LIVRE I. - CELTES. - IBÈRES. - ROMAINS
inc permette de m'arrêter et de dresser une pierre au carrefour où les peuples frères vont se séparer pour prendre des roules si diverses cl suivre une destinée si opposée. Tandis que la France, subissant les longues et douloureuses initiations de l'invasion germanique et de la féodalité, va marcher du servage à la liberté et de la boule à la gloire, les vieilles populationsceltiques, assises aux roches paternelles et dans la solitude de leurs Iles, restent fldèles à la poétique indépendance de la vie barbare, jusqu'à ce que la Lyrannie étrangère vienne les y surprendre. Voilà des siècles que l'Angleterre les y a en effet surprises, accablées. Elle frappe infatigablement sur elles, comme la vague brise à la pointe de Bretagne ou de Cornouaille. La triste et patiente Judée qui comptait scs âges par ses servitudes, n’a pas etc plus durement hatlue de l’Asie. Mais il y a une telle vertu dans le génie celtique, une telle puissance de vie en ces races, qu'elles duren^sous l’outrage, cl gardent leurs mœurs et leur langue.
Race de pierre ", immuable comme leurs rudes monuments druidiques, qu’ils révèrent encore 1 2 3 *. Le jeu des montagnards d’Ècossc, c’est de soulever la roche sur la roche , et de bâtir un petit dolmen à l imitation des dolmens antiques *, Le Galicien qui émigre chaque année, laisse une pierre, et sa vie est représentée par un monceau *. Les liighlauders vous disent en signe d’amilié : J'ajouterai une pierre à votre cairn ( monument funèbre) 5 *. » Au dernier siècle , ils ont encore rétabli le tombeau d’Ossian, déplacé par l'impiété anglaise. « La pierre monumentale d’Ossian (clachan Ossian), se rencontrant dans la ligne d’une roule militaire, le général Wadc la fil enlever ; on trouva dessous des restes humains avec douze fers de flèches. Les montagnards indignés vinrent , au nombre d’environ quatre-vingts, les recueillir, et ils les emportèrent, au son de la cornemuse , dans un cercle de larges pierres, au sommet d'un roc, dans les déserts du
1 Telle terre, telle race. L'idée de la délivrance, dit Turner (Ilist. of the Anglo-Saxons, I, 313) ravissait les
Ky mrv dans leur sauvage pays de Galles, dans leur para disde pierres; «f<jwy// aies, selon l’expression «UTnliesin.
3 J. Logan, the scotish Gaël, or Celtic manners , as
presonred amoug llie Iligblanders, 1831 ; t. II, p. 554.
• Les Gaëls remarquent soigneusement que ceux qui ont porté la main sur les pierres druidiques n'ont jamais prospéré. «
3 Logan, II, 308 : Clach cuid via, c'est lever une grosse pierre du poids de deux cents livres environ, et la mettre sur une autre d'environ quatre pieds de haut.
Un jeune liommc qui est capable de le faire est désormais compté pour nn homme , et il peut alors porter
un bonnet. — Ne semblt-l-il pas que les cromlehs soient
les jeux des géants?
| Glen-Amon occidental. La pierre, entourée de i quatre autres plus petites et d'une espèce d'enclos, garde le nom de cairn na huseoiy, le cairn de l'hirondelle*. »
Le duc d’Athol, descendant des rois de l’Ilc de ! Man , siège encore aujourd'hui , le visage tourné 1 vers le levant 7, sur le tertre du Tynwald. Naguère 1 les églises servaient de tribunaux en Irlande 8. La . trace du culte du feu se trouve partout chez ces * peuples, dans la langue , dans les croyances et les traditions9. Pour notre Bretagne, je rapporterai,
; plus loin , des faits nombreux qui prouvent quelle est la ténacité de l’esprit breton.
Il semble qu'une rate qui ne changeait pas lorsque tout changeait autour d'elle, eût dù vaincre par sa persistance seule, et finir par imposer son génie au monde. Le contraire est arrivé; plus cette race s’est isolée, plus clic a conserve son originalité primitive, et plus elle a tombé et déchu. Rester original, se préserver de l'influence étrangère, repousser les idées des autres, c’est demeurer incomplet et faible. Voilà aussi ce qui a fait tout à la fois la grandeur cl la faiblesse du peuple juif. Il n’a eu qu’une idée, l’a donnée aux nations, mais n'a presque rien reçu d’elles ; il est toujours resté 1 lui, fort et borné, indestructible et humilié, ennemi du genre humain et son esclave éternel. Malheur à l'individualité obstinée qui veut être à soi seule, cl refuse d’entrer dans la communauté du monde !
Le génie de nos Celles, je parle surtout des Gaël*, est fort et fécond, et aussi fortement incliné à, la matière, à la nature, au plaisir, à la sensualité. La génération, et le plaisir de la génération tiennent | grande place chez ces peuples. J’ai parlé ailleurs I des mœurs des Gaëls antiques , et de l'Irlande ; la l France en tient beaucoup; le Vert galant est le roi national. C’était chose commune au moyen âge en Bretagne d'avoir une douzaine de femmes ,ft. Ces
4 W. von Dumboldt, Recherches sur la langue des Basques.
3 Logan, II, 371.
7 Id., 1,208. *
8 Id., 11,325. Partout où le christianisme ne détruisit pas les cercles druidiques, ils continuèrent à servir de cours de justice. — Eu 1380 , Alexandre lord
| de Stewart Badenach, tint cour aux pierre t debout (the Standing Sloucs) du conseil de ILiugusie. — Un canon , de l'église écossaise défend de tenir des cours de justice dans les églises.
9 /’oy. les Éclaircissements.
10 Guillelm. Pictav., ap. Scr. fr., XI, 88. u La confiance de Conan II était entretenue par le nombre in-
l croyable de gens de gue rre que sou pays lui fournissait;
HISTOIRE DK FRANCE.
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gens de guerre qui sc louaient partout *, ne craignaient pas de faire des soldais. Partout ches les nations celtiques, les bâtards succédaient, même comme rois, comme chefs de clan. La femme, objet du plaisir, simple jouet de volupté, ne semble pas avoir eu chez ces peuples la même dignité que chez les nations germaniques *.
Ce génie matérialiste n'a pas permis aux Celles de céder aisément aux droits qui ne se fondent que sur une idée. Le droit d’atnesse leur est odieux. Ce droit n’est autre originairement que l'indivisi-
«*ar il faut savoir que dans ce pays, d’ailleurs fort étendu, un seul guerrier en entendre cinquante; parce que, alfranchis des loi* de Phoupéteté et de la religion, ils ont chacun dix femmes, et même davantage. » — Le comte de Nantes dit à Louis le Débonnaire : ...Coeunt frater et ipsa soror, etc. Ermold. Nigcllus, 1. III , ap. Scr. fr., VI, SS. — liist. Brit. Armorie», ibid., VII, 52: Soror» s suas, neptes, consaoguineas , atque aliéna» tnulieres adultérantes, nco non et hominum , quod pejuseal, interfcctorcs... diabolici viri. — César disait des Bretons de la grande Bretagne : Uxorcs Imitent déni daodenique inter se communes, et maxime fralres cutn fralrihu* et parentes cum iibens. Sed si qui sunt ex bis nati, rorum habentur liberi, h quihus primtim virgiucs quæque duels sunt. Bell. GalL, I. V, c. 14. — froy. aussi U lettre du synode de Paris à Nomenné (849), ap. Scr. fr., VII , 504 , et celle du concile de Savonmères aux Bretons (859), ibid., 584.
1 Ducange , Glossarium : On disait : un Breton pour un soldat, on routier, un brigand. Guibert., de laude B. Maris, e. 10. — Charta aith. 1595 : Per illas partes transirrunt gciitcs armorum, Britones et pillards, et amoveruul quatuor jumenta. — Ou disait aussi Breton , pour : conseiller de celui qui se bat en duel. Édit de Philippe le Bel : ■ ... et doit alcr cius ki a apelet devant, et ses Breton* porte «en escu devant lui. » Carpentier, Supplément au Glossaire de Ducange.
— (Breton, brclteur? brctailleur? ) — Willclm. Malmsbur., ap. Scr. fr., XIII, 15 : Est illud genut hominum egens in patrià, aliasque externo «erc laborios* vit» mercalur stipendia; si dedrris, neccivilia, sine reapectu juris et cogna tionis, detrectans prrelia; sed pro quantitate nummnrum ad quascumque voles partes obnoxium.
3 Elle est pourtant d’abord esclave chez les Germains même, comme chez les Celles. C'est la loi commune des âges où règne sans partage la brutalité de la force.
plus haut, p. 10, 1 1.— Strabon, Dion, Snlin, saint Jérôme, s’accordent sur la licence de» mœurs celtiques.
— O’Connor dit que la polygamie était permise chez eux ; Derrick, qu’ils changeaient de femme une fois ou «leux par an ; Campiou, qu’il* sc mariaient pour un an et un jour. — Les Pietés d'Écosse prenaient leurs rois «le préférence dans la ligne féminine ( Fordun , apud I*°w , Hist. nf Seotland) : de même chez les Naïrs du Malabar , «lans le pays le plus corrompu de l’Inde, la ligne féminine est préférée, la descendance maternelle
bilité du foyer sacré, la perpétuité du dieu paternel 3. Chez nos Celtes, les parts sont égales entre les frères, comme également longues sont leurs épées. Vous ne leur feriez pas entendre aisément qu’un seul doive posséder. Cela est plus aisé chez la race germanique ? ; l'alné pourra nourrir ses frères, et ils sc tiendront contents de garder leur petite place à la table et au foyer fraternel6.
Cette loi de succession égale qu’ils appellent le gabail-cine *, cl que les Saxons ont pris d’eux, surtout dans le pays de Kent igatelkind) . impose à
semblant seule certaine.— -C’est peut-être comme mères des rois que Boudicea et Cartismandua sont reines des Bretons, dans Tacite. — Les lois galloises limitent à trois cas le droit qu’a le mari de battre sa femme ( lui avoir souhaité malheur à sa barbe, avoir tenté de le tuer, nu commis a«lultère). Celte limitation même in- «lique la brutalité des maris.— Cependant l’idée de l’égalité apparaît «le lionne heure «tant le mariage celtique. I.es Gaulois, dit César (B. Gall.,lib. VI, 17), apportaient une portion égale à celle de la femme, et le produit du tout était pour le survivant. Dans les lois de Galles, l'homme et la femme pouvaient également demander le divorce. En cas de séparation, la propriété était divisée par moitié. Enfui dans les poésies ossianiques, bien modifiées il est vrai par l’esprit moderne , le* femmes partagent l*exislence nuageuse des héros. Au contraire, elles sont exclues du Walhalla Scandinave.
3 Dans l'Italie antique, Dkivki pasknts*. / oy. la lettre de Cornclic à Caius Graechut.
4 Le partage égal tombe de bonne heure en désuétude dans l’Allemagne ; le Nord y reste plus longtemps fidèle, f 'otf. Grimtn, Alterthümer, p. 475, et Mittermairr, Grundsatze des deut&cheu Privai redits, 3« édit., 1827, p. 730. — J'ai lu dans un voyage (de M. de Staël, si je ne me trompe) une anecdote fort caractéristique. Le voyageur français , causant avec des ouvriers mineurs, les étonna fort en leur apprenant que botucoup d’ouvriers français avaient un peu de terre qu'ils cultivaient dans les intervalles de leurs travaux. « Mais quand ils meurent, à qui passe celle terre? — Elle est partagée également entre leurs enfants. »• Nouvel étonnement des Anglais. Le dimanche suivant , ils mettent aux voix entre eux les questions suivantes : • Est-it bon que les ouvriers aieut des terres ? p Réponse unanime : • Oui. * a Est-il bon que ces terres soient partagées, et ne passent pas exclusivement à rainé?" Réponse unanime : « Non. •
6 Ou bien ila émigrent. De là, le traryus germanique, le rer tacrum des nations italiques. Le droit d'aînesse qui équivaut souvent à la proscription, au bannissement des cadets, devient ainsi un principe fécond de colonies.
4 /'»y. les livres suivants et les ouvrages de Somner, Robinson, Palgravc, Dalrymplr, Sullivan, Hasted, l.ovr, Priée, Logan, les Collectanoa de rebut Hibernicie, et les Usances de Rohan, Brouerec. etc. Blarkstone n’y a rien compris.