LIVRE V. - L’OR. LE FISC. LES TEMPLIERS
rendre la Guienne, il l'avait été encore de lâcher la Flandre flamande. Sa détresse pécuniaire était extrême, et pourtant il loi fallut révoquer un impôt contre lequel la Normandie s’était soulevée. Le peuple était déjà si ému, qu'on défendit les rassemblements de plus de cinq personnes. Le roi ne pouvait sortir de cette situation désespérée, que par quelque grande confiscation. Or, les juifs ayant été chassés, le coup ne pouvait frapper que sur les prêtres ou sur les nobles, ou bien sur un ordre qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par cela même, n’appartenant exclusivement ni à ceuxci ni à ceux-là, 11c serait défendu par personne. Loin d'élrc défendus , les templiers furent plutôt attaqués par leurs défenseurs naturels. Les moines les poursuivirent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France, donnèrent par écrit leur adhésion au procès.
Philippe le Bel avait été élevé par un dominicain. Il avait pour confesseur un dominicain. Longtemps ces moines avaient été amis des templiers, au point même qu'ils s’étaient engagés à solliciter de chaque mourant qu'ils confesseraient , un legs pour le Temple *. Mais peu à peu les deux ordres étaient devenus rivaux. Les dominicains avaient un ordre militaire à eux, les Cavalieri gaudenti *, qui lie prit pas grand essor. A cette rivalité accidentelle il faut ajouter une cause fondamentale de haine. Les templiers étaient nobles ; les dominicains, les mendiants, étaient en grande partie roturiers, quoique dans leur tiers-ordre ils comptassent des laïques illustres et même des rois.
Dans les mendiants , comme dans les légistes conseillers de Philippe le Bel , il y avait contre les nobles, les hommes d'armes, les chevaliers, un fonds commun de malveillance, un levain de haine nivclcuse. Les légistes devaient haïr les templiers comme moines; les dominicains les délestaient comme gens d’armes, comme moines mondains, qui réunissaient les profits de la sainteté et l'orgueil de. la vie militaire. L’ordre de saint Dominique, inquisiteur dès sa naissance, pouvait se croire obligé en conscience de perdre en ses rivaux , des
1 Statuts du chapitre général des dominicains en 1943. Grouvelle, p. 95.
* / oy. l'hist. de cel ordre, par le dominicain Federici, 1787. Ils profitèrent pourtant des biens du Temple; plusieurs templiers passèrent dans leur ordre, ïd., p. 116.
* Ils araicnl de sombres pressentiments. Un templier anglais rencontrant un chevalier nouvellement reçu : Esne fraler uostrr rereptns in ordine? Cni respoudens, ita. Et ille : Si sederes super campanile sancti Pauli l.ondini , non posses ridrre majora inforluuia
ü MICUKIET.
mécréants, doublement dangereux, cl par l'importation des superstitions sarrasines, et par leurs | liaisons avec les mystiques occidentaux , qui ne | voulaient plus adorer que le Saint-Esprit.
Le coup ne fut pas imprévu , comme on l’a dit. Les templiers eurent le temps de le voir venir s. Mais l’orgueil les perdit; ils crurent toujours qu'on | ri'oscrait.
Le roi hésitait en effet. Il avait d’abord essayé i des moyens indirects. Far exemple, il availdemandè à être admis dans l'ordre. S’il y eût réussi, il sc serait probablement fait grand maître, comme fil i Ferdinand le Catholique pour les ordres militaires | d’Espagne. Il aurait applique les biens du Temple ! à son usage , et l’ordre eût clé conservé.
Depuis la perte de la terre sainte, et même antérieurement, on avait fait entendre aux templiers ! qu'il serait urgent de les réunir aux hospitaliers 4.
; Réuni à un ordre plus docile, le Temple eût pré- . sente peu de résistance aux rois.
Ils ne voulurent point entendre à cela. Le grand maître , Jacques Molay , pauvre chevalier de Bourgogne , mais vieux et brave soldat qui venait de s’honorer en Orient par les derniers combats qu’y rendirent les chrétiens, répondit que saint Louis avait , il est vrai , proposé autrefois la réunion des deux ordres , mais que le roi d'Espagne n'y avait point consenti ; que pour que les hospitaliers fussent réunis aux templiers, il faudrait qu’ils s’amendassent fort; que les templiers étaient plus exclusivement fondés pour la guerre *. Il finissait par ces paroles hautaines : « On trouve beaucoup de gens qui voudraient ôter aux religieux leurs 1 biens, plutôt que de leur en donner... Mais si l'on fait celle union des deux ordres, celle religion sera si forte et si puissante, qu'elle pourra bien defeni dre scs droits contre toute personne au monde *.»
Pendant que les templiers résistaient si fièrement | à toute concession , les mauvais bruits allaient se ; fortifiant. Eux-mèmcs y contribuaient. Uncheva- | lier disait à Raoul de Prestes , l’un des hommes ; les plus graves du temps : « Que dans le chapitre j général de l’ordre, il y avait une chose si secrète,
quam tibi contingent anlcquatn moriaris. Conc. Brit., p. 387, col 2.
* Le concile de Saltzbourg, tenu en 1272, et plusieurs ! autres assemblées ecclésiastiques, avaient proposé cette
réunion. Rayn., p. 10.
5 Si unie fieret , raultùm oporteret quùd Templarii lararcntur, vel Hospitalarii restringerentur in pluribus. Et ex hoc possent anima rurn periculn provenue... I Religio hospitalariorum super hospitalitate fundala est. Templarii verô super militià propriè sunt fundati. Dupuy. Pr., p. 180.
* Id., ibid., p. TRI.
HISTOIRE DK FRANCK.
que si pour sou malheur quelqu'un U voyait , fut-ce le roi de France . nulle crainte (le tourment 11’empéc lierait ceux «lu chapitre de le tuer, selon leur pouvoir *. »
Un templier nouvellement reçu avait protesté contre la forme de réception devant l'oflicial de Paris*. Un autre s'en était confessé à un cordelier, qui lui donna pour pénitence de jeûner tous les vendredis un an durant, sans chemise Un autre eiinu, qui était de la maison du pape, >> lui as ait ingénumcntconfcssc tout le mal qu’il avait reconnu > en son ordre, en présence d’un cardinal sou cousin, qui écrivit à l'instant celle déposition 4. »
On faisait en même temps courir des hruits sinistres sur les prisons terribles où les chefs de ! l'ordre plongeaient les membres récalcitrants. Un des chevaliers déclara u qu’un de ses oncles élaiL entré dans l'ordre sain cl gai , avec chiens cl faucons; au bout de trois jours, il était mort*, »
Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trouvait les templiers trop riches * et peu généreux. Quoique le grand maître dans scs interrogatoires vante la munificence de l'ordre, un des griefs porté contre cette opulente corporation, c’est « que les aumônes ne s’y faisaient pas comme il convenait 7. »
Les choses étaient mûres. Le roi appela à Paris le grand maître et les chefs; il les caressa , les combla , les endormit. Us vinrent se faire prendre aufiletcomincles protestantsà la Saint-Barthélemy.
Il venait d'augmenter leurs privilèges 8. Il avait prie le grand inaltrc d'être parrain d’un de ses
* Dupuy, Pr., p. 139. — Un autre disait : Estoquod esses pater meus et posscs fieri summus magister totius ordinis, nollem quod inlrares, quia habemus 1res articules inter nos in online uostro quos nunquam aliquis scict nisi Drus cl diabolos, et nos,fratres illius ordinis (51 test., p. 351 ) : — / oy. les histoires qui couraient sur des gens qui auraient été tués pour avoir vu les cérémonies secrètes du Temple. Concil. Brit., II , 301. |
2 Dupuy, Pr., p. 207. — C'est le premier des 140 déposants. Dupuy a tronqué le passage, f'iay. le ms. aux archives du royaume, K. 413.
3 Id., ibid., p. 241 .
4 Dupuy, p. 13.
5 Sanuset Dirai is cutn avibus et cauibus,et tertiô die sequenti mortiius luit. Conc. Brit., p. 30.
‘ Tovjor» achetaient sans vendre...
Tant va pot à eau qu'il brise.
Chron. en vers, citée par Raj n., p. 7.
7 En Écosse, on leur reprochait, outre leur cupidité, de n'étre pas hospitaliers : « Item dixerunt quod pauperes od hospitalitalrm libenter non recipiebant, sed t tmoris causa divites et potentes solos; et quod nui II ùm rrant cupidi aliéna bona per las cl nefas pro suo ordine ; .ulqiiircrr, Concil. Bril, . 40» témoin d'Kcosse , p. 38?. j
enfants. Le 12 octobre 1 307 , Jacques Molay , désigné par lui avec d’auires grands personnages , avait tenu le poêle à l'enterrement de la belle-sœur de Philippe *. Le 13 , il fut arrêté avec les cent quarante templiers qui étaient à Paris. Le même jour, soixante le furent A Beaucaire, puis une foule d’autres par toute la France. On s'assura de l'assentiment du peuple et de l'université ,0. Le jour même de l'arrestation , les bourgeois furent appelés par paroisses et par confréries au jardin du roi dans la Cité; des moines y prêchèrent. On peut juger de la violence de ces prédications populaires par celle de la lettre royale, qui courut par toute la France : » Une chose amère, une chose déplorable, une chose horrible à penser, terrible à entendre ! chose exécrable de scélératesse, détestable d’infamie !... Un esprit doué de raison , compatit et se trouble dans sa compassion , en voyant une nature qui s’exile elle-même hors des bornes de la nature, qui oublie sou principe, qui méconnaît sa dignité, qui, prodigue de soi , s’assimile aux bétes dépourvues de sens; que dis-je? qui dépasse la brutalité des bêles elles-mêmes... 11 ! « On juge de la terreur et du saisissement avec lesquels une telle lettre fut reçue de toute âme ehréliennc. C’était comme un coup de trompette du jugement dernier.
Suivait l'indication sommaire des accusations : reniement, trahison de la chrétienté au profil des infidèles, initiation dégoûtante , prostitution mutuelle; enfin, le comble de l’horreur, cracher sur la croix •* !
Tout cela avait été dénoncé par des templiers.
8 II est curieux de voir par quelle prodigalité d’éloges et de faveurs il les attirait dans son royaume dès 1304 : Philippins Dei graliâ Francorum Rex , opéra misericordiæ, magnifie* plenitudo quae in sancta domo Tnilitin? Templi, aholini diviuitiis instituts longé latèquc per nrbcm lerrarum Jupiter cxcrcentur... merito nos inducunt ut dictx domui Templi et fralribus cjusdem in regno uostro ubilibet constituas quos sincère diligimus et prosequi favore cupimus speciali, regium liberalilaTis dextram extendimus. Bayn., p. 44.
9 Baluze , Pap. Aven., p. 500-1.
10 Le roi s’étudia toujours à lui faire partager l’examen et aussi la responsabilité de cette «traire. Nogarct lut l'acte d'accusation devaut la première assemblée de l'université, tenue dès le lendemain de l’arrestation. Une autre assemblée de tous les maîtres et de tous les écoliers de chaque faculté fut tenue au Temple : on y
| interrogea le grand maître et quelques autres. Ils le furent encore dans une seconde assemblée.
11 Dupuy, p. 19G-197.
U f-'oy. les nombreux articles de l'acte d'accusation (Dupuy). Il est curieux de le comparer Ji une autre pièce du meme genre, à la bulle du pape Grégoire IX aux électeurs d'Hiblcshcira , Lubeck, de., contre les