LIVRE V. - DESTRUCTION DE L’ORDRE DU TEMPLE
tint les évêques iuaeUfs tout l'hiver, dans celle ville étrangère, loin de leur pays et de leurs affaires, espérant sans doute les vaincre par l'ennui, et les pratiquant un à un.
Le concile avait encore un objet , la répression des mystiques, bégliards et franciscains spirituels. Ce fut une triste chose de voir devant le pape de Philippe le Bel , aux genoux de Bertrand de Gott, le pieux et enthousiaste Ubertino, le premier auteur connu d'une Imitation de Jésus-Christ *. Toute la grâce qu'il demandait pour lui et scs frères, les franciscains réformés, c’était qu'on ne les forçât pas de rentrer dans les couvents trop relâchés, trop riches, où ils ne se trouvaient pas assez pauvres à leur gré.
L'Imitation , pour ces mystiques , c’était la charité et la pauvreté. Dans l'ouvrage le plus populaire de ce temps , dans la Légende dorée , un saint donne tout ce qu’il a , sa chemise même ; il ne garde que son Évangile. Mais un pauvre survenant encore, le saint donne l'Évangile... Dans cette légende hardie, la religion semble immolée aux œuvres, la foi à la charité *.
La pauvreté, sœur de la charité, était l'amour et l'idcal des franciscains, leur sublime désir 9. Ils aspiraient à ne rien posséder. Mais cela n’est pas si facile que l’on croit. Ils mendiaient, ils recevaient ; le pain même reçu pour un jour, n'esl-ce
1 Nihil in hoc libro intendil niai Jcsus-Chriiti noticia ei dilcctio viscerosa et iinitatoria vila. Arbor Y il* crucifiai Jesu, Prolog. I. I. — Plusieurs passages respirent un amour exalté : • O mon âme, fonds et résoustoi toute en larmes, eu songeant à la vie dure du cher petit Jésus et de la tendre Vierge sa mère. Vois comme ils se crucifient, et de leur compassion mutuelle et de celle qu’ils ont pour nous. Ah ! si tu pouvais faire de toi un lit pour Jésus fatigué qui couche sur la terre... Si tu pouvais de tes larmes abondantes leur faire un breuvage rafraîchissant; pèlerins altérés ils ne trouvent rien à boire... — Il y a deux saveurs dans l'amour; l’une si douce dans la présence de l'objet aimé : comme Jésus le fit goûter il sa mère tandis qu'elle était avec lui , le serrait et le baisait. L'autre saveur est amère , dans l'absence et le regret. L’âme défaille en soi, passe en Lui; elle erre autour, cherchant ce qu'elle aime et demandant secours â toute créature. (Ainsi la Vierge cherchait le petit Jésus, lorsqu'il enseignait dans le Temple.) Ubert. de Casali, Arbor vitss crucifixi Jesu, lib. V , c. 0-8, in-4“. — L’Imitation do Jéstss- Christ est le sujet commun d'une foule de livres au quatorzième siècle. Le beau livre que nous connaissons sous ce titre, est venu le dernier; c'est le plus sage, le plus raisonnable de tous, mais non peut-être le plus éloquent, ni le plus profond. Il a judieusement tiré la vraie manne chrétienne de celte philosophie hardie , de cette poésie luxuriante, sous laquelle les mystiques l'avaient enterrée.
pas une possession? Et quand les aliments étaient assimilés, mêles à leur chair, pouvait-on dire qu’ils ne fussent à eux?... Plusieurs s'obstinaient à le nier 4. Bizarre effort pour échapper vivant aux conditions de la vie , aux servitudes de la matière; pour conquérir et anticiper ici-bas l'indépendance , d'un pur esprit.
Cela pouvait paraître ou sublime ou risible ; mais au premier coup d’œil , on n'en voyait pas le danger. Cependant, faire de la pauvreté absolue la 1 loi de l'homme, n’ctait-ce pas condamner la propriété? précisément comme, à la même époque, les doctrines de fraternité idéale et d’amour sans borne, annulaient le mariage , cette autre base de ! la société civile.
A mesure que l’autorité s’en allait, que le prêtre tombait dans l’esprit des peuples , la religion . n’étant plus contenue dans les formes, se répandait en mysticisme 5. C’est de l'amour qu’est sorti le christianisme, et dans son affaiblissement, il semblait malade d’amour.
Les Petit» Frères (fralicelli ) menaient en commun les biens et les femmes. A l’aurore de l’âge de charité, disaient- ils , on ne pouvait rien garder pour soi. Dans l'Italie, où l’imagination est impatiente , au Piémont , pays d’cnergic , ils entreprirent de fonder, sur une montagne *, la première cité vraiment fraternelle. Ils y soutinrent un siège,
3 Selon quelques-uns, la Passion était mieux représentée dans l’aumOne que dans le sacrifice : Quod opus
| miscricordioe plus placet Deo, quam sacriücium allaris. Quod in eleemosynâ magis reprxsentatur PassioChristi quam in sacrificio Christi. Erreurs condamnées âTarragone , ap. d'Argentré , 1 , 371.
8 Dante célèbre le mariage de la Pauvreté et de saint François. Ubertino dit naïvement ce mot profond : La lampede la foi, la pauvreté... Probationes contra Ubert. de Casali. Baluze, Miscell. Il, 370.
4 Voyez Ubertino de Casali dans son chapitre : Jésus pro nobis imiigens. Habentcs dicit ( apostolus ) non quantum ad proprietatem dominii acd quantum ad facoltatem uteudi , per quem modum dicimur esse quod ulimur, etiam ai non sit nobis propriura, sed gratis aiiundc collatum. Ubert. de Casili, Arbor vite, 1. 11 , c. U.
9 Ceux qu’on avait nommés les priants (begbards) , en venaient à défendre la prière comme inutile : Où est l'esprit, disaient-ils, là est la liberté. Non sunt buroanæ subjrcli obedientix, ncc ad aliqua praecepla ccclesi* obligautur, quia , ut asserunt, ubi spiritus dornini, ibi libel las. Clemeulin., 1. V, tit. 3, c. S. D’Argentré, 1, 970.
6 Montagne appelée depuis Monte Gazari. 11 y vint beaucoup de croisés de Verccil et de Novarre, de toute la Lombardie , de Vienne , de Savoie de Provence et de France. Des femmes se cotisèrent et envoyèrent 500 Bolistarii contre ces hérétiques. Benv. d’Imola, ap. Muratori, Ant. It., I, p. 1190.
3 VICMKLZT.
sous leur chef, le brave et éloquent Dulcino. Sans doute, il y avait quelque chose en cet homme; lorsqu'il Tut pris cl déchire avec des tenailles ardentes, sa belle Margarcla refusa tous les chevaliers qui voulaient la sauver en l'cpousant, et aima mieux partager cet effroyable supplice ■.
Les femmes tiennent une grande place dans l'histoire de la religion à celte époque. Les grands saints sont des femmes : sainte Brigitte et sainte Catherine de Sienne. Les grands hérétiques sont aussi des femmes. En 1310, en 1315, nous voyons des femmes d’Allemagne ou des Pays-Bas , enseigner que l’âme anéantie dans l’amour du Créateur, peut laisser faire le corps , sans plus s'en soucier *. Déjà (1300) une Anglaise était venue en France, persuadée qu'elle était le Saint-Esprit incarné pour la rédemption des femmes; on ne la croyait que trop volontiers; elle était belle et de doux langage ».
Quelle que fût la bonne intention de ces prêcheuses, il y avait bien de la sensualité en tout cela. Mais l’amour n’est -il dangereux que sous forme voluptueuse? ne l’est-il pas tout autant dans les abstinences? Le mysticisme plus pur des franciscains n’était guère moins alarmant 1 * * 4. Le pape, défenseur de l'Église , de la société et du sens commun , devait condamner leur sublime , mais trop rigoureuse cl absurde logique, leur charité, leur pauvreté absolue. L’idéal devait être condamné, l'idéal des vertus chrétiennes !
Chose dure et odieuse à dire! Combien plus choquante encore , quand la condamnation parlait de la bouche d’un Clément V ou d'un Jean XXII! Quelque morte que put être la conscience de ces papes,
1 Benv. dTmola, ap. Muratori, Aul. IC, t,p. 1130.
3 Cont. G. de Nangis, ap. Spicileg. III, 03.
* Venit de Angliâ virgo décora valdë pariterque lacunda , dieen» Spiritum sanctum incarnat um in redemptionem mulierutn , et baptizavit mulieres, in nomine Patris , Filii ac sui. Annal. Dominican. Colmar, ap. Urslitium. P. 3, f» 33.
4 Eux aussi avaient prêché que l’âge d’amour com-
mençait. Depuis la venue du Christ jusqu'à son retour devaient s'écouler sept âges, • le sixième, âge de réno-
vation évangélique , d'extirpation de la secte antichrélienne sou» les pauvres volontaires, ne possédant rien en celte vie. Cet âge avait commencé à saint François, l’homme séraphique , l'ange du sixième sceau de l'Apocalypse (Quod erat angélus sexti signaculi et quod ad litleram de ipso et cjus statu et ordinc evaugelista Joannes intellexit. libertin., V, c. 3. ) , quera perfectus Jésus ad imagincm vit» su», in similitudine conversations su», in perfectâ observa n tiâ evaugeli... pcrfec-
(issime figura v it ( Ibid. ). — Il semblait qu'il fâl comme une nouvelle incarnation de Jésus (Jésus Franciscum generaiis), et sa règle comme un nouvel évangile...
iic devaient-ils pas se troubler et souffrir en euxmémes, quand il leur fallait juger, proscrire, ces malheureux sectaires, cette folle sainteté, dont tout le crime était de vouloir être pauvres , de jeûner, de pleurer d'amour, de s’en aller pieds nus par le monde . de jouer , innocents comédiens , le drame touchant de Jésus 5?
L'affaire des templiers fut reprise au printemps. Le roi mit la main sur Lyon , leur asile. Les bourgeois l’avaient appelé contre leur archevêque; celle ville impériale était délaissée de l'Empire, et elle convenait trop bien au roi , non-seulement comme le nœud de la Saône et du Rhône , la pointe de la France à l’Est, la télé de route vers les Alpes ou la Provence , mais surtout comme asile de mécontents, comme nid d’hérétiques. Philippe y tint une assemblée de notables. Puis il vint au concile avec ses fils , scs princes et un grand cortège de gens armés; il siégea à côté du pape, un peu au-dessous.
Jusque-là, les évêques s’élaicnl montrés peu dociles : ils s'obstinaient à vouloir entendre la défense des templiers. Les prélats d'Italie, moins un seul ; ceux d’Espagne , ceux d'Allemagne et de Danemarck; ceux d’Angleterre, d'Écossc et d’Irlande ; les Français même, sujets de Philippe ( sauf les archevêques de Reims , de Sens cl de Rouen) , déclarèrent qu’ils ne pouvaient condamner sans entendre 6.
Il fallut donc qu’après avoir assemblé le concile, le pape s'en passât. Il assembla ses évêques les plus sûrs, et quelques cardinaux , et dans ce consistoire, il abolit l’ordre, de son autorité pontificale 7. L’abolition fui prononcée ensuite , en pré-
Deiëndunt quod régula frai ru rn minorant est verè et propriè idem quod evaugelium. Probat. contra Ubert. de Casali, ap. Baluze, Miscell. Il, 37C.
5 Ubertino , dans aou désir de rtpréaenter l'Évangile, assure qu’il eu avait senti cl revêtu spirituellement tous les personnages, qu'il se figurait être , tantôt le srrviteur ou le frère du Sauveur, tantôt le bœuf, l'âne ou le foin , quelquefois le petit Jésus. Il assistait au supplice, se croyant la pécheresse Madeleine; puis il devenait Jésus sur la croix et criant à son père. Enfin l'esprit l'enlevait dans la gloire de l'Ascension. Arbor vil» crucifiai Jcsu. Prolog.
6 In hoc convcnerunt ut dent tcmplariis audientiam sive defentionem. In bac senteutiâ concordant... Prmtcr... (Walsiug., Vit. Clem. V, auctore Ploiera., Rayn., p. 187).
7 Mullis vocatis pnelatîs cura cardinalibus in privato consistorio , orclincm templariorum cassavït. Tcrtià aulem die aprilis 1313, fuit secunda sestio coucilii, et przdicta cassatio coram omnibus publicala est (Quint. Vita Clem. V)... présente rege Franche Philippo cum tribus filiis suis, cui uegotium erat ourdi (Tert. Vita
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scnee du roi et du concile. Aucune réclamation ne s'éleva.
Il faut avouer que ce procès n’était pas de ceux qu’on peut juger. Il embrassait l’Europe entière; les dépositionsélaient par milliers, les pièces innombrables ; les procédures avaient différé dans les différents Étals. La seule chose certaine, c’est que l’ordre était désormais inutile , et, de plus, dangereux. Quelque peu honorables qu'aient été ses secrets motifs, le pape agit sensément. Il déclare, dans sa bulle explicative, que les informations ne sont pas assci sûres, qu’il n’a pas le droit de juger, mais que l’ordre est suspect : ordinem raide $v*j/ectum *. Clément XIY n’agit pas autrement A l'égard des jésuites.
Clément V s’efforça ainsi île couvrir l’honneur de l’Église. Il falsifia secrètement Ic9 registres do 1 Boniface J, mais il ne révoqua par-devant le cnn- I rile qu'une seule de ses bulles ( Clerici» iairoa ) , celle qui ne louchait point la doctrine, mais qui empêchait le roi de prendre l’argent du clergé.
Ainsi , ces grandes querelles d'idées et de principes retombèrent aux questions d’argent. Les biens du Temple devaient être employés à la délivrance de In terre sainte, et donnés aux hospitaliers s. On accusa mémo cet ordre d'avoir acheté l’abolition du Temple. S’il le fil, il fut bien trompé. Un historien assure qu’il en fut plutôt appauvri. Jean XXII se plaignait, en 1516, de ce que le roi se payait de la garde des templiers , en saisissant les biens mêmes des hospitaliers4. En 1317, ils furent trop heureux de donner quittance finale aux administrateurs royaux des biens du Temple. Le pape s’.ifiligcait , en 1309, de n’avoir encore qu’un |>cu de mobilier. paa même de quoi couvrir le» frai». Mais il n’eut pas finalement à sc plaindre *.
Clem.V). La plupart des Historiens ont ero que l’ordre avait été jugé par le concile; la bulle d’abolition n’a été imprimée pour la première fois que trois siècles après, en 1600.
1 Quod ipsae confessioncs ordinem valdè suspect um reddrbant... non per modum definitivæ scntenliæ,cum tara super hoc, secundum inquisitiones et processus pnedictos, non possemus ferre do jure, sed per viam provisionis et ordinationi* apostolicie... Rrg. anni VII Dom. Clem. V, Rayn. 195. On ne peut nier toutefois qu'il n'y eût aussi beaueonp de complaisance et de servilité à l’égard du roi de France. C'était l’opinion du temps... Et sicut audivi ab nno qui fuit examinator eau s» et testium , destructus fuit (ordo) contré justifiai». Et mihi dixit quod îpse Clcmens protulit hoc :
• Et si non per viam justifiât potest destrui, destruatur tamen per viam expedientise , ne scandalixetur rharus filius noster rex Francis. Alhericus b Rosate.
7 On trouve aujourd'hui en blanc, dans ces registres, j