‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 256 sur 398 · LIVRE V. - L’OR. LE FISC. LES TEMPLIERS · texte numérisé non relu

LIVRE V. - L’OR. LE FISC. LES TEMPLIERS

réel; ils abjurèrent un Dieu qui ne donnait pas la victoire ; ils le traitèrent comme un allie infidèle qui les trahissait, l'outragèrent, crachèrent sur la croix.

Leur vrai dieu, ce semble, devint l’ordre même, i Ils adorèrent le Temple et les templiers, leurs chefs, comme Temples vivants. Ils symbolisèrent par les cérémonies les plus sales et les plus repoussantes, le dévouement aveugle, l'abandon complet de la volonté. L'ordre se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu’il y a de souverainement dialudique dans le diable, c’est de s’adorer.

Voilà, dira-t-on, des conjectures. Mais elles ressortent trop naturellement d’un grand nombre d'aveux obtenus, sans avoir recours a la torture, | particulièrement en Angleterre '.

Que tel ait été d'ailleurs le caractère général de ; l'ordre, que les statuts soient devenus expressément houleux cl impies, c'est ce que je suis loin d'affirmer. De telles choses ne s’écrivent pas. La corrup- j tion entre dans un ordre par connivence mutuelle 1 et tacite. Les formes subsistent, changeant de sens, et perverties par une mauvaise interprétation que personne n’avouc tout haut.

Mais quand même ecs infamies, ces impiétés i auraient été universelles dans l’ordre, elles n’auraient pas suffi pour entraîner sa destruction. Le clergé les aurait couvertes cl étouffées, comme tant d'autres désordres ecclésiastiques. La cause de la ruine du Temple, c'est qu'il était trop riche cl trop puissant. Il y eut une autre cause plus intime, mais je la dirai tout à l'heure.

A mesure que la ferveur des guerres saintes diminuait en Europe, à mesure qu'on allait moins à j la croisade, on donnait davantage au Temple, pour i s'cii dispenser. Les affiliés de l'ordre élaieul innom-

Beaux seigneurs frères, le pardon de nostre chapitre est fiels , que cil qui ostast les almoncs de la mesnu \ toute mate resoun, ou tenist aucune chose en noun de propre, ne prendreit u tenu ou pardou de nostre chapitre. Mes toutes les choses qe voua leaaes à dire pour honnie de la char f on poour de la justice de la mesoun, qe loin ne la prenge requer Dieu pour la requeste de la suc douce Mere le vous pardoiut. Conciles d'Angleterre, édit. 1737, t. Il, p. 383.

1 Les dépositions les plus sales et qui paraîtraient avec le plus de vraisemblance dictées par la question, sont celles des témoins anglais, qui pourtant u'y furent pas soumis : — Post redditas gralias capellanus ordinis templi increpavit fratres diceiifi : •< Diaholus comhurct vos » vel similis verba... Et viciât braccias uuius fratrum templi et ipsum tenentem facicm versus occidcnlem et posteriora versus oltarc... 339. Qslendcbatur imago Crucitixi et dicebatur ci, quod sicut autca honoraverat ipsum 9ic modo vituperarel ,et couspueret

hrahles. Il suffisait de payer deux ou trois deniers par an. Beaucoup de gens offraient tous leurs liions, leurs personnes même. Deux comtes de Provence se donnèrent ainsi. Un roi d'Aragon légua son royaume (Alphonse le Batailleur, 1131-1152); mais le royaume n'y consentit pas.

On peut juger du nombre prodigieux des possessions des templiers, par celui des terres, des fermes, des forts ruinés qui, dans nos villes ou nos campagnes, portent encore le nom du Temple. Ils possédaient, dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrétienté *. En une seule province d'Espagne, au royaume de Valence, ils avaient dix-sept places fortes. Ils achetèrent argent comptant le royaume de Chypre, qu'ils ue purent, il est vrai, garder.

Avec de tels privilèges, de telles richesses, de telles possessions, il était bien difficilede rester humbles 5. Richard Cœur-de-Lion disait en mourant: «i Je laisse mon avarice aux moines de Cileaux , ma luxure aux moines gris. ma superbe aux templiers. »

Au défaut de musulmans, cette milice inquiète cl indomptable guerroyait contre les chrétiens. Ils firent la guerre au roi de Chypre cl au prince d’Antioche. ils détrônèrent le roi de Jérusalem Henri II cl le duc de Croatie. Ils ravagèrent la Thrace et la Grèce. Tous les croisés qui revenaient de Syrie, ne parlaient que des trahisons des templiers, de leurs liaisons avec les infidèles 4. Ils étaient notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie 5; le peuple remarquait avec effroi l'analogie de leur costume avec celui des sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs maisons, permis le culte mahomélan, averti les infidèles de l’arrivée de Frédéric II *. Dans leurs rivalités furieuses contre les hospitaliers, ils avaient été jusqu'à lancer des flèches dans le saint sépulcre 7.

in eum : quod et fecit. Item dictum fuit ci quod déposais hracciis verteret dorsum ad crucitixum : quod lacrymando fecit... Ibidem, 369, col. 1.

3 Uabeut Templarii in chrisliauitate novem millia maucriorum... Math. Pari*, p. 417. Plu* tard la chronique de Flandre leur attribue 10,500 manoirs. Dans la sénéchaussée de Braucaire, l'ordre avait acheté en quarante ans pour 10,000 livres de rentes. — Le seul prieuré de Saint-Gilles avait 54 commauderies. Grouvclle, p. 196.

s Dans leurs anciens statuts on lit : Régula pauperum comraililonum templi Salomoni*. Rayn., p. 2.

4 « Et Acre une cité trahirent-ils par leur grand mesprison. • Chron. de S. Dcnys, ap. Dupuy, p. 26.

4 /*oy. Ilammer, Histoire des Assassins, trad. par MM. Relier t cl Lanourais.

6 Dupuy, p. 5-6.

3 Un 1259, l'animosité fut poussée h un tel excès, qu’ils se livrèrent une bataille dans laquelle les tein-

•i-ju

On assurait. qu’ils avaient tue un chef musulman, qui voulait se faire chrétien pour ne plus leur payer tribut.

La maison <le France particulièrement croyait avoir à sc plaindre des templiers. Ils avaient tué Robert de Rriennc à Athènes. Ils avaient refusé d'aider à la rançon de saint Louis En dernier lieu, ils s’étaient déclarés pour la maison d’Aragon contre celle d’Anjou.

Cependant la terre sainte avait été definitivement perdue en 1 191 1 et la croisade terminée. Les chevaliers revenaient inutiles, formidables, odieux. Ils rapportaient au milieu de ce royaume épuisé, et sous les yeux d’uu roi famélique, un monstrueux trésor de cent cinquante mille florins d’or, et en argent la charge de dix mulets 9. Qu’allaient -ils faire en pleine paix de tant de forces cl de richesses? Ne seraient-ils pas tentés de se créer une souveraineté dans l’Occident, comme les chevaliers Teutoniqnes l’ont fait en Prusse, les hospitaliers dans les fies de la Méditerranée, cl les jésuites au Paraguay *? S'ils s’étaient unis aux hospitaliers, aucun roi du monde n’eût pu leur résister 4. H ri’clait point d’Etat où ils n’eussent des places fortes. Ils tenaient à toutes lesfamilles nobles. Ils n'étaient guère eu tout, il est vrai, plus de quinze mille chevaliers; mais c’claicnt des hommes aguerris, au milieu d’un peuple qui ne l’était plus, depuis la cessation des guerres des seigneurs. L'étaient d’nd-

inirablcs cavaliers, les rivaux des mameluks, aussi intelligents, lestes et rapides, que la pesante cavalerie féodale était lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleusement chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, suivis chacun d'uu écuyer, d’un page, d'un servant d’armes, sans compter les esclaves noirs. Ils ne pouvaient varier leurs vêtements, mais ils avaient de précieuses armes orientales, d’un acier de fine trempe, et damasquinées richement.

Ils sentaient bien leurs forces. Les templiers d’Angleterre avaient osé dire au roi Henri 111 : « Vous serez roi, tant que vous serez juste. >• Dans leur bouche, ce mot était une menace. Tout cela donnait à penser à Philippe le Bel.

Il en voulait à plusieurs d’entre eux de n’avoir , souscrit l’appel contre Boniface qu’avec réserve, aub protestationibua. Ils avaient refusé d'admettre le roi dans l’ordre. Ils l’avaient refusé, et ils l’avaient servi, double humiliation. 11 leur devait ; de l’argent *; le Temple était une sorte de banque,

| comme l’ont été souvent les temples de l'antiquité4*, j Lorsqu’en 1300, il trouva un asile chez eux contre I le peuple soulevé, ce fut sans doute pour lui une ; occasion d'admirer ces trésors de l’ordre; les che- ’ valicrs étaient trop confiants, trop fiers pour lui rien cacher.

La tentation était forte pour le roi 7. Sa victoire de Mons en Puelle l’avait ruiné. Déjà contraint de

plier* furent taillés en pièces. Les historiens disent qu'il n’en échappa qu’un seul.

1 Joinville . p. 81, ap. Dup., Pr., p. 103-104. — Lors- | qu'on effectuait le payement de la rançon, il manquait 30,000 livres. Joinville pria les templiers de les prêter au roi. Ils refusèrent et dirent : « Vous savez que nous j recevons les commandes eu tel manière que par nos scrrmenls nous ne les poous délivrer, mes que à ceulz qui les nous baillent. » Cependant ils dirent qu’on pouvait leur prendre cet argent par force, que l'ordre avait dans la ville d’Acre de quoi se dédommager. Joinville se rendit alors sur leur « mestre galie, « et descendu dans la cale, demanda les clefs d'un coffre qu'il voyait devant lui. On les lui refusa, il prit une cognée , la leva et menaça de «* faire la clef le roy. * Alors le maréchal du Temple le prit à témoin qu’il lui faisait violence , et lui donna la clef. Joinville , p. 81 , éd. 1761.

9 Audivit dici à Dclpliino prxdicto quùd cura magis- i ter venit de ultrà marc, portavit secum cenlum et j quinquAginla millia florenorum aurcorum et decem summarios ourratos lurrouum grussorum. Arcli. du Vatican, Rayu., p. 43.

5 Ces ordres, également puissants, furent également attaqués. Les évêques livonicns portèrent contre les chevaliers Tcutoniques des accusations non moins graves. De Jean XXfl à Innocent VI , les hospitaliers

eurent à soutenir les mêmes attaques. Les jésuites y succombèrent, t'oy. Grouvelle, p. 22.

4 t'oy. page 421. — Eu Castille, les templiers, les hospitaliers et les chevaliers de Saint-Jacques , avaient un traité de garantie contre le roi même. Munlcr, p. 25.

6 |s magislrum ordinis exnsum hnbuit , proptrr importunant pccuniic cxaclionem, quant , in ttupliis filiæ sua: IsabelLc, ei mutuà dedrrat. Thomas de la Moor, in Vitù Edu.irdi II, apud Baluze, Pap. Aven., noix*, p. 189. — Le Temple avait, & diverses époques, servi de dépôt aux trésors du roi. Philippe- Auguste ( 1 lt>0) ordonne que tous ses revenus, pendant son voyage d'oulre-mer, soient portés au Temple et enfermés dans des coffres , dont ses agents auront une clef et les templiers une autre. Philippe le Hardi ordonne qu'on y dépose les épargnes publiques. — Le trésorier dos templiers s’intitulait trésorier du Temple et du Roi, et même trésorier du Roi au Temple. Saut al. 11. 57.

* t'oy. Mitford, the History ofGreece.

7 t oy. dans Dupuy uu pamphlet que Philippe le Bel se fit probablement adresser : Opinio ciijiisdnm prudculis régi Phiiippo ut rrgnum Ilieros. et Cypri aequireret pro altcro Piliorum suorura , ac de invastone regi.i Ægvpli et de dispositionc Itouorum ordinis Templariorum. — t’oy. aussi Walsiugham. — L’idée d'appliquer leurs biens au service de la terre sainte aurait été de Raymond Lullc. Baluz., Pap. Aven.

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