sonne la cloche, mais elle prend justement pour capitaine un ennemi de Roniface n, qui donne la main aux assaillants, et se met à piller les palais des cardinaux; ils se sauvèreiil par les latrines. Les gens d’A nagni ne pouvant empêcher le pillage,
et scquacibus suis, ac trascînarc froissent per Anaguiam vexillum ac insignia dicti domini Regis, favore et adjutorio illius Bonifacii. Dupuy, Pr., p. 175.
8 Id., ibid., p. 608-010.
9 Guillclmus prxdictus as&cruit dictura dominum Raynaldutn (de Supino), esse bencvolum, sollicitum et fidelem... tàm in vilA ipsius Bonifacii quaro iu morte... et ipsum dominum Guillelmum rcccptàssc tàm in vitA ipiâtn in morte Bonifacii pradicti. Id., ibid., p. 175.
Muoia papa Boni t'acio, è viva il Ri- di Francia. Villani VIII , c. 03.
11 PulsatA commuai campanA. et tractalu habito,elegeruut sibi capilaneum quemdam Arnulphum... Qui qoidem... illis ignorautibus, domini pap* exstitit capitalis inimicus. Dupuy, Pr., 104; WaUingham, Ilist., anno 1303.