‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 262 sur 398 · LIVRE V. — DESTRUCTION DE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — DESTRUCTION DE

coup de fermeté. Il dit que l'ordre était privilégié du saint-siège, et qu'il lui semblait bien étonnant que l'Église romaine voulût procéder subitement à sa destruction , lorsqu'elle avait sursis à la déposition de l'empereur Frédéric II, pendant trentedeux ans.

Il dit encore qu'il était prêt à défendre l'ordre, selon son pouvoir; qu'il se regarderait lui-inémc comme un misérable, s'il ne défendait un ordre dont il avait reçu tant d'honneur et d'avantage; mais qu'il craignait de u'avoir pas assez de sagesse et de réflexion, qu'il était prisonnier du roi et du pape, qu’il n'avait pas quatre deniers à dépenser pour la défense, pas d'autre conseil qu'un frère servant1; qu'au reste, la vérité paraîtrait, nonseulement par le témoignage des templiers , mais par celui des rois , princes , prélats, ducs , comtes et barons , dans toutes les parties du monde.

Si le grand maître se portail ainsi pour défenseur de l’ordre, il allait prêter une grande force à la défense, et sans doute compromettre le roi. Les commissaires l'engagèrent à délibérer mûrement. Ils lui tirent lire sa déposition devant les cardinaux. Cette déposition n’émanait pas directement de lui -même; par pudeur ou pour tout autre motif, il avait renvoyé les cardinaux à un frère servant qu'il chargeait de parler pour lui 3. Mais lorsqu'il fut devant la commission, et que les gens (l’Église lui lurent à haute voix ces tristes aveux , le vieux chevalier ne put entendre de sang-froid de telles choses dites en face. Il flt le sigue de la croix, et dit que si les seigneurs commissaires du pape 3 eussent été autres personnes, il aurait eu quelque chose à leur dire. Les commissaires répondirent qu'ils n’étaient pas gens à relever un gage de bataille. — « Ce n'est pas là ce que j’entends, dit le grand maître, mais plût à Dieu qu’en tel cas

démit s’il voulait défendre l'ordre, qu'ils étaient prêts à l’eu tendre bénignement. Il répondit qu'il n'était venu pour autre chose, mais qu'il voudrait bien savoir auparavant ce qu'on voulait faire de l'ordre. Et il ajoutait : « Ordonnez de moi ce que vous voudrez ; mais faites -moi donner mes nécessités, car je suis bien pauvre. — Les commissaires voyant b sa figure, à ses gestes et ses paroles , que c'était un homme simple et un esprit faible, ne procédèrent pas plus avant, mais le renvoyèrent à l'évèque de Paris, qui , disaient- ils, l'accueillerait avec bonté et lui ferait donner de la nourriture. Process. ms., folio 8.

1 ... Nisi unum fratrem servientem, cnra quo consilium habere posset. Prxdicti domini commissarii dixerunt praedicto Hogistroquod beuè et plenè dcliberaret super dicté defensione ad quam se olfrrehat. Dupuy, p. 818.

* ld., p.343.

L’ORDRE Dl TEMPLE. 1307-1314. 4S7

on observât contre les pervers la coutume des Sarrasins et des Tartares; ils leur tranchent la tête ou les coupent par le milieu 4. »

Cette réponse fit sortir les commissaires de leur douceur ordinaire. Ils répondirent avec une froide dureté : «Ceux que l’Église trouve hérétiques, elle les juge hérétiques, et abandonne les obstinés au tribunal séculier. »

L’homme de Philippe le Bel, Plasian, assistait à celte audience , sans y avoir été appelé. Jacques Molay, effrayé de l’impression que ses paroles avaient produite sur ces prêtres, crut qu'il valait mieux se confier à un chevalier 4. Il demanda la permission de conférer avec Plasian ; celui-ci l'engagea , en ami, à ne pas se perdre, et le décida à demander un délai jusqu'au vendredi suivant. Les évêques le lui donnèrent, et ils lui en auraient donné davantage de grand coeur 6.

Le vendredi , Jacques Molay reparut, mais tout changé. Sans doute Plasian l'avait travaillé dans sa prison. Qïuand on lui demanda de nouveau s'il voulait défendre l’ordre, il répondit humblement qu’il n’était qu’un pauvre chevalier illettré ; qu'il avait entendu lire une bulle apostolique où le pape se réservait le jugement des chefs de l'ordre; que, pour le présent, il ne demandait rien de plus.

On lui demanda expressément s’il voulait défendre l’ordre. Il dit que non ; H priait seulement les commissaires d'écrire au pape qu'il le flt venir’au plus tôt devant lui. Il ajoutait avec la naïveté de l'impatience et de la peur : * Je suis mortel , les autres aussi ; nous n'avons à nous que le moment présent7. »

Le grand maître, abandonnant ainsi la défense, lui ôtait l'unité et la force qu'elle pouvait recevoir de lui. Il demanda seulement à dire trois mots en faveur de l’ordre. D’abord, qu’il n’y avait nulle

9 R. Raynouard dit les cardinaux, mais à tort.

4 Absciiiduul caput perversis inventis, vel scinduiit eos per medium. Dupuy, p. 310.

5 Quurn idem Magister rogasset nohilem virum dominum Guillelroum de Plasiano... qui ibidem vencrat,sed non de raandalo dictorum domiuorum commissariorum , secundùm quod dixerunt... et dictus dominus Guillelmus luissct ad partem locutus cum eodem Magislro quem sieut asserebat diligebat et dilexerat, quia uterque miles erat. ld.,ibid.

6 Quam dilalioncm couccsserunt cidem, majore ni etiam sc daturos assereutes, si sibi placerct et volekat. Id., 330.

7 Rcquirens eosdem quod cum ipse sicut et alii hommes esset mortalis nec liabcret de t cm pore nisi ii u ne, placerel eisdem Doroinis coromissariis significarc Domino Papa: quôd ipsum Nagislrum quant ciliés posset ad rjiis prnesentiam evoraret... Id., ibid.

église où le service divin se fil plus honorablement | que dans celles des templiers. Deuxièmement, qu'il ne savait nulle religion où il se Ut plus d'aumûries qu'en la religion du Temple ; qu'on y faisait i trois fois la semaine l'aumône à tout venant. Enfln. qu'il n'y avait, à sa connaissance, nulle*» sortes de gens qui eussent tant versé de sang pour la foi chrétienne , et qui fussent plus redoutés des infidèles; qu’à Mansourah, le comte d'Artois les avait mis à l'avant-garde, et que s’il les avait crus...

Alors une voix s’éleva : •< Sans la foi, tout cela ne sert de rien au salut. »

Nogaret, qui se trouvait là, prit aussi la parole :

« J'ai ouï dire qu’en les chroniques qui sont à Saint-Denis, il était écrit qu'au temps du sultan de Babylone, le Maître d'alors et les autres grands de l'ordre avaient fait hommage à Saladin , et que le même Saladin, apprenant un grand échec de ceux du Temple, avait dit publiquement que cela leur était advenu en châtiment d'un vice infâme, et de leur prévarication contre leur loi. »

Le grand maître répondit qu'il n'avait jamais j ouï dire pareille chose ; qu'il savait seulement que le grand maître d’alors avait maintenu les trêves, parce que autrement il n'aurait pu garder tel ou 1 tel château. Jacques Molay finit par prier humblement les commissaires et le chancelier Nogaret, qu’on lui permit d’entendre la messe et d’avoir sa chapelle et scs chapelains. Ils le lui promireut, en louant sa dévotion.

Ainsi commençaient en même temps les deux procès du Temple et de Doniface VIII. ils présentaient l'étrange spectacle d’une guerre indirecte du roi et du pape. Celui-ci , forcé par le roi de i poursuivre Boniface, était vengé par les dépositions des templiers contre la barbarie avec laquelle les gens du roi avaient dirigé les premières procédures. Le roi déshonorait la papauté , le pape déshonorait la royauté. Mais le roi avait la force; il empêchait les évêques d'envoyer aux commissaires du pape les templiers prisonniers , et en même temps il poussait sur Avignon des nuées de témoins qu'on lui ramassait en Italie. Le pape, en quelque ! sorte assiégé par eux, était condamné à entendre les plus effrayantes dépositions contre l'honneur du pontificat.

Plusieurs des témoins s'avouaient infâmes, et détaillaient tout au long dans quelles saletés ils

1 Dupuy, p. 525.

2 ld., p. 550.

i ld., p. 537.

4 Vide, vade , ego plus |*muui quam Chrittus uu- • |uain potueril, quia ego poMum humiliare cl depauperare Rcgra et Imjteralorcs et principes, et poîsum

avaient trempé en commun avec Boniface L’une de leurs dépositions les moins dégoûtantes, de celles qu’on peut traduire, c’est que Boniface avait fait tuer son prédécesseur; il aurait dit à l’un de ces misérables: Ne reparais pas devant moi que lu n’aies tué Céleslin *. Le même Boniface aurait fait un sabbat, un sacrifice au diable3. Ce qui est plus vraisemblable dans ce vieux légiste italien, dans ce compatriote de TArétin et de Machiavel, c’est qu’il était iucrédule, impie et cynique en ses paroles... Des gens ayant peur dans un orage, et disant que c'était la fin du monde , il aurait dit : Le monde a toujours clé et sera toujours.— Seigneur, on assure qu'il y aura une résurrection. — Avez-vous jamais vu ressusciter personne?

Un homme lui apportant des figues de Sicile, lui disait : « Si j’étais mort en mon voyage, Girist eût eu pitié de moi. » A quoi Boniface aurait répondu : « Va, je suis bien plus puissant que ton Christ, moi ; je puis donner des royaumes4. »

Il parlait de tous les mystères avec une effroyable impiété. Il disait de la Vierge : «Non credo in Mariolà, Mariolâ, Mariolà ! » El ailleurs : «Nous ne croyons plus ni l ànesse, ni l'ânon 5. »

Ces horribles bouffonneries ne sont pas bieu prouvées. Ce qui l'est mieux et ce qui fut peut-être plus funeste à Boniface, c'est sa tolérance. Un inquisiteur de Calabre avait dit : h Je crois que le pape favorise les hérétiques ; car il ne nous permet plus do remplir notre oflice *. — Ailleurs ce sont des moines qui font poursuivre leur abbé pour hérésie; il est convaincu par l'inquisition. Mais le pape s’en moque : « Vous êtes des idiots, leur dit-il; votre abbé est un savant homme, et il pense mieux que vous : allez et croyez comme il croit 7. » Après tous ces témoignages , il fallut que Clément V endurât face à face l'insolence de Nogaret ( 16 mars 1310). Il vint en personne à Avignon, mais accompagné de l’Iasianel d’une bonne escorte de gens armés. Ce fui pour ce petit Luther du quatorzième siècle, son triomphe, sa diète de Worms, avec cette différence que Nogaret, ayant pour lui le roi et l'épée, était l'oppresseur de son juge.

Dans les nombreux faclums qu'il avait déjà lancés, on trouve la substance de ce qu'il put dire au pape; c'est un mélange d’humilité et d’insolence, de servilisme monarchique et de républicanisme classique, d'érudition pédanlcsque et d’audace révo-

de uiio parvu milite fncere unum magnum Rcgcm , el possurn douarc civilaU** el régna. Dupuy, p. 500.

4 Tace, miser, nou credimus tu aainam uee in pulluui cjus. ld., p. 0.

• ld., p. 540.

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