LIVRE V. — L'OR. LE FISC. LES TEMPLIERS
temps en lui donnant les juifs, en uutorisanlle roi à les saisir. I/opéralion se (il en un même jour avec un secret et une promptitude qui fout honneur aux gens du roi. Pas un juif, dit-on , n'échappa. Non content de vendre leurs biens, le roi sc chargea de poursuivre leurs débiteurs, déclarant que leurs écritures suffisaient pour litres de créances, que l’écrit d'un juif faisait foi pour lui.
Le juif ne rendant pas assez, il retomba sur le chrétien. Il altéra encore les monnaies, augmentant le titre et diminuant le poids ; avec deux livres il en payait huit. Mais quand il s'agissait de recevoir, il ne voulait de sa monnaie que pour un tiers; deux banqueroutes en sens inverse. Tous les débiteurs profitèrent de l’occasion. Ces monnaies de diverse valeur sous même litre faisaient naître des querelles sans nombre. On ne s'entendait pas; c'était une Babel. La seule chose à quoi le peuple s’accorda ( voilà donc qu’il y a un peuple), ce fut à sc révolter. Le roi s’était sauvé au Temple. Ils l’y auraient suivi, si on ne les eut amusés en chemin à piller la maison d’Étienne Barbet, un financier à qui l’on attribuait l’altération des monnaies. L'émeute finit ainsi. Le roi fil pendre des centaines d’hommes aux arbres des roules autour de Paris. L’effroi le rapprocha des nobles. Il leur rendit le combat judiciaire, autrement dit l'impunité. C'était une défaite pour le gouvernement royal. Le roi des légistes abdiquait la loi , pour reconnaître les décisions de la force. Triste et douteuse position, en législation comme en finances. Repoussé de l’Église aux juifs, dcccux-ci aux communes, descommunes llamaudes il retombait sur le clergé.
Le plus net des trésors de Philippe, son patrimoine à exploiter, le fonds sur lequel il comptait, c’était son pape. S’il l’avait acheté ce pape, s’il l’engraissait de vols et de pillages, ce n’était point pour ne s'en pas servir, niais bien pour en tirer parti, pour lui lever, comme le juif, une livre de chair sur tel membre qu’il voudrait.
Il avait un moyen infaillible de presser et pressurer le pape, un tout-puissaul épouvantail, savoir, le procès de Bonifacc VIII. Ce qu’il demandait à Clément, c’était précisément lesuicidede la papauté. Si Bonifacc était hérétique et faux pape, les cardinaux qu'il avait faits étaient de faux cardinaux. Benoit XI et Clément, élus par eux, étaient à leur tour faux papes et sans droit, et non-seulement eux, mais tous ceux qu’ils avaient choisis ou confirmés dans les dignités ecclésiastiques; non-seulement leurs choix, mais leurs actes de toute espèce. L’Église se trouvait enlacée dans une illégalité sans fin. D'autre part, si Bonifacc avait été vrai pape, comme
1 Baluze, Acta vet. ad Pap. Av., p. 75*0... Quædam
tel, il était infaillible, scs sentences subsistaient, Philippe le Bel restait condamué.
A peine intronisé. Clément eut à entendre l’aigre et impérieuse requête de Nogaret , qui lui enjoignait de poursuivre son prédécesseur. Le marché à peine conclu, le diable demandait son payement. Le servage de l'homme vendu commençait; celte âme, une fois garrottée des liens de l'injustice , ayant reçu le mors et le frein , devait être misérablement chevauchée jusqu'à la damnation.
Plutôt que de tuer ainsi la papauté en droit. Clément avait mieux aimé la livrer en fait. II avait créé d’un coup douze cardinaux dévoués au roi, les deux (^olorma, et dix Français ou Gascons. Ces douze, joints à ce qui restait des douze du même parti, dont on avait surpris la nomination à Célestin, assuraient à jamais au roi l'élection des papes futurs. Clément coustiluaiL ainsi la papauté entre les mains de Philippe ; concession énorme, et qui pourtant ne suffit point.
Il crut qu’il fléchirait son maître en faisant un pas de plus. Il révoqua une bulle de Bouifuce, la bulle Clericit laicos, qui fermait au roi la bourse du clergé, La bulle Unatn sattclam contenait la glorieuse et sublime expression de la suprématie pontificale. Clément la sacrifia, et ce ne fut pas assez encore.
Il était à Poitiers, inquiet, et malade de corps et d’esprit. Philippe le Bel vint l’y trouver avec de nouvelles exigences. Il lui fallait une grande confiscation, celle du plus riche des ordres religieux, de l’ordre du Temple. Le pape, serre entre deux périls, essaya de donner le change à Philippe en le comblant de toutes les faveurs qui étaient au pouvoir du saint-siége. Il aida son fils Louis Hulin à s’établir en Navarre; il déclara son frère Charles de Valois chefde la croisade. Il tâcha enfin de s'assurer la protection de la maison d’Anjou, déchargeant le roi de Naples d’une dette énorme envers l’Église, canonisant un de ses fils , adjugeant à l'autre le trône de Hongrie.
Philippe recevait toujours, mais il ne lâchait pas prise. Il entourait le pape d'accusations contre le Temple. Il trouva dans la maison même de Clément un templier qui accusait l’ordre. En 1506, le roi voulant lui envoyer des commissaires pour obtenir une décision, le malheureux pape donne, pour ne pas les recevoir, la plus ridicule excuse : « De l’avis des médecins, nous allons, au commencement de septembre, prendre quelques drogues préparatives, et ensuite une médecine qui, selon les susdits médecins, doit, avec l’aide de Dieu, nous être fort utile »
pr^paratoria sumere, et postmodûm purgatioucm ac-
Ces pitoyables tergiversations durèrent longtemps. Elles auraient duré toujours, si le pape n'cùt appris tout à coup que le roi faisait arrêter partout les templiers , et que son confesseur , moine dominicain et grand inquisiteur en France, procédait contre eux sans attendre d’autorisation.
Qu’était-ce donc que le Temple? Essayons de le dire en peu de mots :
A Paris, l’enceinte du Temple comprenait tout le grand quartier , triste et mal peuplé , qui en a conservé le nom '. C’était uii tiers du Paris d’alors.
A l’ombre du Temple cl sous sa puissante protection vivait une foule de serviteurs, de familiers, d'affiliés, et aussi de gens condamnés; les maisons de l'ordre avaient droit d’asile. Philippe le Bel luiméme en avait profilé en 1506, lorsqu’il était poursuivi parle peuple soulevé. Il restait encore, à l’époque de la révolution, un monument de celte ingratitude royale, la grosse tour à quatre tourelles, bâtie en 1222. Elle servit de prison à Louis XVI.
Le Temple de Paris était le centre de l’ordre, son trésor; les chapitres généraux s'y tenaient. De cette maison dépendaient toutes les prorinces de l’ordre : Portugal, Castille et Léon, Aragon, Majorque, Allemagne, Italie. Pouille et Sicile, Angleterre et Irlande. Dans le Nord, l’ordre Tcutoniquc était sorti du Temple, comme en Espagne d'autres ordres militaires se formèrent de ses débris. L’immense majorité des templiers étaient Français , particulièrement les grands maîtres. Dans plusieurs langues , on désignait les chevaliers par leur norn français : Frieri ilcl Tempio , fftpiot toü Ti/iirJoü 3.
Le Temple, comme lous les ordres militaires, dérivait de Citcaux. Le réformateur de Citeaux , saint Bernard, de la même plume qui commentait le Cantique des cantiques, donna aux chevaliers t leur règle enthousiaste et austère. Cette règle, c’était l’exil et la guerre sainte jusqu’à la mort. Les templiers devaient toujours accepter le combat , fut-ce d’un contre trois, ne jamais demander quartier, ne point donner de rançon , pas u/« pan de mur. pas un pouce de terre. Ils n’avaient pas de repos à espérer. On ne leur permettait pas de passer dans des ordres moins austères *,
«Allez heureux, allez paisibles, leur dit saint Bernard ; chassez d’un cœur intrépide les ennemis
cipere, quæ sceundùm prrrdiclorum physicorum judicium, auctore Domino, valdè utilîs nobis eril.
• La Coulitire du Temple, contiguë h celle de Saint- Gervais, comprenait presque tout le domaine des templiers, qui s'étendait le long de la rue du Temple, depuis la rue Sainte-Croix ou les environs de la rue de la Verrerie, jusqu'au delà des murs, des fossés et de la f>orlc du Temple. Sauvai, I, 72.
de la croix de Christ , bien surs que ni la vie ni la mort ne pourront vous mettre hors l'amour de Dieu qui est en Jésus. En tout péril, redites-vous In parole : Fi vaut s ou morts, nous sommes au Seigneur.,. Glorieux les vainqueurs , heureux les martyrs 4 ! »
Voici la rude esquisse qu’il nous donne de la figure du templier: «Cheveux tondus, poil hérissé, souillé de poussière; noir de fer, noir de haie et de soleil... Ils aiment les chevaux ardents et rapides, mais non parés, bigarrés, caparaçonnés... Ce qui charme dans celte foule, dans ce torrent qui coule à la terre sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Christ d'un ennemi se fait un champion ; du persécuteur Saül il fait un saint Paul... » Puis dans un éloquent itinéraire, il conduit les guerriers pénitents de Bethléem au Calvaire, de Nazareth au saint Sépulcre.
Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le templier abjurait l’un et l’autre. Il réunissait ce que les deux vies ont de plus dur, les périls et les abstinences. La grande alTaire du moyen âge fut la guerre sainte, la croisade; l’idéal de la croisade semblait réalisé dans l’ordre du Temple. C’était la croisade devenue fixe et permanente, la noble représentation de celte croisade spirituelle, de celle guerre mystique que le chrétien soutient jusqu’à la mort contre l'ennemi intérieur 8.
Associés aux Hospitaliers dans In défense des saints lieux , ils en différaient en ce que la guerre était plus particulièrement le but de leur institution 6. Les uns et les autres rendaient les plus grands services. Quel bonheur n’était-ce pas pour le pèlerin qui voyageait sur la roule poudreuse de Jaffa à Jérusalem, cl qui croyait à tout moment voir fondre sur lui les brigands arabes , de rencontrer un chevalier, de rcconnallre la secourablc croix rouge sur le manteau blanc de l'ordre du Temple! En bataille, les deux ordres fournissaient alternativement l’avant-garde cl l’arrière-garde. On mettait au milieu les croisés nouveaux venus cl peu habitués aux guerres d’Asie. Les chevaliers les entouraient , les protégeaient, dit fièrement un des leurs, comme une mère son enfant 7. Ces auxiliaires passagers reconnaissaient ordinairement assez mal ce dévouement. Ils servaient moins les
2 Sismcmdi, Répub. italiennes. IV, 205. Pachymer., Hist. Andronic., 1. V, c. 12. t. XI 1 1 , p. 235.
s Dupuy. Preuves, p. 115.
4 S. Bernard, Exbort. ad milites Templi, I, 544- 5G0.
8 Vit a est militia super terram.
* plu» bas la lettre de Jacques Molay.
2 Siout mater iofantem. Dupuy. Preuves, p. 170.