FISC. LES TEMPLIERS
antique ne craignait pas d'entourer les choses saintes. Le récipiendaire était présenté d'abord comme un pécheur, un mauvais chrétien, un renégat. Il rcnmil, à l'exemple de saint Pierre; le reniement, dans celle pantomime, s'exprimait par un acte ' , cracher sur la croix. L’ordre se chargeait de réhabiliter ce renégat, de l’élever d'autant plus haut, que sa chute était plus profonde. Ainsi dans la fête des fols ou idiots {fatuorum) , l'homme offrait l'hommage même de son imbécillité, de son infamie , à l'Église qui devait le régénérer. Ces comédies sacrées, chaque jour moins comprises, étaient de plus en plus dangereuses , plus capables de scandaliser u u âge prosaïque , qui ne voyait que la lettre cl perdait le sens du symbole.
Elles avaient ici un autre danger. L'orgueil du Temple pouvait laisser dans ccs formes une équivoque impie. Le récipiendaire pouvait croire qu’au delà du christianisme vulgaire, l'ordre allait lui révéler une religion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrière le sanctuaire. Ce nom du Temple n’était pas sacré pour les seuls chrétiens. S'il exprimait pour eux le saint-sépulcre, il rappelait aux juifs, aux musulmans, le temple de Salomon1 2. L'idée du Temple, plus haute et plus générale que celle même de l'Église , planait en quelque sorte par-dessus toute religion. L’Église datait, elle Temple ne datait pas. Contemporain de tous les âges , c'était comme un symbole de la perpétuité religieuse. Même après la ruine des templiers , le Temple subsiste, au moins comme tradition, dans les enseignements d'une foule de sociétés secrètes, jusqu'aux rose-croix , jusqu'aux francs-maçons z.
L’Église est la maison du Christ, le Temple celle du Saint-Esprit. Les gnosliques prenaient pour leur grande fête, non pas Noël ou Pâques, mais la
Même remarque pour les accusations dont ils furent l’objet. On leur reprocha de renier trois fois, de cracher trois fois sur la croix. J'cr abnegabant , et horribili cru- (Jelilate ter in faciem spuebant ejus. Circul. de Philippe le Bel, du 14 septembre 1307. Et li fait renier par trois fois te prophète et par trois fois cracbier sur la croix. Instruct . de l'inquisiteur Guillaume de Paris. Rayn.,p.4.
2 Vans quelque* monuments anglais, l'ordre du Temple est appelé Mililia Tnmpli Salomonis (ms. Bibliolh. Cottoniameet Bodleiaiue). Ils sont aussi nommés Fratres mililiæ Salomonis dans une charte de 1107. Ducange. Rayn.. p. 2.
2 II est possible que les templiers qui échappèrent se soient fondus dans des sociétés secrétes. En Écosse, ils disparaissent tous, excepté deux. Or, on a remarqué que les plus secrets mystères de la franc-maeonuerie tout réputés émanés d'Écosse, et que les plus hauts grades y sont nommés écossais, t'oy. Grouvclle,et les écrivains qu’il a suivis, Munter, Moldcnhawer, Nicolas , etc.
l’cnlccùle, le jour où l’Esprit descendit. Jusqu’à I quel point cos vieilles sectes subsistèrent -elles au I moyen âge? les templiers y furent-ils affiliés? De telles questions, malgré les ingénieuses conjectures des modernes , resteront toujours obscures dans l’insuRisance des monuments
Ces doctrines intérieures du Temple semblent tout à la fois vouloir se montrer et se cacher. On croit les reconnaître, soit dans les emblèmes étranges, sculptés au portail de quelques églises, soit dans le dernier cycle épique du moyen âge, dans ces poèmes où la chevalerie épurée n'est plus qu’une odyssée, un voyage héroïque et pieux à la recherche du Graal. On appelait ainsi la sainte coupe qui reçut le sang du Sauveur. La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq ccnls années. Les enfants seuls peuvent en approcher sans mourir. Autour du Temple qui la contient, veillent en armes les templistes, ou chevaliers du Graal *.
Celte chevalerie plus qu’ecclésiastique, ce froid et trop pur idéal, qui fut la fin du moyen âge et sa dernière rêverie, sc trouvait, par sa hauteur même, étranger à toute réalité , inaccessible à toute pratique. Le tcmplistc resta dans les poëmcs, ligure nuageuse et quasi-divine. Le templier s’enfonça dans la brutalité.
Je ne voudrais pas m’associer aux persécuteurs de ce grand ordre. L’ennemi des templiers les a lavés sans le vouloir; les tortures par lesquelles il leur arracha de honteux aveux, semblent une présomption d’innocence. On est tenté de ne pas croire des malheureux qui s'accusent dans les gènes. S’il y eut des souillures, on est tenté de ne plus les voir, effacées qu'elles furent dans la flamme des bûchers.
Il subsiste cependant de graves aveux, obtenus hors de la question et des tortures. Les points mêmes qui ne furent pas prouvés, n’en sont pas moins vraisemblables pour qui connaît la nature humaine , pour qui considère sérieusement la situation de l’ordre dans scs derniers temps.
1 Toy. Ilammer, Mémoire sur deux coffrets gnosliqucs , p. 7. Voy. aussi le mémoire du même dans les
Mines d’Orient, et la réponse de M. Raynouard (Michaud, llist. des croisades, édit. 1828, t. V, p. 572).
3 A'oy. plus haut, livre IV, c. 0.
5 Sans parler de noire dicton populaire, * Boire comme un templier, «< le# Anglais en avaient un autre : - Dum crat juvenis SRCularis, omnes pueri clamnbant publiée et vulgariter unus ad altcrura : Custodiati* ' obis ab osculo Tcmplariurum. »Conc. Britann., p. 300, testia 2 .
4 La règle austère que l’ordre reçut à son origine, semble à sa chute un acte d'accusation terrible : Domus hospitis non cnreat lamine ne tenebrosus hostis... Wstili autem camisiis dorminnl et cum fcraoralibus
Il était naturel que le relâchement s’introduisit parmides moines guerriers, des cadctsdc la noblesse, qui couraient les aventures loin de la chrétienté, souvent loin des yeux de leurs chefs, entre les périls d’une guerre à mort cl les tentations d’un climat brûlant, d’un pays d’esclaves, de la luxurieuse Syrie. L’orgueil etl’honneur les soutinrent tant qu'il y eut espoir pour la terre sainte. Sachons-leur grc d'avoir résisté si longtemps, lorsqu'à chaque croisade leur attente était si tristement déçue, lorsque toute prédiction mentait, que les miracles promis s'ajournaient toujours. Il n’y avait pas de semaine que la cloche de Jérusalem ne sonnât l'apparition «les Arabes dans la plaine désolée. C'était toujours aux templiers, aux hospitaliers à monter à cheval, à sortir des murs... Enliu ils perdirent Jérusalem, puis Saint-Jean d’Âcrc. Soldats délaissés, sentinelles perdues, faut-il s'étonner si, au soir de celle bataille de deux siècles, les bras leur tombèrent?
La chute est grave après les grands efforts. L’âme montée si haut dans l’héroïsme et la sainteté, tombe bien lourde en terre... Malade et aigrie, elle se plonge dans le mal avec une faim sauvage, comme pour se venger d’avoir cru.
Telle parait avoir été la chute du Temple. Tout ce qu’il y avait eu de saint en l’ordre, devint péché et souillure. Après avoir tendu de l’homme à Dieu,
fraternités héroïques, couvrirent de sales amours de moines 1 * 3 4. Ils cachèrent l'infamie en s'y mettant plus avant. Et l’orgueil y trouvait encore son compte; cepeupleélernel, sans famille ni génération charnelle , recruté par l'élection et l’esprit , faisait montre de son mépris pour la femme *, se suffisant à lui-même et n'aimant rien hors de soi.
Comme ils sc passaient de femmes, ils sc passaient aussi de prêtres, péchant et se confessant entre eux *. El ils se passèrent de Dieu encore. Ils essayèrent des superstitions orientales, de la magie sarrasine. D'abord symbolique, le reniement devint
dormiant. Dormientibus itaque fralrikus usque rnanc nutiquam deerit Incarna... Acte# du concile de Troyes, 1128. Ap. Dup., Trmpl., 92-102.
f^oy. cependant Processus contrà TemplarioS , ras. de la bibiioth. royale. Ce qu'on y lit dans les Articles de l'interrogatoire sur leurs relations avec les femmes ( Item les mnltrei fe soient frères et suera du Temple... Proc, ms., folio 10-11.) doit s'entendre des afliliés de l'ordre; il y en avait des deux sexes (roy. Dup., 09, 103), mais il ne me souvient pas d'avoir lu aucun aveu sur ce point, même dans les dépositions les plus contraires à l'ordre, ils avouent plutôt une autre infamie, bien plus honteuse.
f* La ma nere de tenir chapitre et d’assoudre. Après chapitre dira le mettre on cclv que tendra le chapitre •