‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 260 sur 398 · LIVRE V. — DESTRUCTION DE L’ORDRE DU TEMPLE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — DESTRUCTION DE L’ORDRE DU TEMPLE

signée des ducs de Bourgogne et de Bretagne , des comtes de Flandre, de Nevers et d'Auvergne, du vicomte de Narbonne, du comte Talleyrand de Périgord. Nogarel signe hardiment entre Lusignan et Coucy *.

Armé de ces adhesions, « Le roi, dit Dupuy, alla à Poitiers, accompagné d’une grande multitude de gens, qui étaient ceux de ses procureurs que le roi avait retenus près de lui, pour prendre avis sur les difficultés qui pourraient survenir *. »

Eu arrivant, il baisa humblement les pieds au pape. Mais celui-ci vil bientôt qu’il n’obtiendrait rien. Philippe ne pouvait entendre à aucun ménagement. Il lui fallait traiter rigoureusement les personnes pour pouvoir garder les biens. Le pape, hors de lui, voulait sortir de la ville, échapper à son tyran ; qui sait même s’il n’aurait pas fui hors de F'rance? Mais il n’était pas homme à partir sans son argent. Quand il se présenta aux portes avec s es mulets, ses bagages , ses sacs , il ne put passer ; il vit qu’il était prisonnier du roi , non moins que les templiers. Plusieurs fois , il essaya de fuir, toujours inutilement. Il semblait que son toutpuissant maître s’amusât des tortures de cette âme misérable, qui se débattait encore.

Oément resta donc et parut se résigner. Il rendit, le 1er août 1308 , une bulle adressée aux archevêques et aux évéques. Celte pièce est singulièrement brève et précise, contre l’usage de la cour de Rome. Il est évident que le pape écrit malgré lui, et qu'on lui pousse la main. Quelques évéques , selon celte bulle, avaient écrit qu'ils ne savaient comment on devait traiter les accusés qui s'obstineraient à nier, et ceux qui rétracteraient leurs aveux. « Ces choses, dit le pape, [l'étaient pas laissées indécises par le droit écrit, dont nous savons que plusieurs d'entre vous ont pleine connaissance ; nous n’entendons pour le présent faire en cette aiïaire un nouveau droit, et nous voulons que vous procédiez selon que le droit exige. »

1 Dupuy, p. 235.

* Id., p. 31.

* II avait même écrit déjà au roi d’Angleterre, pour lui assurer que Philippe let remettait aux agents pontificaux , et pour l’engager à imiter ee bon exemple.

Dupuy, p. 204. Lettre du 4 octobre 1507. Toutefois l’ordonnance de mainlevée par laquelle Philippe faisait remettre les biens des templiers aux délégués du pape,

n’est que du 15 janvier 1300. Encore, à ces délégués du pape, il avait adjoint quelques siens agents qui veillaient h ses intérêts en France, et qui, à l’ombre de la commission pontificale, empiétaient sur le domaine voisin. C’est ce que nous apprenons par une réclamation du sénéchal de Gascogne, qui se plaint, au nom d’tdouard II, de ces envahissements du roi de

Il y avait Ici une dangereuse équivoque. Jura icripta s’entendait-il du droit romain, ou du droit canonique, ou des règlements de l’inquisition?

Le danger était d'autant plus réel, que le roi ne sc dessaisissait pas des prisonniers pour les remettre au pape, comme il le lui avait fait espérer. Dans l'entrevue, il l'amusa encore, il lui promit les biens , pour le consoler de n’avoir pas les personnes; ces biens devaient être réunis à ceux que le pape désignerait *. C'était le prendre par son faible; Clément était fort inquiet de ce que ccs biens allaient devenir1 * * 4.

Le pape avait rendu (8 juillet 1308) aux juges ordinaires, archevêques et évéques, leurs pouvoirs un instant suspendus. Le 1" août encore, il écrivait qu'on pouvait suivre le droit commun. Fil le 12, il remettait l'affaire à une commission. Les commissaires devaient instruire le procès dans la province de Sens , à Paris , évêché dépendant de Sens. D’autres commissaires étaient nommés pour en faire autant dans les autres parties de l’Europe, pour ('Angleterre l'archevêque de Cantorbéry, pour l'Allemagne ceux de Mayence , de Cologne et de Trêves. Le jugement devait être prononcé d'alors en deux ans, dans un concile général, hors de France, à Vienne, en Dauphiné, sur terre d'Empirc.

La commission , composée principalement d’évêques5, était présidée par Gilles d’Aiscelin, archevêque de Narbonne, homme doux et faible, de grandes lettres et de peu de cœur. Le roi et le pape, chacun de leur côté, croyaient cet homme tout a eux. Le pape crut calmer plus sûrement encore le mécontentement de Philippe , en adjoignant à la commission le confesseur du roi , moine dominicain et grand inquisiteur de France , celui qui avait commencé le procès avec tant de violence et d’audace.

Le roi ne réclama pas. 11 avait besoin du pape. La mort de l'empereur Albert d’Autriche (1er mai

Frauce. Dupuy, p. 512.

* Ailleurs U loue magnifiquement le désintéressement de son cher fils, qui n’agit point par avarice, cl ne veut rien garder sur ces biens : Deimle verù Tu cui eadem fuerant facinora nuntiata, non typo avaritix, cum de bonis Templarioruœ nihil tibi appropriarc... imraô ea nobis adminislranda , gubernauda, conservanda et custodienda liberaliter et devotè dimisisti... 12 août 1508. Dupuy, p. 240.

s Dupuy, p. 240-242. La commission se composait de l’arehevéque de Narbonne, des évêques de Baveux, de Mende, de Limoges, des trois archidiacres de Rouen, de Trente et de Maguelonne , et du prévôt de l’église d’Aix. Les méridionaux, plus dévoués au pape, étaient, comme on voit, en majorité.

1IIST0IRK DE FRANCE.

1308) , offrait à la maison de France une haute perspective. Ce frère de Philippe, Charles de Valois, dont la destinée était de demander tout et de manquer tout, se porta pour candidat à l'Empire. S’il eut réussi, le pape devenait à jamais serviteur et serf de la maison de France. Clément écrivit pour Charles de Valois ostensiblement , secrètement contre lui.

Dès lors , il n’y avait plus de sûreté pour le pape sur les terres du roi. Il parvint à sortir de Poitiers, et se jeta dans Avignon (mars 1309). Il s’était engagé à ne pas quitter la France, et de cette façon, il ne violait pas, il éludait sa promesse. Avignon c'était la France , et ce n’clail pas la France. C'était une frontière, une position mixte, une sorte d'asile, comme fut Genève pour Calvin, Fcrncy pour Voltaire. Avignon dépendait de plusieurs et de personne. C’clait terre d'Empire, un vieux municipe, une république sous deux rois. Le roi de Naples comme comte de Provence, le roi de France comme comte de Toulouse, avaient chacun la seigneurie d’une moitié d'Avignon. Mais le pape allait y être bien plus roi qu'eux , lui dont le séjour attirerait tant d’argent dans celte petite ville.

Clément se croyait libre, mais traînait sa chaîne. Le roi le tenait toujours par le procès de Uonifacc. A peine établi dans Avignon, il apprend que Philippe lui fait amener par les Alpes une armée de téflioins. A leur tète marchait ce capitaine de Fercnlino, ce Raynaldo de Supino, qui avait été, dans l’affaire d’Anagni , le bras droit de Nogarel. A trois lieues d'Avignon, les témoins tombèrent dans une embuscade , qui leur avait été dressée. Raynaldo se sauva à grand' peine à Nîmes, et lit dresser acte, par les gens du roi, de ce guet-apens *.

Le pape écrivit bien vile à Charles de Valois pour le prier de calmer son frère. Il écrivit au roi luiinénie (23 août 1309) , que si les témoins étaient retardés dans leur chemin, ce n'clait pas sa faute, mais celle des gens du roi, qui devraient pourvoir à leur sûreté J. Philippe lui reprochait d’ajourner indéfiniment l'examen des Lémoins, vieux et ma-

1 Dupuy, DilTér.,p. 288.

> ld., ibid., p. 295, 203-4.

* Passant ensuite à une autre affaire, le pape déclare avoir supprimé comme inutile un article de la convention avec les Flamands, qu'il avait, par préoccupation ou négligence, signé a Poitiers, savoir, que si les Flamands encouraient la sentence pontificale en violant celte convention, ils ne pourraient être absous qu'à la requête «lu roi. Ladite clause pourrait taire taxer le pape de simplicité. Tout excommunié qui satisfait, peut se faire absoudre, meme sans le consentement de la

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