‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 273 sur 398 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

«LITE DE PHILIPPE LE BEL. SES TROIS FILS, ISK-lStf . — PROCES. — IJfSTITlTIOHS.

La fui du procès du Temple fut le commencement de vingt autres. Les premières années du quatorzième siècle ne sont qu'un long procès. Ces hideuses tragédies avaient troublé les imaginations, effarouché les âmes. Il y eut comme une épidémie de crimes. Des supplices atroces , obscènes , qui étaient eux-mêmes des crimes , les punissaient cl les provoquaient.

Mais les crimes eussent-ils manqué , ce gouvernement de robe longue, de juyeurs , ne pouvait s’arrêter aisément, une fois en train de juger. L’humeur militante des gens du roi , si terriblement éveillée par leurs campagnes contre Boniface et contre le Temple, ne pouvait plus se passer de guerre. Leur guerre, leur passion, c’ctail un grand procès, un grand et terrible procès, des crimes affreux, étranges, punis dignement par de grands supplices. Rien n’y manquait, si le coupable était un personnage. Le populaire apprenait alors à revé-

guages avait clé placé en Angleterre dans la catégorie des points irrécusables : Articuli qui videbantur probali. Tantût les chefs renvoyaient à absoudre au frère chapelain , sans confession : Pr.ccipit fratri capcllano eum absolvcre h peccatis suis, quninvis Ira ter capellanus eam coiifessionem non audierat, p. 377, col. 9, 397. Tantôt ils les absolvaiculeux-mémes, quoique laïques: ... Quod et credebaul et dicehatur eis quod magnus magister ordinis poterat eos absolvcre h peccatis suis. Item quod visilalor. item quod praceptorcs quorum mulli crant laici. 358. 99 test. Quod... tcmplarii laici suos homiiies ahsolvehant. Concil. Brit., H, 300.

Quod facit gcncralem ahsolulionem de peccatis qua: nolunl coufitcri propter erubescentiara carnis... quod credcbanl quod de peccatis capitulorccognitis,de quibus ibidem fucrat absolutio non oportebat contiteri sacerdoli... quod de mortalihus non debebaut contiteri nîsi in capitulo , et de veniaiibus tantum sacerdoli (5 testes) 358, col. 1.

Même accord daus les dépositions des templiers

I rer la robe; le bourgeois enseignait à ses enfants à ' ôter le chaperon devant Messires, à s’écarter devant leur mule, lorsqu’au soir, par les petites rues de la Cité, ils revenaient attardes de quelque fameux jugement ■.

Les accusations vinrent en foule, ils n'eurent point à se plaindre : empoisonnements, adultères,

; faux, sorcellerie surtout. Celte dernière était mêlée ; à toutes , clic en faisait l'attrait et l'horreur. Le juge frissonnait sur son siège lorsqu’on apportait au tribunal les pièces de conviction , philtres, amulettes, crapauds, chats noirs, images percées d'aiguilles... Il y avait en ces causes une violente curiosité, un âcrc plaisir de vengeance et de peur. On ne s'en rassasiait pas. Plus on brûlait, plus il en venait.

On croirait volontiers que ce temps est le règne du Diable, n’étaient les belles ordonnances qui y apparaissent par intervalles, et y font comme la pari de Dieu... L’homme est violemment disputé parles deux puissances. On croit assister au drame de Bariole : l’homme par-devant Jésus , le Diable, demandeur, la Vierge défendeur. Le Diable réclame l'homme comme sa chose, alléguant la longue possession. La Vierge prouve qu’il n’y a pas prescription , cl montre que l'autre abuse des textes 2.

La Vierge a forte partie à celle époque. Le Diable est lui-même du siècle, il en réunit les caractères, les mauvaises industries. Il tient du juif et de l’alchimiste, du scolastique et du légiste.

La diablerie , comme science , avait dès lors peu de progrès à faire. Elle se formait comme art. La dérnonologic enfantait la sorcellerie. Il ne suffisait pas de pouvoir distinguer et classer des légions de diables, d’en savoir les noms, les professions, les tempéraments *j il fallait apprendre à les faire

d'Êcossc : Infi-riores clcrici vtl laici possunt absolvcre frain'S silii subdilo*. p, 381, col. 1 , premier témoin. I>e inéme lu 4I« témoin. Couc. Brit., H, p. 38i.

1 Vog. la mort du président Minart.

2 Rien de plus frequent dans les agiographes que cette lutte pour Pâme convertie, ou plutôt ce procès simulé où le diable vient malgré lui rendre témoignage à la puissance du repentir. On connaît la fameuse légende de Dagobert. César iPtlcisterbach cite une pareille histoire d'un usurier converti. Que le débat fut visible ou non, c'était toujours la formule : Si quis décidât conlritus et confessus, licct non satisfeccrit de pcccalia confcssis, lamen boni angeli comfortant ipsum contra incurtum diemonura, dicenles... Quibus maligni spiritua... Mox advenit Virgo Maria alloquens dæraoncs..., etc. Qerm. Corn, chr., ap Eccard. m. aevi , t. II, p. 1t.

3 Agnci, lucifugi , etc. M. Psellus, p. G9 et 39. Cet | auteur byzantin est du onzième siècle. Edid. Gaulraii nus, IG15, in-12.— Bodin, dans sou livre De Przstigiis,

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servir aux usages de l’homme. Jusque-là on avait étudié les moyens de les chasser; on chercha désormais ceux de les faire venir. Cet effroyable peuple de tentateurs s’accrut sans mesure. Chaque clan d’Écosse, chaque grande maison de France , d’Allemagne , chaque homme presque avait le sien. Ils accueillaient toutes les demandes secrètes qu’on ne peut faire à Dieu, écoutaient tout ce qu’on n’ose dire... On les trouvait partout *. Leur vol de chauve-souris obscurcissait presque la lumière et le jour de Dieu. On les avait vus enlever en plein jour un homme qui venait de communier , et qui sc faisait garder par scs amis, cierges allumés *.

Le premier de ces vilains procès de sorcellerie, où il n'y avait des deux cotés que malhonnêtes gens, est celui de Guichard, évêque de Troycs, accusé d'avoir, par engin et maléfice, procuré la mort de la femme de Philippe le Bel. Celle mauvaise femme, qui avait recommandé l’égorgement des Flamandes ( voyez plus haut), est celle aussi qui, selon une tradition plus célèbre que sûre, se faisait amener, la nuit, des etudiants à la tour de Nesle, pour les faire jeter à l’eau quand elle s’en était servie. Reine de son chef pour la Navarre, comtesse de Champagne, elle en voulait à l’évéque, qui, pour finance, avait sauvé un homme qu’elle haïssait. Elle faisait ce qu’elle pouvait pour ruiner Guichard. D’abord . elle l’avait fait chasser du conseil et forcé de résider en Champagne 3. Puis elle avait dit qu'elle perdrait son comté de Champagne, ou lui son évêché. Elle le poursuivait pour je ne sais quelle restitution. Guichard demanda d’abord à une sorcière un moyen de se faire aimer de la ‘reine, puis un moyen de la faire mourir. Il alla ,

imprimé à BAIe, 1578, a dressé l’inventaire de U monarchie diabolique avec les noms et surnoms de 72 princes et de 7,405,020 diables, Bodin , p. 218.

1 Plusieurs furent accusés d’en avoir vendu en bouteilles. « Plut à Dieu, dit sérieusement Leloyer, que cette denrée fût moins commune dans le commerce! • Leloyer, p. 217, 108.

3 Foy. Mcm. de Luther.

* Archives, Section Hist., J. 438.

4 Or me suis-je délivré du diable qui tout le monde vouloit mettre à exécution. Id., ibid.

5 La dénonciation avait été d’autant mieux accueillie que Guichard passait pour être fils d’un démon, d’un incube. Id., ibid.

4 Marguerite, fille du duc de Bourgogne ; Jeanne et B)anche,fiUesnucomtede Bourgogne (Franche-Comté). Muliercolis... adluic astate juvenculis. Contiu. G. de Nangis, iu Spicil. D’Achery, III, 08.

7 Pluribus locis et lemporibus sacrosanclis. Id.,

ibid.

9 Jean de Meung Clopinel, qui, dit-on, par ordre de Philippe le Bel, allongea de dix-huit mille vers le trop

dit-on. In nuit chez un ermite pour maléficier la reine et l 'envoûter. Ou fit une reine de cire, avec l’assistance d’une sage-femme; on la baptisa Jeanne, avec parrain cl marraine, et on la piqua d’aiguilles. Cependant la vraie Jeanne ne mourait pas. L’évéque revint plus d’une fois à l’ermitage, espérant s’y mieux prendre. L’ermite eut peur, se sauva et dit tout. La reine mourut peu après 4. Mais soit qu’on ne put rien prouver, soit que Guichard eût trop d'amis en cour, sou affaire traîna. On le retint en prison a.

Le Diable, entre autres métiers, faisait celui d’entremetteur. Un moine, dit-on. trouva moyen par lui de salir toute la maison de Philippe le Rcl. Les trois princesses ses bcllcs-fillcs , épouses de ses trois fils, furent dénoncées et saisies *. On arrêta en même temps deux frères, deux chevaliers normands qui étaient attaches au service des princesses. Ces malheureux avouèrent dans les tortures que, depuis trois ans, ils péchaient avec leurs jeunes maîtresses, « et meme dans les plus saints jours 7. » La pieuse confiance du moyen âge qui ne craignait pas d’enfermer une grande dame avec ses chevaliers dans l'cnccintc d’un château, d’une étroite tour, le vassclnge qui faisait aux jeunes hommes un devoir féodal des soins les plus doux , était une dangereuse épreuve pour la nature humaine : quand la religion faiblissait *. Le petit Jehan de Saintrc, ce conte ou cette histoire du temps de Charles VI, ne dit que trop bien tout cela.

Que la faute fût réelle ou non , la punition fut atroce. Les deux chevaliers , amenés sur la place du Martroi, près l’orme Sainl-Gcrvais , y furent écorchés vifs , châtrés , décapités , pendus par les

long Roman <Ua la Rose, exprime brutalement ce qu’il pense des dames de ce siècle. On conte que ces dames, pour venger leur réputation d'honneur et de modestie, attendirent le poele, verges eu main, et qu’elles voulaient le fouetter. Il aurait échappé eu demandant pour grâce unique que la plus outragée frappât la première. Prude* femmes, par saint Denis,

Autant eu est que de phénix, etc.

Lui-même au reste avaii pris soin de les justifier par les doctrines qu’il prêrhc dans son livre. Ce nVsl pas moins que la communauté des femmes :

Car nature n’est pas si sotte...

Ains vous a fait, beau fila, nVn doubles,

Toutes pour tous , et tous pour toutes,

Chascunc pour chascim commune Et chaseuo commun pour cliascunc.

Itom.n Je I. Ro.e, V. 11,653. ÉJ. 1735-7.

Cet insipide ouvrage, qui n'a pour lui que le jargon de la galanterie du temps, et l'obscénité de la fin, semble la profession de foi du sensualisme grossier qui règne au quatorzième siècle. Jean Moliuet l’a moralité et mis en prose.

aisselles. De même que les prêtres cherchaient, pour venger Dieu , des supplices infinis, le roi, ce nouveau dieu du inonde, ne trouvait poinlde peines assez grandes pour satisfaire à sa majesté outragée. Deux victimes ne suffirent pas. On chercha des complices. On prit un huissier du palais, puis une foule d'autres, hommes ou femmes, nobles ou roluriers ; les uns furenL jetés à la Seine, les autres mis à mort secrètement.

Des trois princesses, une seule échappa. Philippe le Long, son mari , n’avait garde de la trouver cou- . pable; il lui aurait fallu rendre la Franche-Comté ! qu’elle lui avait apportée en dot. Pour les deux autres, Marguerite et Blanche, épouses de Louis Hutin et de Charles le Bel , elles furent honteusement tondues et jetées dans un chAlcau fort. Louis, à son avènement, fit étrangler la sienne ( 15 avril 1513), afin de pouvoir se remarier. Blanche, restée seule en prison, fut bien plus malheureuse l *.

Une fois dans celle voie de crimes, l'essor étant donné aux imaginations, toute mort passe pour empoisonnement ou maléfice. La femme du roi est empoisonnée, sa sœur aussi. L’empereur Henri VII le sera dans l’hostie. Le comte de Flandre manque de l’être par son fils. Philippe le Bel l’est, dit-on, par ses ministres, par ceux qui perdaient le plus à sa mort, et non-seulement Philippe, mais son père, mort trente ans auparavant. On remonterait volontiers plus haut pour trouver des crimes a.

Tous ces bruits effrayaient le peuple. Il aurait

1 « Elle fut, dit brutalement le moine historien, engrossée par son geôlier ou par d’autres : Blaucha vcrA carccre remanens, A serviente quodam ejus custodiae deputato dicebalur imprégna ta fuisse quàm à proprio Comité diceretor, vel ab aliis imprxgnala. • Cont. de G. de Nangis, p. 70. Il passe outre avec une cruelle insouciance; peut-être aussi n’ose- t-il eu dire davantage. D’après ce qu’on sait des princes de ce temps , on croirait aisément que la pauvre créature, dont la première faiblesse u’étail pas bien prouvée, fut mise à la discrétion d’un homme chargé de l'avilir.

Cette horrible aventure des belles-filles de Philippe ; le Bel a peut-être donué lieu, par un malentendu, à la ; tradition relative A la femme de ce prince, Jeauue de ; Navarre , et à PhOtcl de Neslc. Aucun témoignage ancien n’appuie cette tradition. ï'oy. Bayle, article Bu- i ridan. La tradition serait toutefois moins vraisemblable encore, si l’on voulait, comme Bayle, l’appliquer à j l’une des belles-filles du roi. Jeunet, comme elles i'é- I taient, elles n’avaient pas besoin de tels moyeus pour trouver des amants. Quoi qu’il en soit, Jeanne de Navarre parait avoir été d'un caractère dur et sangui- j naire. ( foy. plus haut, p. 403.) Elle était reine de aon chef, et pouvait moins ménager son époux.

> Contin. G. de Nangis, ann. 1304, 1308, 1313, 1315,

voulu apaiser Dieu et faire pénitence. Entre les famines et les banqueroutes des monnaies, entre les vexations du diable et les supplices du roi, ils s’en allaient par les villes, pleurant, hurlant, eu sales processions de pénitents tout nus , de flagellants obscènes; mauvaises dévotions qui menaient au péché 3.

Tel était le triste état du monde , lorsque Philippe et son pape s’en allèrent en l’autre chercher leur jugement. Jacques Molay les avait, dit-on, de son bûcher, ajournés à un an pour compara lire devant Dieu. Clément partit le premier. Il avait peu auparavant vu en songe tout son palais en flammes. « Depuis, dit son biographe, il ne fut plus gai et ne dura guère 4. »

Sept mois après, ce fut le tour de Philippe. Il mourut dans sa maison de Fontainebleau. Il est enterré à côté de Monaldeschi , dans la petite église d'Avon.

Quelques-uns le font mourir à la chasse, renversé par un sanglier. Dante, avec sa verve de haine, ne trouve pas, pour le dire, de mot assez bas : « Il mourra d’un coup de couenne, le faux monnayeur 3 ! »

Mais l'historien français, contemporain, ne parle point de cet accident. Il dit que Philippe s’éleignit, sans fièvre, sans mal visible, au grand étonnement des médecins*. Rien n'indiquait qu’il dût mourir sitôt; il n’avait que quarante- six ans. Celte belle et muette figure avait paru impassible au milieu de

3 Totis midis corporibus procrssionaliter... Idem,

anuo 1315, p. 70. •

4 A sa mort il demeura quelque temps comme abandonné : Gasconcs qui cum eo sidérant, intenti circA sarcinas, vidcbanlur de sepulturAcorporisnon curare, quia diûremansit insepultum. Bal tu., Vit. Pap. Aven.,

i.p.aa.

3 Dante, Paradiso, c. XIX :

L) si vcdrA il duol, che soprà Scnna Induré, falseggiando la monela Quel die morrà di oolpo di cotenna.

Suivant plusieurs auteurs , il aurait été en etTet tue A la chasse au cerf. • Il veit venir le cerf vers luy, si sacqua son eapée, et ferit son cheval des espérons, et cuida férir le cerf, et aon cheval le porta encore contre uu arbre, de si grand’roideur, que le bon roy cheut à terre , et fut moult durement blecé au cueur, et fut porté A Corbeil. Là , luy agreva sa maladie moult fort... « Chron., trad. par Sauvage, p. 110, Lyon, 1579, in-folio.

6 DiuturnA dctenlus iuGrmitate, cujus causa medicis erat incognita, non solum ipsis , sed et aliis multis multi stuporis materiam et admirationis iuduxit; pnrsertim cum intirmilalis aut mortis periculum uec pulsus ostemleret nec urina. Contin. G. de Nangis, fol. 09.

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tant d'événements. Se crut-il secrètement frappé par la malédiction de Boniface ou du grand maître? ou bien plulùt le fut-il par la confédération des grands du royaume, qui se forma contre lui l'année même de sa mort? Les barons et les nobles l'avaient suivi à l’aveugle contre le pape; ils n'avaient pas fait entendre un mot en faveur de leurs frères , des cadets de la noblesse ; je parle des templiers. Les atteintes portées à leurs droits de justice et de monnaie leur tirent perdre patience. Au fond , le roi des légistes, l'ennemi de la féodalité, n'avait pas d'autre force militaire à lui opposerque la force féodale. C'était un cercle vicieux d'où il ne pouvait plus sortir. La mort le tira d'affaire.

Quelle part cut-il réellement aux grands événements de son règne, on l'ignore. Seulement , on le voit parcourir sans cesse le royaume. Il ne se fait rien de grand en bien ou eu mal . qu'il n’y soit en personne : à Courtrai et à Mous en Puelle (130*, 1304), à Saint-Jean d'Angely , à Lyon (1303), à Poitiers et à Vienne (1308 , 1313).

Ce prince parait avoir été rangé et régulier. Nulle trace de dépense privée. Il comptait avec sou trésorier tous les vingt-cinq jours.

Fils d'une Espagnole, élevé par le dominicain Egidio de Home, de la maison de Colonna, il eut évidemment quelque chose du sombre esprit de saint Dominique , comme saint Louis la douleur

1 y oy. S. Ægidii Romani, arcliiep. Bit uriccnsis que» tio De utràque potestatc, edidit Gnhlastus, Monarchie, II, 95. Un Colonna ne pouvait qu'inspirer A son élève la haine dea papes.

1 C’est l'auteur du Roman de la Rose, Jean «le Meung, qui lui avait traduit ce livre. Il rappelle tous tes titres littéraires dans YÊpiln liminaire qu'il a mise en tête . du livre de la Consolation. • A ta royale Majesté, très- ; » noble priucc par la grâce de Dieu, roy des François,

• Philippe! le Quart ; je Jehan de Meung qui jadis au

• Romans de la Roac, puisque Jalousie ot mis en prison

• Bel-acueil, ay enseigné la manière du Chastel prendre,

■ et de la Rose cueillir; et translaté de latin en fran- » cois le livre du Vegèce de chevalerie, et le livre des

• Merveilles de Hirlande : et le livre des Épistres de

• Pierre Abeiliard et Héloiae sa femme : et le livre

• d’Aelred, de spirituelle amitié : envoya ores Bofe'ce de ; » Consolation, que j'ai translaté eu françois, jaçoit ce |

■ qu'entendes bien latin. •

La confiance que lui accordait le roi ne l'avait pas empêché de tracer dans le Roman de la Rose ce rude tableau de la royauté primitive :

l'ug grant villaiu entre eulx cslcurcnt.

Le plu» corsu de quanqu'il» furent.

Le plus ossu, et le greigneur,

Et le firent priuce et seigneur.

Cil jura que droit leur tiendrait,

Se chacun en droit soy luy livre

mystique de l’ordre de Saint-François. Egidio avait écrit pour son élève un livre De regimine princi- ' pum, et il n'eut pas de peine à lui inculquer le dogme du droit illimité des rois '.

Philippe s’était fait traduire la Consolation de Boèce, les livres de Végècc sur l'art militaire, et les lettres d’Abailardct d’Héloïse 3. Les infortunes universitaires et amoureuses du célèbre professeur, si maltraite des prêtres, étaient un texte populaire au milieu de cette grande guerre du roi contre le clergé. Philippe lu Bel s’appuyait sur 1'universilé de Paris2; il caressait cette turbulente république, et elle le soutenait. Taudis que Boniface cherchait i s'attacher les mendiants4, l'université les persécutait par son fameux docteur Jeau Pique -Ane ( Pungen$-a*inum h) % champion du roi contre le pape. Au moment où les templiers furent arrêtés, Nogaret réunit tout le peuple universitaire au Temple, maîtres et écoliers, théologiens cl urtUtes , pour leur lire l'acte d'accusation. L’était une force que d’avoir pour soi un tel corps , et dans la capitale. Aussi le roi ne souffrit pas que Clément V érigeât les écoles d'Orléans en université , et créât j une rivale à son université de Paris *.

Ce règne est une époque de fondation pour l’université. Il s’y fonde plus de collèges que dans tout le treizième siècle, et les plus célèbres colleges7. La femme de Philippe le Bel, malgré sa mauvaise

De» bien» dont il se puisse vivre...

De U vint le commencement Aux roys et princes terriens Selon le» livres anciens.

Roman de la Rose, v. 1064.

9 Buleeus , fiist. Univ., III , an no 1285. — • En celle année s'esnieut grand 'dissension en le$Rrcteur,maistrcs et escholicrs de l'université de Paris, et le prévost dudit lieu ; parce que ledit prévost avait fait peudre un clerc de ladite université. Adonc cessa la lecture de toutes faculté*, jusque» à tant que ledit prévost l'amenda, et répara grandement l’offense, et entre autres choses lut eondamné ledit prévost A le dépendre et le baiser. Et convint que ledit prévost allast en Avignon vers le pape , pour soy faire absoudre. Nicolas Gilles, apod Bulxum, IV, 75.

4 Buhrus, 111,511,516, 505.

2 Id., IV, 70. y oy. dans Goldast, Il , 108. Johannis deParisiis Tractatus de potestatc regià et papali.

* Ord., I, 502. Le roi déclare qu’il n’y aura pas de professeurs de théologie, é oy. aussi Bulnrus, IV, 10 1-107.

7 An collège de Navarre et de Montaigu, il faut ajouter le collège d'Ilarcourt (1280); la maison dtt cardinal (1505); le collège de Bayeux (1308).— 1314, collège de

collège du Plessis , collège des Écossais ; 1320 , collège de Marmoutiers ; 1532, un nouveau collège de Narbonne

réputation, fonde le collège de Navarre (1304), ce séminaire de gallicans, d'où sortirent d’Ailly, Gerson et Bossuet. Les consscillers de Philippe le Bel, qui avaient aussi beaucoup à expier, font presque tous de semblables fondations. L’archevêque Gilles d’Aiscelin, le faible et servile juge des templiers, fonda ce terrible college, la plus pauvre cl la plus démocratique des écoles universitaires, ce Mont- Aigu, où l’esprit et les dents, selon le proverbe, étaient également aigus '. Là, s’élevaient, sous l’inspiration de la famine , les pauvres écoliers, les pauvret maîtres 3, qui rendirent illustres le nom de Cappelt 9 ; chétive nourriture, mais amples privilèges; ils ne dépendaient, pour la confession, ni de l’évôquc de Paris , ni même du pape 4.

Que Philippe le Bel ait été ou non un méchant homme ou un mauvais roi, on ne peut méconnaître en son règne la grande ère de l’ordre civil en France, la fondation de la monarchie moderne. Saint Louis est encore un roi féodal. On peut mesurer d’un seul mol tout le chemin qui se fit de l’un à l’autre. Saint la)uis assembla les députés des villes du Midi, Philippe le Bel ceux des états de France. Le premier lit des établissements pour scs domaines, le second des ordonnances pour le royaume. L'un posa en principe la suprématie de la justice royale sur celles des seigneurs, l’appel au roi; il essaya de modérer les guerres privées par la quarantaine et l'asturenient. Sous Philippe le Bel , l’appel au roi se trouve si bien établi, que le plus indépendant des grands feudataircs, le duc de Bretagne, demande,

fondé en exécution du testament de Jeanne de Bourgogne; 1334, collégedc» Lombards; 1334, collège de Tours; 1530, collège de Lizicux ; 1337, collège d'Autun , etc.

1 Mons ncatus, dentés acuti, ingenium acutum.

3 Le maître sera élu entre les pauvres écoliers et par eux... L’élu sera appelé le ministre des pauvres. Il est fait mention dans ce règlement de 84 pauvres écoliers fondés en l'honneur des 12 apôtres et des 72 disciples.

9 L’habit de cette société était une cape fermée par devant, comme en portaient les maîtres ès arls de la rue de Fouarre , et un camail aussi fermé par devant et par derrière, d’où leur nom de Capèles. Les parents ne pouvaient menacer leurs enfants d'un plus grand châtiment que de les faire Capètes. Félibien, 1,530, sq.

4 Id., ibid.

5 Ord., I, p. 329.

6 Olim Parliamcnti , III , folio CXXXIV. Archives, Section judiciaire.

7 Omîtes in reguo Franche temperalam juridiclioncm habentes, haillivum, pnepositum et servantes laicos et nullalcnus clcricos instituant, ut, si ibi délinquant, j superiores stti possint animadvertere in coftdem. El si aliqui clerici sint in prædictis olliciis , amoveantur. Ord., I, p. 310. Années 1287-1288.

9 Non capiantur aut incarcerentiir ad mandatum

comme grâce singulière, d’en être exempté s. Le parlement de Paris écrit pour le roi au plus éloigne des barons , au comte de Commingcs , ce petit roi des hautes Pyrénées, les paroles suivantes qui un siècle plus tôt n’eussent pas même élé comprises : •i Dans tout le royaume, la connaissance et la punition du port d’armes n’appartient qu’à nous 6. i*

Au commencement de ce règne, la tendance nouvelle s’annonce fortement. Le roi veut exclure les prêtres de la justice et des charges municipales7. Il protège les juifs8 cl les hérétiques, il augmente la (axe royale sur les amortissements, sur les acquisitions d'immeubles par les églises \ Il défend les guerres privées, les tournois. Cette défense, motivée sur le besoin que le roi a de ses hommes pour la guerre de Flandre , est souvent répétée 10 ; une fois même, le roi ordonne à ses prévôts d’arrêter ceux qui vont aux tournois ". A chaque campagne , il lui fallait faire la presse, et réunir malgré elle celte indolente chevalerie qui se souciait peu des affaires du roi et du royaume ,3.

Ce gouvernement, ennemi de la féodalité et des prêtres , n’avait pas d’autre force militaire que les seigneurs, ni guère d’argent que par l’Eglise. De là plusieurs contradictions , plus d'un pas en arrière.

En 1287, le roi permet aux nobles de poursuivre leurs serfs fugitifs dans les villes, l’eul-élrc en effet élait-il besoin de ralentir ce grand mouvement du peuple vers les villes, d’empêcher la désertion des campagnes IS. Les villes auraient Loul absorbé; la

aliquorum patrum, fratrum alicujus ordinis vel aliorum, quocuuquc fungautur ollicio. Ord., I, 317.

* Ord., I, 322. On y distingue' les lirfs du roi, les arrière-(iefs,les alleux. Dans tous les cas, la taxe royale pour les acquisi lions A litre onéreux es! le double de la taxe des acquisitions à titre gratuit. Ou craignait plus les achats que les donations.

10 Ad instar sancti I.udovici , eximii confessons... guerras..., bclla..., provocation** clinm ad dut-llum... durant ibusguerris uusl ris, ex pressé inbibemus. Ord., I, SBO.Conf., p. 328. Ami. 1290, p.344. Ann. 1302, p. 549. Ann. 1524, juillet.

11 Quatenus omnes et singulos nubiles... capias et arrestes , cnpiquc et arrestari facias , et tandiu in arreslo teneri, douce à nobis mandatum. Ord., 1 , 424, (Ann. 1504 ).

13 En 1302, ordre au bailli d’Amiens d'envoyer h la guerre de Flandre, tous ceux qui auront plus de 100 livres en meubles et 200 en immeubles; le* autres devaient être épargnés. Ord., I, 345. Mais l’année suivante (29 mai) il fut ordonné que tout roturier qui aurait cinquante livres en meubles ou vingt en immeubles, contribuerait de sa personne ou de son argent. Ord., 1,373.

13 C’étaient des formalités analogues à celles qu'on

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terre serait restée déserte, comme il arriva dans ; l'empire romain.

En 1290, le clergé arracha au roi une charte exorbitante, inexécutable, qui eût tué la royauté. Les principaux articles étaient que les prélatsjtt^eraient des testaments , des legs, des douaires , que les baillis et gens du roi ne demeureraient pas sur terres iT Eglise , que les évéques seuls pourraient arrêter les ecclesiastiques, que les clercs ne plaideraient point en cour laïque pour les actions personnelles, quand même ils y seraient obligés par lettres du roi (c’était l'impunité des prêtres); que les prélats ne payeraient pas pour les biens acquis à leurs églises; que les juges locaux ne connaîtraient point des dîmes, c'est-à-dire que le clergé jugerait seul les abus fiscaux du clergé *.

En 1291. Philippe le Bel avait violemment attaque la tyrannie de l'inquisition dans le Midi *. En 1298, au commencement de la guerre contre le pape , il seconde l’intolérance des évéques , il ! ordonne aux seigneurs et aux juges royaux de leur | livrer les hérétiques, [mur qu'ils les condamnent j et les punissent sans appel s. L’année suivante, il i promet que les baillis ne vexeront plus les églises : de saisies violentes ; ils ne saisiront qu’un manoir | à la fois 4, etc.

Il fallait aussi satisfaire les nobles. Il leur accorda une ordonnance contre leurs créanciers , contre les usuriers juifs &. Il garantit leurs droits de chasse. Les collecteurs royaux n'exploiteront plus les successions des bâtards et des aubains sur les terres des seigneurs haut -justiciers : « // moins, ajoute prudemment le roi, qu'il ne soit constat é par idoine personne que nous avons bon droit de percevoir *. »

En 1302, apres la défaite de Courlrai, le roi osa beaucoup. Il prit pour la monnaie , la moitié de toute vaisselle d'argent 7 (les baillis et gens du roi devaient donner tout); il saisit le temporel des prélats partis pour Rome *; enfin il imposa les nobles battus cl humiliés à Courlrai : le moment était bon pour les faire payer *.

En 1303, pendant la crise, lorsque Nogarct eut accusé Boniface ( 12 mars), lorsque l'excommunication pouvait d’un moment à l’autre tomber sur la tête du roi, il promit tout ce qu'on voulut. Dans son ordonnance de réforme (fin mars), il s'engageait envers les nobles et prélats, h ne rien acquérir sur leurs terres ,0. Toutefois il y mettait encore une réserve qui annulait tout : « Sinon en cas qui touche notre droit royal » Dans la même ordonnance, se trouvait un règlement relatif au

impose aujourd'hui h l'étranger qui veut devenir Français; autorisation du prévdl ou maire , domicile étabji par l’aehat • pour raison de la bourgeoisie d'une maison dedenz an et jour, de la value de soixante sols parisis au moins; signification au seigneur drssoubs cui il iert partis; • résidence obligatoire de la Toussaint à la Saint-Jean, etc. Ord., I, 314.

1 Ord., I, p. 318... Quod bono mobilia rlericorum capi vel justiciari non possint... per justiciam secularem... Causa* onlinari.r prælalorum in parlia mentis tantummodo agitentur... nec ad scnescallos aui bailliros... liceatappcllare... Non impediantur a taillis... etc.

3 Hist. du Lang., I. XXVIII, c. 22, p. 72.

3 Baillivis... itijungimus... diocésains episcopis, et inquisitoribus... pareant, et intendant in hæreticorum iuvcsligatione , captione... coudemnato* sibi reliclos slatirn recipiant , indilate animadversione débita punieudoi... non obstantibus appellationibus. Ord.. I, p. 330, ann. I2D8.

4 Mandement adressé aux baillis de la Touraine et do Maine, pour leur commander le respect des ecclésiastiques. Lettres accordées aux évéques de Normandie contre les oppressions des baillis, vicomtes , etc. Ord., 1, 331, 334. Ordonnance semblable en faveur des églises de Languedoc, 8 mai 1302 , ibid., p. 340.

4 Contra usurarum voraginem... volumus ut débita quantum ad sortem primariam pletiariè persolvantur, qood vero ultra sortem fuerit legaliter penitus remittendo. Ord., I, 334.

* Niai prius per aliquem idoncum virum quem ad hoc spécialités deputarenmns... constatent, quoi! nos

sumus in bonâ saisinè pcrcipicndi... Ordonn., I, 338-

7 Signifiez A fous, par cri général, satisfaire mention de prélats ni de barons , c'est à savoir que toutes manières de gens apportent la moitié de leur vaissellement d'argent blanc. Ord.* I, 347.

» Nonttulli pmslali, abbales, priorrs,... inhibitinue nos l ré apretà... ab regno egredi... Noient e« igitur ob ipsarum absent i.im personarura bon a earum dissipari et potins ea cupieutes conservari... mandamus, etc. Ord., 1,340. L’irritation semble avoir été grande contre les prêtres ; le roi est obligé de défendre aux Normands de crier Haro sur les clercs. Ord., 1 , 348,

» Ord., 1,330; fin 1302.

■o Le roi déclare qu’en réformation de son royaume, il prend les églises sous sa protection, et entend les faire jouir de leurs franchises ou privilèges comme au temps de son aïeul saint Louis. Eu conséquence, s’il lui arrive de prononcer quelque saisie sur un prêtre , son bailli ne devra y procéder qu’après mure enquête, et la saisie ne dépassera jamais le taux de l'amende. Ou recherchera par tout le royaume les bonnes coutumes qui existaient au temps de saint Louis pour les rétablir. Si les prélats ou barons ont au parlement quelque affaire, ils seront traités honnêtement, expédiés promptement. Ord., 1, 337.

» Nisi in casu pertinente ad jus nostrum regiutn... Il ajoutait pourtant que le fief acquis ainsi par forfaiture serait dans l'an et jour remis hors sa main h une personne convenable qui desservit le fief. Mais il se réservait encore cette alternative : « Ou nous donnerons

parlement; parmi les privilèges, l'organisation du corpsqui devait détruire privilèges et privilègiés *.

Dans les années qui suivent, il laisse les évêques rentrer au parlement. Toulouse recouvra sa justice niuniripalc; les nobles d'Auvergne obtiennent qu'on respecte leurs justices , qu'on réprime les officiers du roi, etc. Enfin en 1306, lorsque l'émeute des monnaies force le roi de se réfugier au Temple, ne comptant plus sur les bourgeois, il rend aux nobles le gage de bataille, la preuve par duel, au défaut de témoins *.

La grande affaire des templiers (1308-9) le força encore à lâcher la main. 11 renouvela les promesses de 1303, régla la comptabilité des baillis, s'engagea à ne plus taxer les cerisiers des nobles , mil ordre aux violences des seigneurs, promit aux Parisiens de modérer son droit de prise et de pourvoirie, aux Bretons de faire de la bonne monnaie, aux Poitevins d'abattre les fours des faux monnayeurs.

Il confirma les privilèges de Rouen. Tout à coup charitable et aumônier, jl voulait employer le droit de chambcllngc à marier de pauvres filles nobles; il donnait libéralement aux hôpitaux les pailles dont on jonchait les logis royaux dans ses fréquents voyages.

L'hypocrisie de ce gouvernement n'est en rien plus remarquable que dans les affaires des monnaies. Il est curieux de suivre d'année en année les mensonges , les tergiversations du royal faux

au maître du fief récompense suffisante et raisonnable. • Ord., 1,358.

La plus grande partie de cette ordonnance de réforme concerne les baillis et autres officiers royaux, et tend k prévenir les abus de pouvoir. Nommés par le grand conseil (14), ils ne pourront faire partie de cette assemblée (16). Ils ne pourront avoir pour prévôts ou lieutenants, leurs parents ou alliés, ni remplir cette charge dans le lieu de leur naissance (27), ni s'attacher par mariage ou achat d'immeubles au pays de leur juridiction, mesure de garantie imitée des Romains, mais étendue aux enfants , scrurs , nièces et neveux des olficicrs royaux (50-51). L'ordonnance réglait le temps de leurs assises (90). dont chacune, en finissant, devait préciser le commrnccmrnt de la suivante; elle posait les limites de leur ressort entre eux (00) , de leur compétence entre les justices des prélats et des barons , (25), et les limites de leurs pouvoirs sur leurs justiciables. Ils ne pouvaient tenir aucun en prison pour dettes, à moins qu'il n*y ait sur lui contrainte par corp»f par lettres passées sous le seel royal (52). La même ordonnance leur défendait de recevoir k titre de don ou de prêt (40-43) ui pour eux ni pour leurs enfants (41) ( ils ne pourront recevoir de vin , nisi iu barillis, j seu boulellis vel potis), et ils ne pourront veudre le surplus; ni donner rien aux membres du grand conseil , leurs juges (44) , ni prendre des baillis inférieurs leurs comptables (48). La uomiuaLiou k ces charges

DE FRANCE

monnayeur. En 1293, il avertit le peuple qu'il va faire une monnaie « où il manquera peut-être quelque chose pour le titre ou le poids, mais qu'il dédommagera ceux qui en prendront; sa chère épouse, la reine Jeanne de Navarre, veut bien qu’on y affecte les revenus de la Normandie s. » En 1305. il fait crier par les rues à son de trompe, que sa nouvelle monnaie est aussi bonne que celle de saint Louis 4. Il avait ordonné plusieurs fois aux monnayeurs de tenir secrètes les falsifications. Plus tard, il fait entendre que ses monnaies ont été altérées par d'autres , et ordonne de détruire les fours où l'on avait fait de la fausse monnaie En 1310 et 1311, craignant la comparaison des monnaies étrangères, il en défend l'importation *. En 1311, il défend de peser ou d’essayer les monnaies royales 7.

Nul doute qu’en tout ceci le roi ne fût convaincu de son droit, qu’il ne considérât comme un attribut de sa toute- puissance . d’augmenter à volonté la valeur des monnaies. Le comique, c’est de voir celle toute-puissance, cette divinité, obligée de ruser avec la méfiance du peuple; la religion naissante de la royauté a déjà ses incrédules.

Enfin la royauté elle-même semble douter de soi. Cette fière puissance, ayant été au bout de la violence et de la ruse, fait un aveu implicite de sa faiblesse ; elle en appelle à la liberté. On a vu quelles paroles hardies le roi se fil adresser et dans la

devait se faire par eux avec les plus grandes précautions (50) ; le roi continue à en exclure 1rs clercs; il met ceux-ci en assez mauvaise compagnie : Non clerici, non usurarii , non infâmes , nec suapecti circa oppresaiones subjectorum (19). Ord., I, 357-307.

1 Nul doute que le parlement ne remonte plus haut. Ou en trouve la première trace dans l'ordonnance, dite testament de Philippe-Auguste (1 190). Voyez l’important mémoire de M. Kl im rat h Sur les Olim et sur le Parlement. t'oy. aussi une dissertation ms. sur l'origine du parlement (Arcluret du royaume). L’auteur anonyme, qui peut-être écrivait sous le chancelier Mnupeou , partage l'opinion de X. Klimratli. Si pourtant l'on considère l'importance toute nouvelle que le parlement prit sous Philippe le Bel, on ne s'étonnera pas que la plupart des historiens l'cn aient nommé le fondateur.

* Ann. 1304. Ord., 1 , 547. Cette ordonnance parait être la mise h exécution de l’art. 02 de l’édit que noos venons d'analyser. C'est le règlement d'administration

1 qui complète la loi.

* Nos autem Johanna impertimus assensum. Ord., I,

* Ord., 1,429.

* Ord. ,1,451.

* Que nul ne recbace, ne face recbacier, ne trébucher, ne rcqueure nulle mounoye quele qu'ele soit de nosLrc coing. 20 janvier 1310, Ord., 1, 475.

7 Ord., 1,481, lOmai 1311.

IJ VUE \. - SUITE UK PHILIPPE LE BEL. SES TROIS FILS. 1314-1328. - PROCÈS. 441)

fameuse Supplique du pueble de France, cl dans le discours des députés des états de 1508. Hais rien n’est plus remarquable, que les termes de l’ordonnance par laquelle il confirme l'affranchissement des serfs du Valois, accordé par son frère : ‘ Attendu que toute créature humaine qui est formée à l'image nostre Seigneur, doie généralement estre franche par droit naturel , et en aucuns pays de cette naturelle liberté ou franchise , par le joug de la servitude qui tant est haineuse, soit si cffaciée et obscurcie que les hommes et les famés qui habitent èz lieux et pays dessusditz, en leur vivant sont réputés ainsi comme morts, et à la tin de leur douloureuse et chétive vie, si estroitement liés et demenés, que des biens que Dieu leur a prcslé cri cest siècle, ils ne peuvent en leur darnière volonté, disposer ne ordener *... »

Ces paroles devaient sonner mal aux oreilles féodales. Elles semblaient un réquisitoire contre le servage, contre la tyrannie des seigneurs. La plainte qui jamais n’avait osé s’élever , pas même à voix basse, voilà qu’elle éclatait et tombait d’en haut comme une condamnation. Le roi étant venu à bout de tous ses ennemis, avec l’aide des seigneurs, ne gardait plus de ménagement pour ceux-ci. Le 13 juin 1313, il leur défendit de faire aucune monnaie jusqu'à ce qu'ils eussent lettres du roi qui les y autorisassent 7.

Celte ordonnance combla la mesure. Quelque terreur que dût inspirer le roi après l’affaire du Temple, les grands se décidèrent à risquer tout et a prendre un parti. La plupart des seigneurs du Nord et de l’Est (Picardie, Artois, Ponlbicii. Bourgogne et Forez), formèrent une confédération contre le roi : *i A tous ceux qui verront, orront ( ouïront ) ces présentes lettres, li nobles et li communs de Champagne, pour nous, pour les pays de Vcrmandois et pour nos alliés et adjoints étant dedans les points du royaume de France; salut. Sachent luis que comme très - excellent et très -puissant prince, notre très -cher et redouté sire, Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France, ait fait et relevé plusieurs tailles, subventions, exactions non deus, changement de monrioyes, et plusieursaullres choses qui ont été faites , par quoi li nobles et li communs ont été moult grévés , appauvris... Et il

1 Ord., 111, 387, ano. 1311.

1 Ord., I, p. 5-22, art. 14.

8 Bnuloinvi liera , Lettres sur les anciens parlements, 1. 111, p. 20, 81.

4 Que le Roi pourchace par devers ses BArons que ils se sueffrent de faire ouvrer jusques à onze ans , car autrement il ne puet pas remplir son pueble de bonne monnoie , ne son royaume. Et furent h accort que li

j n'apert pas qu’ils soient tournez en l'honneur et proutil du roy ne dou royalmc , ne en deffesion j dou proutit commun. Desquels griefs nous avons ; plusieurs fois requis et supplié humblement et dé- | vnlemcnl ledit sire li roy. que ces choses vnulist défgircct délaisser; dequoy rien n’en ha fait. Elencore en cette présente année courant, par l'an 1314, lidit nos sire le roy ha fait impositions non deuement, sur li nobles et li communs du royalme, et sub- ! veillions lesquelles il s’est efforcé de lever; laquelle ! chose ne pouvons souffrir ne soutenir en bonne conscience, car ainsi perdrions nos honneurs, i franchises et liberté ; et nous et cis qui après nous verront (viendront),.. Avons juré et promis par nos serments, leaument et en lionne foy, par (/tour)

! nous et nos hoirs aux comtés d’Auxerre et de Tonnerre, aux nobles et aux communs desdils comtés, j leurs alliés et adjoints, que nos, en la subvention de la présente année, cl tous autres griefs et novel- Iclés non deuement faites et à faire, au temps ! présent et avenir, que li roi de France, nos sires, ou aultre, lor voudront faire, lor aiderions, et secourerons à nos propre coustes et despens1 * 3 4... »

Cet acte semblerait une réponse aux dangereuses parole9 du roi sur le servage. Le roi dénonçait les seigneurs, ceux-ci le roi. Les deux forces qui s’étaient unies pour dépouiller l’Église, s’accusaient maintenant l’une l'autre par-devant le peuple, qui n’existait pas encore comme peuple, et qui ne pouvait répondre.

Le roi, sans défense contre cette confédération, s'adressa aux villes. Il appela leurs députés à venir aviser avec lui sur le fait des monnaies (1314). Ces ; députés, dociles aux influences royales, demandè- [ relit que le roi empêchât pendant onse ans les barons I de faire de la monnaie, pour en fabriquer lui-méme j de bonne, sur laquelle il ne gagnerait rien *.

Philippe le Bel meurt au milieu de celle crise | [1314]. L’avéneinent de son fils, Louis A, si bien nommé Hutin (désordre, vacarme), est une réaction i violente de l'esprit féodal, local, provincial, qui j veut briser l’unité faible encore , une demande de i démembrement , une réclamation du chaos *.

Le duc de Bretagne veut juger sans appel, l'échi- ! quier de Rouen sans appel. Amiens ne veut plus que les sergents du roi fassent d'ajournement chez les

| Bois Joint tant en or, en argent que il n'y preiguc nul profit. Ord., I, 548-540. Cependant on reuenntra tant de résistance de la part des barons et des prélats intéressés qu'il fallut se contenter de leur prescrire l'aloi , In poids et la marque de leurs monnaies. Leblanc, p. 229.

5 Voyez comme le Continuateur de Nangis change de langage tout à coup, comme il devient hardi, comme I il elfve la vo’x. Fol. GP-70,

HISTOIUK DE FRANCE.

seigneurs, ni que les prévôts tirent aucun prisonnier de leurs mains, Bourgogne cl Nevcrs exigent que le roi respecte la justice féodale, qu’il n’aflige plus scs pannonccaux aux tours, aux barrières des seigneurs

La demande commune des barons, c’cst que le roi n’ait plus de rapport avec leurs hommes. Les nobles de Bourgogne se chargent de punir euxméme leurs officiers. La Champagne et le. Vermandois interdisent au roi de faire assigner les vassaux inferieurs *.

Les provinces les plus éloignées l’une de l’autre, le Périgord . Mmes cl In Champagne, s’aceordcnl pour se plaindre de ce que le roi veut taxer les cerisiers des nobles 5.

Amiens voudrait que les baillis ne tissent ni emprisonnement. ni saisie , qu’apres condamnation. Bourgogne. Amiens, Champagne, demandent unanimement le rétablissement du gage de bataille, du combat judiciaire 4.

Le roi n’acquerra plus ni fief, ni avoueric. sur les terres des seigneurs, en Bourgogne, Tours cl Nevcrs. non plus qu’en Champagne (sauf les cas de succession ou de confiscation)6.

I.c jeune roi octroie cl signe tout. Il y a seulement trois points où il hésite et veut ajourner. Les seigneurs de Bourgogne réclament contre le roi la juridiction sur les rivières, les chemins et tes lieux consacrés. Ceux de Champagne doutent que le roi ait le droit de les mener à la guerre hors de leur province. Ceux d’Amiens, avec la violence picarde, requièrent sansdétour, que tous les gentilshommes \ puissent guerroyer les uns aux autres , ne donner trêves . mais chevaucher, aller, venir et estre à arme en guerre et forfttirr les uns aux autres... A ces demandes insolentes et absurdes, le roi répond seulement : « Nous fêtons voir les registres de monseigneur saint Loys et bailler ausdils nobles deus bonnes personnes , tiels comme il nous nommerons de nostre conseil, pour savoir et enquérir diligemment la vérité dudit article *... »

* Ord., 1, 551 cl 592, 561-557 et 025*572.

» Ord., I, 559, 8®; 574, 5®; 551, 2".

« Ord., I, 562,2®.

4 Nous voulions et octroyons que en cas de murtre , de larrecin , de rapt , de trahison et de robcric gage de bataille soit ouvert , se 1rs cas ne pouvoienl estre prouves par tesmoings. Ord., 1 , 597. Et quant au gage «le bataille, nous voulions que il en usent, si corne l’en fesoit anciennement. Ibid. 558.

6 Le quart article qui-est tiel. Item , que le Roy n'acfjuierc , ne ne s’accroisse es baronnies et ehaxlelleniet , ès fies et rière-fies desdils nobles et religieux f ee n’est de leur volonté , nous leur octroyons.

6 Ord., I. 572 (31); 570 (15); 564 (6).

La réponse était assez adroite. Ils demandaient tous qu’on revint aux bonnes coutumes de saint Louis ; ils oubliaient que saint Louis s’était efforcé d’cmpéclicr les guerres privées. Mais par ce nom de saint F. nuis ils n'enlcndaicnl autre chose que la \ icilic indépendance féodale , le contraire du gouvernement quasi-légal, vénal cl tracassicr de Philippe le Bel.

Les grands détruisaient pièce à pièce tout ce gouvernement du feu roi. Mais ils ne le croyaient pas mort tant qu’ils u’avaient pas fait périr son Aller ego, son maire du palais . Enguerrand de Marigni , qui dans les dernières années avait etc coadjuteur et recteur du royaume, qui s’était laissé dresser une statue au Palais à côté de celle du roi. Sou vrai nom était le Portier; mais il acheta avec une terre le nom de Marigni. Ce Normand, personnage gracieux et cauteleux 7, mais apparemment non moins silencieux que son maître, n’a point laissé d’acte; il semble qu’il n’ait écrit ni parlé. Il fil condamner les templiers par son frère qu'il avait fait tout exprès archevêque de Sens. Il cul sans doute la part principale aux affaires du roi avec les papes; mais il s'y prit si bien qu’il passa pour avoir laissé Clément V échapper de Poitiers*. Le pape lui en sut gré probablement; et d’autre part, il put faire croire au roi que le pape lui serait plus utile à Avignon, dans une apparente indépendance, que dans une captivité qui eût révolté le monde chrétien 9.

Ce fut au Temple, au lieu même où Marigni avait installé son maître pour dépouiller les templiers, que le jeune roi Louis vint entendre l’accusation solennelle portée contre Marigni l0. L’accusateur était le frère de Philippe le Bel, ce violent Charles de Valois, homme remuant et médiocre, qui se portait pour chef des barons. Né si près du trône de France, il avait couru toute la chrétienté pour en trouver un autre, tandis qu’un petit chevalier de Normandie régnait à côté de Philippe le Bel. Il ne faut pas s’étonner s’il était enragé d’envie.

7 Graliosus , cautus et sapiens, f.ont. G. de Nangis , p. 69. L'oy. aussi Dupuy, Preuves du DifT., p. 45; et Bern. Guidonis vita Clem. A’, Baluze, p. 82.

H Ses ennemis l’en accusèrent. L'oy. Paul ftmile. — On disait encore qu'il avait , pour de l’argent, procuré une trêve au comte de Flandre. Oudegherst,ann. 1313, folio 239.

9 Ceci fait penser k la manière dont Thémistocle sut sa ménager les deux partis, avant la bataille de Salaminc. L’oy. Hcrotlnie.

10 Coutin. G. de Nangis , p. 69. Les modernes ont ajouté beaucoup de circonstances sur la rupture de Charles de Valois et «le Marigni, un démenti, nn soufflet . etc.

LIVRE V. — SUITE 1)E PHILIPPE LE BEL. SES TROIS FILS. 1314-13*8. - PROCÈS. 481

Il n'eùl pas clé difficile à Marigni de se défendre, si l'on eût voulu l'entendre. Il n’avait rien fait, sinon d’élre la pensée, la conscience de Philippe le Bel. C’était, pour le jeune roi, comme s’il eût jugé l’âme de son père. Aussi voulait-il seulement éloigner Marigni, le reléguer dans l’Ile de Chypre, et le rappeler plus lard. Pour le perdre, il fallut que Charles de Valois eût recours à la grande accusation du temps, donL personne ne se tirait. On découvrit, ou l’on supposa, que la femme ou la sœur de Marigni, pour provoquer sa délivrance, ou malélicier le roi , avait fait faire par un Jacques de Lor , certaines petites figures : « Ledit Jacques, jeté en prison , se pend de désespoir , cl ensuite sa femme et les sœurs d’Enguerrand sont mises en prison; et Knguerrand lui-même, juge en présence des chevaliers, est pendu à Paris au gibet des voleurs. Cependant il ne reconnut rien des susdits maléfices, et dit seulement que pour les exactions et les altérations de monnaie, il n’eu avait point été le seul auteur... C'est pourquoi sa mort, dont beaucoup ne conçurent point entièrement les causes , fut matière à grande admiration et stupeur. )»

u Pierre de Latiliy, évêque de Chàlons, soupçonné de la mort du roi de France Philippe et de son prédécesseur, fut par ordre du roi retenu en prison au nom de l’archevêque de Reims. Raoul de Presles, avocat general (advocatus præcipuus) au parlement, également suspect cl retenu pour semblable soupçon, fut enfermé dans la prison de Sainte- Geneviève à Paris, et torturé par divers supplices. Comme on ne pouvait arracher de sa bouche aucun aveu sur les crimes dont ou le chargeait, quoiqu’il eût enduré les tourments les plus divers et les plus douloureux, on finit par le laisser aller; grande partie de scs biens tant meubles qu'immeubles ayant été ou donnés, ou perdus, ou pillés *. »

Ce n’était rien d’avoir pendu Marigni, emprisonné Raoul de Presles, ruiné Nogarcl, comme ils firent plus lard. Le légiste était plus vivace que les barons ne supposaient. Marigni renaît à chaque règne , et toujours on le tue en vain. Le vieux système, ébranle par secousses , écrase chaque fois un ennemi. Il n’en c'St pas plus fort. Toute l’histoire

1 11 y cul trois Raoul de Presles ; le premier qui déposa en 1509 contre les templiers, fut implique dans l'affaire de Pierre de Latiliy, et recouvra la liberté eu perdant ses biens. Louis llutin en eut des remords ; par son testament, il ordonna qu’on lui rendit comme de rutton tout ce qu'on lui avait pris. Philippe le Long et Charles le Bel l’anoblirent pour ses bous services. Le second Raoul n’est connu que par un faux . et aussi

de ce temps est dans le combat à mort du légiste et du baron.

Chaque avènement sc présente comme une restauration des bons vieux us de saint Louis, comme une expiation du règne passé. Le nouveau roi , compagnon et ami des princes et des barons, commence comme premier baron , comme bon et rude justicier, à faire pendre les meilleurs serviteurs de son prédécesseur. Une grande potence est dressée; le peuple y suit de ses huées l'homme du peuple, rhomine du roi , le pauvre roi roturier qui porte à chaque règne les péchés de la royauté. Après saint Louis, le barhier la Brosse; après Philippe le Bel, Marigni; après Philippe le Long, Gérard Guecte; après Charles le Bel, le trésorier Rcmy... Il meurt illégalement, mais non injustement. Il meurt souille des violences d’un système imparfait où le mal domine encore le bien. Mais I en mourant, il laisse à la royauté qui le frappe scs instruments de puissance, au peuple qui le maudit des institutions d’ordre et de paix.

Peu d’années s'étaient écoulées, que le corps de Marigni fut respectueusement descendu de Montfaucon et reçut la sépulture chrétienne. Louis le Hulin légua dix mille livres aux fils de Marigni. Charles de Valois , dans sa dernière maladie , crut devoir, pour le bien de son âme, réhabiliter sa victime. Il fit distribuer de grandes aumônes, en recommandant de dire aux pauvres : Priez l)icu pour Monseigneur Knguerrand de Marigni, et pour | Monseigneur Charles de Valois a. n

La meilleure vengeance de Marigni , c’est que la royauté, si forte sous lui, tomba après lui dans la plus déplorable faiblesse. Louis le llutin, ayant 1 besoin d’argent pour la guerre de Flandre, traita ' comme d’égal à égal avec la ville de Paris. Les I nobles de Champagne et de Picardie sc hâtèrent de profiler du droit de guerre privée qu’ils venaient de reconquérir , et firent la guerre à la comtesse d'Artois, sans s’inquiéter du jugement du roi qui ; lui avait adjugé ce fief. Tous les barons s'étaient remis à battre monnaie. Charles de Valois, l'oncle ; du roi, leur en donnait l'exemple. Mais au lieu j d'en frapper seulement pour leurs terres, confori niémenl aux ordonnances de Philippe le Hardi et | de Philippe le Bel , ils faisaient la fausse monnaie

| par un bâtard qu'il eut en prison. Ce bâtard est le plus . illustre des Raoul. En I5G5, il sc fil connaître de Char- | les Y par une allégorie, intitulée la Musc. Il fut charge i par ce prince de traduire la Cité de Dieu, et parait n’avoir pas été étranger à la composition du Songe du i Vcrgicr.

3 Contiu. G. de Nangis , anno 1325 , p. 84. Orale pro Domino Ingéra lino...

en grand et lui donnaient cours par tout le royaume

Il fallut bien alors que le roi se réveillât et revint au gouvernement de Marigui cl de Philippe le Bel. Il décria les monnaies des barons (19 novembre 1 5 ISS) et ordonna qu'elles n’auraient cours que chez eux a. Il fixa les rapports de la monnaie royale avec treize monnaies différentes que trente et un évéques ou barons avaient droit de frapper sur leurs terres *. Quatre-vingts seigneurs avaient eu ce droit du temps de saint Louis.

Le jeune roi féodal, humanisé par le besoin d'argent, ne dédaigna pas de traiter avec les serfs cl avec les juifs. La fameuse ordonnance de Louis llutin, pour l'affranchissement des serfs de ses domaines, est entièrement conforme à celle de Philippe le Bel pour le Valois, que nous avons citée. » Comme selon le droit de nature chacun doit naislrc franc; et par aucuns usages et coustumes, qui de grant ancienneté ont esté entroduites et gardées jusques cy en nostre royaume, cl par avanturc pour le meffel de leurs prédécesseurs , moult de personnes de nostre commun pueple, soient cnchciies en lien de servitudes eide diverses conditions, qui moult nous desplatt : Nous considérants que nostre royaume est dit, et nomme le royaume des Francs, et voulants que la chose en vérité soit accordant au nom , et que la condition des gents amende de nous et la vende de nostre nouvel gouvernement; par délibération de nostre grant conseil avons ordené et ordenons, que generaument. par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à franchises , et à tous ceus qui de origine, ou ancienneté , ou de nouvel par mariage, ou par résidence de lieus de serve condition , sont cnchciies, ou pourroient eschoir ou lien de servitudes, franchise soit donnée à bonnes et convenables conditions 1 * 3 4 *. »

Il est curieux de voir le fils de Philippe le Bd vanter aux serfs la liberté. Mais c'est peine perdue. Le marchand a beau enfler la voix et grossir le mérite d<f sa marchandise , les pauvres serfs n’en veulent pas. Ils étaient trop pauvres, trop humbles, irop courbés vers la terre. S'ils avaienlenfoui dans cette terre quelque mauvaise pièce de monnaie, iis n'avaient garde de l’cn tirer pour acheter un parchemin. En vain le roi se fâche de les voir méconnaître une telle grâce. Il finit par ordonner aux commissaires, chargés de l'affranchissement, d’estimer les biens des serfs qui aimeraient mieux «demeurer en la chétivité de servitude, » elles taxent « si suffisamment cl si grandement, comme la condition et richesse des personnes pourront lionnemenl souffrir et la nécessité de uotre guerre le requiert. »

C’est toutefois un grand spectacle de voir prononcer du haut du trône la proclamation du droit imprescriptible de tout homme à la libcrLé. Les serfs n'achèlenl pas, mais ils sc souviendront et de cette leçon royale, cl du dangereux appel qu'elle contient contre les seigneurs *.

Le règne court et obscur de Philippe le Long n’est guère moins important pour le droit public de la France que celui même de Philippe le Bel.

D'abord sou avènement à la couronne tranche une grande question. Louis Hulin laissant sa femme enceinte , son frère Philippe est régent et curateur au ventre. L’enfant meurt en naissant, Philippe se fait roi au préjudice d’une fille de son frère. La chose semblait d’aulaul plus surprenante que Philippe le Bel avait soutenu le droit des femmes dans les successions de Franche-Comté et d’Artois. Les barons auraient voulu que les filles fussent exclues des fiefs et qu’elles succédassent à la couronne de France; leur chef, Charles de Valois, favorisait sa petite-nièce contre Philippe son neveu 6.

Philippe assembla les étals, et gagna sa cause,

1 Et cucurrit.,. Contiu. G. de Naugis , p. 71.

3 Nous qui avons oie la grande complainte de nostre pueble du royaume de France , qui nous a montré comment par les monoics faites hors «le nostre royaume et contrefaites h nos coings, et aus coings de nos barons, et par les monoics aussi de nosdits barons lesquelles mouoies toutes ne sont pas du poids de la loy ue du coing anciens ne convenables, nos subgiez et nostre pncblc sont domagiés en moult de manières et deceuz souvent grossement... Ordeuous, etc. Ord., I, GOO-6.

3 Ord., I, GIS et suiv.

* Ord., I, p. 583.

3 A la fin de son règne si court, Louis semble devenu l'ennemi des barons. Jamais Philippe le Bel ne leur Ut réponse plus sèche et , ce semble , plus dérisoire que

celle de sou tils aux nobles de Champagne ( I -* décem-

bre 1315). Ils demandaient qu'on leur expliquât ce mot vague de Caa royaux , au moyen duquel les juges du roi appelaient i eux toute affaire qu'ils voulaient. Le roi répond : « Nous les avons éclaircis en cette raa-

• nière. C'est assavoir.que la Royal Majesté est euteu- » due , ès cas qui de droit , ou de ancienne coutume .

• puent et doient appartenir à souverain Prince et à

• nul autre. * Ord., I, 600.

6 Contiu. G. de Nangis , p. 73. — • N’étant revenu â Paris qu'un mois après la mort de Louis X , il trouva son oncle, le comte de Valois, i la tète d’un parti prêt à lui disputer la régence. La bourgeoisie de Paris prit les armes sous la conduite de Gaucher de ChAtillon , et chassa les soldats du comte de Valois, qui s’étaient déjà emparés du Louvre. • Félibien , llist. de Paris, 1 , 535, i d'après la Chronique du Flandre.

LIVRE V. — SUITE DE PHILIPPE LE BEL. SES TROIS FILS. 1314-1588. — PROCÈS. 433

qui au fond était bonne , par des raisons absurdes.

Il allégua en sa faveur la vieille loi allemande des Francs qui excluait les filles de la terne salique. Il soutint que la couronne de France était un trop y noble fief pour tomber en quenouille , argument

f féodal dont l’effet fut pourtant de ruiner la féodalité. Tandis que Te progrès de l'équité civile, l'introduction du droit romain, ouvraient les successions aux filles , que les fiefs devenaient féminins et passaient de famille en famille , la couronne ne sortit point de la même maison, immuable au milieu de la mobilité universelle. La maison de France recevait du dehors la femme, l'élément mobile et variable, mais elle conservait dans la série des milles l'élément fixe de la famille, l’identité du Paterfamilias. La femme change de nom et de pénates. L'homme habitant la demeure des aïeux , reproduisant leur nom , est porté à suivre leurs errements. Ccttre transmission invariable de la couronne dans la ligne masculine a donné plus de suite à la politique de nos rois ; elle a balancé utilement la légèreté de notre oublieuse nation.

En repoussant ainsi le droit des filles au moment même où il triomphait peu à peu dans les fiefs , la couronne prenait ce caractère, de recevoir toujours [ sans donner jamais. A la même époque , une révocation hardie de toute donation depuis saint Louis1, semble contenir le principe de l’inaliénabilitc du domaine. Malheureusement l'esprit féodal qui reprit force sous les Valois à la faveur des guerres , provoqua de funestes créations d'apanages, et fonda au profit des branches diverses de la famille royale, une féodalité princière aussi embarrassante pour Charles VI et Louis XI, que l’autre l’avait été pour Philippe le Bel.

Cette succession contestée, cette malveillance des seigneurs, jette Philippe le Long dans les voies de Philippe le Bel. 11 flatte les villes , Paris, l’université surtout, la grande puissance de Paris. Il sc fait jurer fidélité par les nobles, en présence des

1 Le roi révoque spécialement les dous faits à Guillaume Flotte, Nogaret, Plasian et quelques autres. Ord.,

* Sagistris universilatis civitatis ipsius hoc ipsum UDanimiter approbantibus. Contin. Guill. de Nangis, p. 79.

5 Ord., I, p. 635 et sq.

* • Le roi avait commencé & régler qu'on ne ae servirait dans soo royaume que d'une mesure uniforme pour le vin, le blé et toutes marchandises; mais prévenu par une maladie, il ne put accomplir l'oeuvre qu'il avait commencée. Ledit roi proposa aussi que, dans tout le royaume , tontes les monnaies fussent réduites j à une seule ; et comme l'exécution d’un si grand projet | exigeait de grands frais , séduit, dit-on , par de faux 3. N l<. Il LL LT.

tuait res de l'université qui approuvent *. Il veut que ses bonnes villes soient garnies d'armeures ; que les bourgeois aient des armes en lieu sür; il leur nomme un capitaine en chaque baillie ou contrée (1316, 12 mars)®. Senlis, Amiens et le Vermandois, Caen, Rouen, Gisors, le Cotentin et le pays de Caux, Orléans, Sens et Troyes, sont spécialement désignes.

Philippe le Long aurait voulu (dans un but, il est vrai, fiscal) établir l’uniformité de mesures et de monnaies; mais ce grand pas ne pouvait sc faire encore 4.

Il fait quelques efforts pour régulariser un peu la comptabilité. Les receveurs doivent, toute dépense payée, envoyer le reste au Trésor du roi, mais secrètement , et sans que personne sache l’heure ni le jour. Les baillis et sénéchaux doivent venir compter tous les ans à Paris. Les trésoriers compteront deux fois l’année. L'on spécifiera en quelle , monnaie se font les payements. Les jugeurs des comptes jugeront de suite... Et le roi saura combien il a à recevoir b.

Parmi les règlements de finance, nous trouvons cet article : « Tous gages des chastiaux qui ne sont en frontière , cessent du tout des-ores-en-avant *. »

; Ce mot contient un fait immense. La paix intérieure commence pour la France, au moins jusqu’aux guerres des Anglais.

La garantie de celte paix intérieure , c’est l'organisation d’un fort pouvoir judiciaire. Le parlement sc constitue. Une ordonnance détermine dans quelle proportion les clercs et les laïques doivent y entrer; la majorité est assurée aux laïques7. Quant aux conseillers étrangers au corps cl appelés temporairement, Philippe le Long répète l'exclusion déjà prononcée , contre les prélats , par Philippe le Bel : « Il n’aura nulz Prélax députez en Parlement, carie Roy fait conscience de eus empeschier ou gouvernement de leurs experiluautez 8. »

Si l'on veut savoir avec quelle vigueur agissait

conseils, il avait résolu d'extorquer de tous ses sujets la cinquième partie de leur bien. Il envoya donc pour cette affaire des députés en différents pays; mais les prélats et les grands , qui avaient depuis longtemps le droit de faire différentes monnaies, selon les diversités des lieux et l'exigence des hommes , ainsi que les coinmunautés des bonnes villes du royaume, n'ayant pas consenti à ce projet , les députés revinrent vers leur maître sans avoir réussi dans leur négociation. » Cont. G. de Nangis, 79.

* Ord.,I, 713-4, 629,659.

« Ord., I, p. 060(27).

7 Ord., I, 728-731.

« Ord., 1,702.

i'Si

le parlement de Paris, il faut lire, dans le Continuateur de Nangis, l'histoire de Jordan de Lille, « seigneur gascon fameux par sa haute naissance, niais ignoble par ses brigandages... » Il n'en avait pas moins obtenu la nièce du pape, et par le pape le pardon du roi. Il n'en usa que n pour accumuler les crimes, meurtres et viols , nourrissant des bandes d'assassins, ami des brigands, rebelle au roi. Il aurait peut-être échappé encore. Un homme du roi était venu le trouver ; il le tua du bâton même où il portait les armes du roi, insigne de son ministère. Appelé eu jugement, il vint à Paris suivi d’un brillant cortège de comtes et de barons des plus nobles d'Aquitaine... Il n'en fut pas moins jeté dans les prisons du Châtelet , condamné à mort par les Maîtres du parlement, et, la veille de la Trinité , traîné à la queue des chevaux et pendu au commun patibulaire '. »

Le parlement qui défend si vigoureusement l'honneur du roi, est lui-méme un vrai roi sous le rapport judiciaire. Il porte le costume royal , la longue robe, la pourpre et l’hermine. Ce n'est pas, comme il semble, l’ombre, l'effigie du roi ; c’est plutôt sa pensée , sa volonté constante , immuable et vraiment royale. Le roi veut que la justice suive son cours : « Non coulrestant toutes concessions , ordonnances , et lettres royaux à ce contraire. <> Ainsi le roi se défie du roi, il se reconnaît mieux en son parlement qu’en lui-méme. Il distingue en lui un double caractère ; il se sent roi , et il se sent homme , et le roi ordonne de désobéir à l'homme. Rcl aveu de l'Homo duplex, inconséquence respectable et vraiment humaine, qui renferme tout le mystère de notre vieille monarchie.

Beaucoup de textes d’ordonnances en ce sens honorent la sagesse des conseillers qui les dictèrent. Le roi cherche à mettre une barrière à sa libéralité. Il exprime la crainte que l’on n'arrache des dons excessifs à sa faiblesse, à son inattention; que pendant qu’il dort ou repose , le privilège et l'usurpation ne soient que trop bien éveillés *.

Ainsi , en 1318, il parle de certains droits féodaux : « ... lesquels on nous demande souvent, et sont de plus grande valeur que nous ne croyons, nous devons être avisés, si quelqu’un nous les demande *. »

1 Contin. G. de Xang., nnno 1333 , p. 80.

1 * dans ma Symbolique du droit, la méridienne du roi.

* Ord., I, p. (161 (39).

* Ord., 1,713 (9).

5 Ord., 1 , 600.

* Que pour les dons oulragens qui ont esté faix ça en arrières , par nos prédécesseurs , li domaine dou

Ailleurs, il recommande aux receveurs de n'avertir personne des recettes extraordinaires , ou « aventures qui nous échoiront, à ce que nous ne puissions être requis de tes donner 4. »

Ces aveux de faiblesse et d’ignorance que les conseillers du roi lui faisaient faire, pour être si naïfs, n’en sont pas moins respectables. Il semble que la royauté nouvelle , devenue tout d’un coup la Providence d’un peuple, sente la disproportion de ses moyens et de ses devoirs. Ce contraste se marque d’une manière bizarre dans l'ordonnance de Philippe le Long : Sur le gouvernement de son hostel et le bien de son royaume. Il établit d’abord dans un noble préambule que Messirc Dieu a institué les rois sur la terre , pour que, bien ordonnés en leurs personnes , iis ordonnent et gouvernent dûment leur royaume. Il annonce ensuite qu’il entend la messe tous les malins , et défend qu’on l'interrompe pendant la messe pour lui présenter des requêtes. Nulle personne ne pourra lui parler à la chapelle : « Si ce o’estoit notre confesseur, lequel pourra parler à nous des choses qui toucheront notre conscience *. » Il pourvoit ensuite à la garde de sa personne royale : « Que nulle personne mescongüc, ne garçon de petit estât, ne entrent en notre garde-robe , ne mettent main , ne soient k nostre lit faire, et qu’on n’i soffre mettre draps eslrangers. >» La terreur des empoisonnements et des maléfices est un trait de cette époque.

Après ces détails de ménage, viennent des règlements sur le conseil, le trésor, le domaine, etc. L’État apparaît ici comme un simple apanage royal, le royaume comme un accessoire de V Hostel $. — On sent partout la petite sagesse des gens du roi . cette honnêteté bourgeoise, exacte et scrupuleuse dans le menu, flexible dans le grand. Nul doute que cette ordonnance ne nous donne l’idéal de la royauté, selon les gens de robe, le modèle qu’ils présentaient an roi féodal pour en faire un vrai roi comme ils le concevaient.

Ces essais estimables d’ordre et de gouvernement ne changeaient rien aux souffrances du peuple. Sous Louis Hutiu, une horrible mortalité avait enlevé , dit-on , le tiers de la population du Nord7. La guerre de Flaudre avait épuisé les dernières ressources du pays. En 1320, il fallut bien finir

Royaume sont moult apetitié. Noua qui désirons moult l'accroissement et le bon estât de notre Royaume cl de nos subgiez, nous entendons dores en avant garder de tels dons , au plus que nous pourrons bonement, et défendons que nul ne nous ose faire supplication de faire dons â héritage, se ce n'est en la présence de notre grant conseil. Ord., I, 670 (0).

7 Cont. G. de Nang., p. 71 .

LIVRE V. — SUITE DE PHILIPPE LE BEL. SES TROIS FILS. 1514-1528. - PROCÈS. 455

celle guerre. La France avait assez à faire chez elle. I/excès delà misère exaltant les esprits, un grand mouvement avait lieu dans le peuple. Comme au temps de saint Louis, une foule de pauvres gens, de paysans, de bergers ou paetoureaux, comme on les appelait, s'attroupent et disent qu'ils veulent «aller outre- mer, que c’est par eux qu’on doit recouvrer la terre sainte. Leurs chefs étaient un prêtre dégradé et un moine apostat. Ils entraînèrent beaucoup de gens simples, jusqu'à des enfants qui fuyaient la maison paternelle *. Ils demandaient d’abord ; puis, ils prirent. On en arrêta ; mais iis forçaient les prisons, et délivraient les leurs. Au Châtelet , ils jetèrent du haut des degrés le prévôt qui voulait leur défendre les portes; puis, ils s’allèrent mettre en bataille au Pré-aux -Clercs, et sortirent tranquillement de Paris ; on se garda bien de les en empêcher. Ils s’en allèrent vers le Midi, égorgeant partout les juifs 2, que les gens du roi tâchaient en vain de défendre. Enfin à Toulouse, on réunit des troupes, on fondit sur les pastoureaux, on les pendit par vingt et par trente; le reste se dissipa s.

Ces étranges émigrations du peuple indiquaient moins de fanatisme que de souffrance et de misère. Les seigneurs, ruinés par les mauvaises monuaies, pressurés par l'usure, retombaient sur le paysan. Celui-ci n'en était pas encore au temps de la Jacquerie ; il n était pas assez osé pour se tourner contre son seigneur. Il fuyait plutôt, et massacrait les juifs. Ils étaient si délestés, que beaucoup de gens se scandalisèrent de voir les gens du roi prendre leur défense. Les villes commerçantes du Midi les jalousaient cruellement. C'était précisément l’époque où, comme financiers, collecteurs, percepteurs, ils commençaient à régner sur l'Espagne. Aimés des rois pour leur adresse et leur servilité, ils s'enhardissaient chaque jour, jusqu’à prendre le titre de Don. Dès le temps de Louis le Débonnaire, l’évéque Agobarl avait écrit un traité : De insolentià Judæorum. Sous Philippe-Auguste, on avait vu avec étonnement un juif bailli du roi. En 1267, le pape avait été obligé de lancer une bulle contre les chrétiens qui judaïsaienl *.

1 Cura »olis p trk et baculo sine pecunià , dimiuis iu campi» porcis et pecoribus , post ipsos quasi pecora conflucbant. Cont. G. de Nangis, p. 77.

9 Projectis innumerabilibus lignis et lapidibus, propriis projectis puéril, te virililer et inhumaniter defensabant... Vident™ autvm dicti judæi quod evadere non valebant... locavcrunt unum de suis... ut eos gladio jugularct. Id., ibid.

5 Illic viginti , illic triginta sccuudura plus et minus suspende ns in patibulis et arboribut. Id., ibid.

Philippe le Bel les avait chassés; mais ils étaient rentrés à petit bruit. Louis Hulin leur avait assuré un séjour de douze ans. Aux termes de son ordonnance, on doit leur rendre leurs privilèges, si on les retrouve; on leur restituera leurs livres, leurs synagogues, leurs cimetières; sinon, le roi les leur payera. Deuxaudileurs sont nommés pour connaître des héritages vendus à moitié prix par les juifs dans la précipitation de leur fuite. Leroi s'associe à eux pour le recouvrement de leurs dettes dont il doit avoir les deux tiers s. — Les nobles débiteurs qui avaient eu le crédit d’obtenir de Philippe le Bel qu'on cesserait de rechercher les créances des juifs, se voyaient de nouveau à leur merci. Les écritures des juifs faisant foi en j usticc, ils pouvaient à leur gré désigner au fisc scs victimes. Le juif, ulcéré partant d’injures, était à même de sc venger, au nom du roi.

La vieille haine étant ainsi irritée, enragée, par la crainte, on était prêt à tout faire contre eux. Au milieu des grandes mortalités produites par la misère, le bruit se répand tout à coup que les juifs et les lépreux ont empoisonné les fontaines. Le sire de Parthcnay écrit au roi , qu’un grand lépreux *, saisi dans sa terre, avoue qu’un riche juif lui a donné de l’argent et remis certaines drogues. Ces drogues se composaient de sang humain , d'urine, à quoi on ajoutait le corps du Christ; le tout séché et broyé, mis en un sachet avec un poids, était jeté dans les fontaines ou les puits7. Déjà, en Gascogne, plusieurs lépreux avaient été provisoirement brûlés. Le roi , effrayé du nouveau mouvement qui i se préparait , revint précipitamment du Poitou en France, ordonnant que les lépreux fussent partout arrêtés.

Personne ne doutait de cet horrible accord entre les lépreux et les juifs. « Nous-mêmes, dit le chroniqueur du temps, en Poitou, dans un bourg de noire vasselagc, nous avons de nos yeux vu un de ! ces sachets. Une lépreuse qui passait, craignant d'étre prise, jeta derrière elle un chiffon lié qui fut aussitôt porté en justice , et l'on y trouva une tète de couleuvre, des pattes de crapaud, et comme des cheveux de femme enduits d'uue liqueur noire et puante, chose horrible à voir et à sentir. Le tout,

4 Voy. le Mémoire de M. Beugnot, «ur le» juif» d’Occident, et la grande histoire de Jozt.

6 Ord.,1, p. 808.

6 Scripsisseconfeisioncm... mâgnicujuidam leprosi. Cont. G. de Nang., anu. 1321 , p. 78.

7 Fiebant de sanguine huraano et urinà, de tribu» herbis... pouebatur etiam Corpus Christ», et cùmcsscnt orania ditsiccata, utque ad pulveretn terebantur, <ju.e misso in tacculi» cura aliquo ponderoio... in puteis...

I jaclabantur. Id., ibid.

mis dans un grand feu , ne put brûler, preuve sûre que c'était un violent poisou Il y cul bien des discours, bien des opinions. La plus probable, c’est que le roi des Mores de Grenade, se voyant avec douleur si souvent battu, imagina de s'en venger en machinant avec les juifs la perte des chrétiens. Mais les juifs, trop suspects eux-mêmes, s'adressèrent aux lépreux... Ceux-ci, le diable aidant, furent persuadés par les juifs. Les principaux lépreux tinrent quatre conciles, pour ainsi parler, et le diable, par les juifs, leur lit entendre que, puisque les lépreux étaient réputés personnes si abjectes cl comptés pour rien, il serait bon de faire en sorte que tous les chrétiens mourussent ou devinssent lépreux *. Cela leur plut à tous; chacun, de retour, le redit aux autres... Un grand nombre, leurrés par de fausses promesses de royaumes , comtés, et autres biens temporels, disaient et croyaient fermement que la chose se ferait ainsi9.»

La vengeance du roi de Grenade est évidemment fabuleuse. La culpabilité des juifs est improbable; ils étaient alors favorisés du roi , et l'usure leur fournissait une vengeance plus utile. Quant aux lépreux , le récit n’est pas si étrange que Tout jugé les historiens modernes. De coupables folies pouvaient fort bien tomber dans l’esprit de ces tristes solitaires. L’accusation était du moins spécieuse. Les juifs et les lépreux avaient un trait commun aux yeux du peuple, leur saleté, leur vie à part. La maison du lépreux n’était pas moins mystérieuse et mal famée que celle du juif. L’esprit ombrageux de ces temps s’effarouchait de tout mystère, comme un enfant qui a peur la nuit, et qui frappe d’autant plus fort ce qui lui tombe sous la main.

L’institution des léproseries, ladreries, maladrcrics, ce sale résidu des croisades, était mal vue, mal voulue, tout comme l’ordre du Temple, depuis qu’il n’y avait plus rien à faire pour la terre sainte. I.es lépreux eux -mêmes, désormais saus doute

1 Invcntum est in panno caput colubri , pedes bufonis et capillî quasi mulieris, infeeti quodam liquore nigerrimo... quod totom in ignem copiosutn... projectum, nullo modo comburi potuit, habito manifesta expérimenta et hoc ilidcm esse vcncuum fortissimum. Coutin. Guill. de N'angis , ami. 1321, p. 78.

3 Suadente diabolo per minislcriura Judxorum... ut chrisliani omues morerentur, vcl omîtes uniformiter leprosi cflîcerentur, et sic,cùm omues essent uniformes, nullus ab alio despiceretur. Id., ibid.

9 L'oy.f sur les lépreux, tes Dictionnaires de Bouchcl et Brion et surtout le Dictionnaire de police par Dclamarre, I,p. 803. f'oy. aussi lcsOlira du Parlement, IV, f. LXX.VI, etc.

4 Lcproguro aquâ bcnedictl respersum ducat ad

négligés, avaient dû perdre la résignation religieuse qui , dans les siècles précédents, leur faisait 1 prendre en bonne part la mort anticipée à laquelle on les condamnait ici-bas.

Lçs rituels pour la séquestration des lépreux, différaient peu des offices des morts. Sur deux tréteaux dressés devant l’autel, on tendait un drap noir, le lépreux se tenait dessous agenouillé, et y entendait dévotement la messe. Le prêtre, prenant un peu de terre dans son manteau , eu jetait sur l’un des pieds du lépreux *. Fuis il le mettait hors de l’église , a’i7 ne faisait trop fort temps de pluie ; il le menait à sa maisonnette au milieu des champs, et lui faisait les défenses : « Je te défends que tu n’entres en l’église... ne en compagnie de gens. Je le défends que tu ne voises hors de ta maison sans j ton habit de ladre9, etc., » et ensuite : « Recevez I cet habit, et le vcslez en signe d’humilité... Prenez ces gants... Recevez cette cliquette en signe qu’il vous est défendu de parler aux personnes, etc. Vous ne vous fâcherez point pour être ainsi séparé des autres... El quant à vos petites nécessités, les gens de bien y pourvoyront, et Dieu ne vous délaissera *... » On lit encore dans un vieux rituel des lépreux , ces tristes paroles : « Quand il avendra que le mcscl sera trespassé de ce inonde, il doit être enterré en la maisonnette, et non pas au cimetière 7. »

D’abord on avait douté si les femmes pouvaient suivre leurs maris devenus lépreux, ou rester dans le siècle et se remarier. L’Église décida qae le mariage était indissoluble; elle donna à ces infortunés cette immense consolation. Mais alors que devenait la mort simulée? que signifiait le linceul? Ils vivaient, ils aimaient, ils sc perpétuaient, ils formaient un peuple... Peuple misérable, il est vrai, envieux, et pourtant envié... Oisifs et inutiles, ils semblaient une charge, soit qu’ils mendiassent, soit qu’ils jouissent des riches fondations du siècle précédent.

ccclesiam crucc procèdent?... cantamlo Libéra me Domine... In ccclesiA, ante altare pan nu* niger. Presbyter cura pallà terram super qucmlibct pedum ejus perd uc it dicendo : Sis mortuus mundo, vivens iteruni Deo. Rituel du Berri , Martc-nc, II, p. 1010. Plusieurs rituels défendirent plus tard ces lugubres cérémouies, celui d’Angers, de Reiras. Id., ibid., p. 1005, 1006.

9 Rituel d’Angers. Id. , ibid., p. 1000.

« ld., ibid., p. 1008, 1009.

1 Id., ibid., p. 1006.

Ce n’était point cependant an signe de réprobation. Mort au monde, il semblait avoir fait son purgatoire ici-bas; et en quelques lieux on célébrait sur lui l'office du confesseur : ■ Os justi medilabitur sapientiam. • Marlène, II, p. 1010.

LIVRE V. — SUITE DE PHILIPPE LE BEL. SES TROIS E1LS. 1314-1328. — PROCÈS. 457

On les crut volontiers coupables. Le roi ordonna que ceux qui seraient convaincus fussent brûlés , sauf les lépreuses enceintes dont on attendrait l'accouchement ; les autres lépreux devaient être enfermés dans les léproseries.

Quant aux juifs, on les brûla sans distinction, surtout dans le Midi. « A Chinon, on creusa en un jour une grande fosse, on y mil du feu copieusement , et on en brûla cent soixante , hommes et femmes, pèle -mêle. Beaucoup d’eux et d’elles, chantant et comme à des noces, sautaient dans la fosse Mainte veuve y fit jeter son enfant avant elle, de peur qu’on ne l’enlevât pour le baptiser*. A Paris, on brûla seulement les coupables. Les autres furent bannis à toujours, quelques-uns plus riches réservés jusqu’à ce qu'on connût leurs créances, et qu’on pût les affecter au fisc royal avec le reste de leurs biens. Il y eut pour le roi environ cent cinquante mille livres. »

« On assure qu’à Vitry , quarante juifs , en la prison du roi, voyant bien qu’ils allaient mourir, et ne voulant pas tomber dans les mains des incirconcis, s’accordèrent unanimement à se faire tuer par un de leurs vieillards qui passait pour une bonne et sainte personne , et qu’ils appelaient leur père *. Il n’y consentit pas , à moins qu’on ne lui adjoignit un jeune homme. Tous les autres étant morts, les deux restant, chacun voulait mourir de la main de l’autre. Le vieillard l'emporta, et obtint à force de prières que le jeune le tuerait. Alors le jeune, se voyant seul, ramassa l’or et l’argent qu’il trouva sur les morts , se fil une corde avec des habits, et se laissa glisser du haut de la tour. Mais la corde était trop courte, le poids de l’or trop lourd, il se cassa la jambe, fut pris, avoua et mourut ignominieusement 1 * * 4. »

Philippe le Long ne profila pas de la dépouille des lépreux et des juifs plus longtemps que son père n’avait fait de celle des templiers. La même année 1321, au mois d’août, la fièvre le prit, sans que les médecins pussent deviner la cause du mal ; il languit cinq mois, et mourut. « Quelques-uns doutent s’il ne fut pas frappé ainsi à cause des malédictions de son peuple, pourtant d’extorsions

inouïes , sans parler de celles qu’il préparait. Pendant sa maladie, les exactions se ralentirent, sans cesser entièrement. »

Son frère Charles lui succéda , sans plus se soucier des droits de la fille de Philippe, que Philippe n’avait eu égard à ceux de la fille de Louis.

L’époque de Charles le Bel est aussi pauvre de faits pour la France, qu’elle est riche pour l’Allemagne, l’Angleterre et la Flandre. Les Flamands emprisonnent leur comte. Les Allemands se partagent entre Frédéric d’Autriche et Louis de Bavière, qui fait son rival prisonnier à Mulhdorf. Dans ce déchirement universel, la France semble forte par cela seul qu’elle est une. Charles le Bel intervient en faveur du comte de Flandre. Il entreprend, avec l’aide du pape, de se faire Empereur. 8a sœur Isabeau se fait effectivement reine d’Angleterre par le meurtre d’Édouard II.

Terrible histoire que celle des enfants de Philippe le Bel! Le fils atné fait mourir sa femme. La fille fait mourir son mari.

Le roi d’Angleterre , Édouard U, né parmi les victoires de son père et promis aux Gallois pour réaliser leur Arthur, n’en était pas moins toujours battu. En France , il laissait entamer la Guienne et promettait de venir rendre hommage. En Angle- ] terre, il était malmené par Robert Bruce; mais il | le poursuivait en cour de Rome. Il avait demandé ! au pape s’il ne pouvait, sans péché, sc frotter d’une ! huile merveilleuse qui donnait du courage. Sa femme le méprisait. Mais il n’aimait pas les femmes ; il se consolait plutôt de ses mésaventures avec de beaux jeunes gens. La reine , par représailles, s’était livrée au baron Mortimer. Les barons, qui détestaient les mignons du roi, lui tuèrent d’abord son brillant Gaveston , hardi Gascon, beau cavalier, qui s’amusait dans les tournois à jeter par terre les plus graves lords, les plus nobles seigneurs. Spencer, qui succéda à Gaveston, ne fut pas moins haï.

L’Angleterre se trouvant désarmée par ces discordes, le roi de France profita du moment, et s’empara de l’Agcnois 5. Isabcau vint en France avec son jeune fils, pour réclamer, disait-elle. Mais

1 Judxi... sine differentift combusli... Factà quàdam foveà perraaximâ , igné copioso in eara injccto, octies viginti sexics promisrui sunt combusti; undè et multi illnrum et illarum cantantes quasique invitati ad naptias, in foveam salicbant. Cantin. G. de Nangis,

* Ne ad baptismum raperentur. Id., ibid.

9 Unius antiqui... sanctior et znelior videbatur; undè et ob ejus bonitatem et antiquilatem pater vocabatur. Id., p. 79.

4 Cùm Tunis esset brevior... dimitlens se deorsùm

cadere, tibiam sibi fregit, auri et argenti prao maximo ] pondéré gravatus. Cont. G. de Nangis, p. 79.

A f'oy. le Différend entre la France et l’Angleterre , sous Charles le Bel, par N. de Bréquigny. La querelle qui d’abord n’avait pour objet que la possession d’une petite forteresse , prit en peu de temps le caractère le plus grave par la faiblesse d'Édouard et l’audace de ses officiers. Tandis qu'Êdouard excuse ses lenteurs à venir rendre hommage, et prie le roi de France d’arrêter les entreprises des Français sur ses domaines, les officiers anglais en Guienne ruinent la forteresse disputée , et

c’cst contre son mari qu’elle réclama. Charles le : Bel, ne voulant pas s'embarquer en son nom dans une affaire aussi hasardeuse qu’une invasion de i l’Angleterre, défendit à scs chevaliers de prendre { le parti de la reine*. Il fit meme croire qu’il voulait l’arrêter et la renvoyer à son mari *. En vrai fils de Philippe le Bel, il ne lui donna pas d’armée, I mais de l’argent pour en avoir une. Cet argent fut j prêté par les Rardi, banquiers florentins. D’autre | part, le roi de France envoyait des troupes en Guicrme pour réprimer, disait-il, quelques aventuriers gascons.

I.e comte de Hainaut donna sa tille en mariage au jeune fils d'Isabeau, et le frère du comte se chargea de conduire la petite troupe qu’elle avait levée. De grandes forces n’auraient pu que nuire, en alarmant les Anglais. Édouard était désarmé , ! livré d'avance. Il envoya sa flotte contre elle ; mais la flotte n’avait garde de la rencontrer. Il dépêcha Robert de Watleville avec des troupes, qui se réu- ! nirentà elle. Il implora les gens de Londres; ceux- ; ci répondirent prudemment : « (Qu’ils avaient pri- ^ vilége de ne point sortir en bataille ; qu'ils ne recevraient pas d’étrangers , mais bien volontiers le roi, la reine et le prince royal, » Non moins prudemment les gens d'Églisc accueillaient la reine à son arrivée. L’archevêque de Canlorbéry prêcha sur ce texte : «« La voix du peuple est la voix de Dieu *. » L’évêque d’Hereford sur cet autre: «C’est au chef que j’ai mal , Caput meum doleo *. » Enfin, l’évêque d’Oxford prit le texte de la Genèse : « Je { mettrai inimitié entre toi et la femme, et elle t’écrasera la tète. ■ Prophétie homicide qui se vérifia.

Cependant la reine s’avancait avec son fils et sa petite troupe. Elle venait comme une femme malheureuse qui veut seulement éloigner de son mari lesmauvaisconscillersqui le perdent. C’était grande pitié de la voir si dolente et si éplorée. Tout le monde était pour elle. Elle eut bientôt entre ses mains Édouard et Spencer. On lui amena ce Spencer qu’elle haïssait tant; elle en rassasia ses yeux. Puis, devant le palais, sous les croisées de la reine, on lui fit subir, avant la mort, d’obscènes mutilations *.

Pour le moment , elle n'osait pas en faire plus. Elle avait peur, elle tâtait le peuple, elle ménageait son mari. Elle pleurait, et tout eu pleurant elle agissait. Mais rien ne semblait se faire par elle, tout par justice et régulièrement. Édouard était resté en possession de la couronne royale ; cela arrêtait tout. Trois comtes, deux barons, deux évêques et le procureur du parlement , Guillaume Trussel, vinrent nu chAleau de Kenilworth , faire entendre au prisonnier que s’il ne se dépêchait de livrer la couronne, il n’y gagnerait rien, qu’il risquerait plutôt de faire perdre le trône à son fils, que le peuple pourrait fort bien choisir un roi hors de la famille royale. Édouard pleura, s'évanouit cl finit par livrer la couronne. Alors le procureur dressa et prononça la formule, qu'on a gardée comme bon précédt'nl : « Moi Guillaume Trussel. procureur du parlement, au nom de tous les hommes d’Angleterre, je te reprends l’hommage que je t'avais fait, à loi, Édouard. De ce temps en avant , je le défie, je te prive de tout pouvoir royal. Désormais, je ne t’obéis plus comme à un roi fi. h

Édouard croyait au moins vivre; on n'avait pas

rançonnent le grand maître des arbalétriers de France, qui avait voulu eu tirer satisfaction. Édouard se h A ta de désavouer ces actes auprès de Charles , et en même temps il donnait ordre à toutes personnes de prêter assistance à Raoul Basset, auteur de l'insulte faite au roi de France. Mais il recula bientôt devant cette guerre cl destitua Raoul Basset ; ses officiers laissés sans secours durent donner satisfaction & Charles le Bel, qui ne s’arrêta pas en si beau chemin : les ambassadeurs d’Édouard lai écrivaient qu’on disait tout haut b la cour de France : « Qu'on ne voulait mie cire servi seulement de parchemin et de parole, comme ou l'avait été. » Édouard , qui d’abord avait eu recours au pape et fait quelques préparatifs, s'alarma de cet orage qui pouvait troubler ses plaisirs. Il donna pleins pouvoirs pour tout terminer; et envoya & Charles un Français nomme Sully, avec son plénipotentiaire. Le roi écouta le Français, chassa l'Anglais et Ht entrer ses troupes en Guirnne. Agen, après avoir inutilement attendu le secours du comte de Kent, ouvrit ses portes. De nouveaux ambassadeurs vinrent d'Angleterre; ils eurent pour toute réponse qu'il fallait « qu'on souffrit sans

. obstacle que le roi de France mit eu ses mains le reste ; de la Gascogne, et qu’Édouard sc rendit auprès de lui. Alors s'il lui demandait droit , il le lui ferait bon et hâtif; s’il lui requérait grâce , il ferait ce que bon lui semblerait. *

1 ... Dont plusieurs chevaliers en furent moult courroucés... et dirent que or et argent y éloient elTorcicment accourus d'Angleterre. Froissarl , édit. Dacier, I, 20.

7 Si entendit-il secrètement que Charles le Bel étoit en volonté de faire prendre sa sœur, son fils, le comte de Kent et raessire Roger de Mortimer, et de eux remettre ès mains du roi d'Angleterre et dudit Spenser; et ainsi le vint-il dire de nuit h la reine d'Angleterre et l'avisa du péril où elle ctoit. Froissart, I, 20.

9 Vox populi , vox Dei. Walsingbam, llist. Augl.,

4 Thom. de la Moor. II concluait que le seul moyen de guérir le corps était de lui couper la tête.

9 é ojf. le choquant récit de Froissart, I, c. 24, p. 59.

* Walsingbam , p. 120. Thom. de la Moor , p. 000, COI.

LIVRE V. — SUITE DE PHILIPPE LE BEL. SES TROIS FILS. 131I-13S8. — PROCÈS. 489

encore tué de roi. Sa femme le flattait toujours. Elle lui écrivait des choses tendres, elle lui envoyait de beaux habita '. Cependant un roi déposé est bien embarrassant. D’un moment à l’autre il pouvait être tiré de prison. Dans leur anxiété, Isabcau et Mortimer demandèrent avis à l’évêque d’Hereford. Ils n’en tirèrent qu’une parole équivoque : Edtcardum occidere nolile timen bonum est. C’était répondre sans répondre. Selon que la virgule était placée ici ou là , on pouvait lire , dans ce douteux oracle, la mort ou la vie. lis lurent la mort. La reine se mourait de peur tant que sou mari était en vie. On envoya à la prison un nouveau gouverneur, John Maltravers; nom sinistre, mais l’homme était pire.

Maltravers fit longuement goûter au prisonnier les affres de la mort ; il s’en joua pendant quelques jours, peut-être dans l’espoir qu’il se tuerait lui-

1 Ut innotuit viri dejectio, plena dolore ( ut foris apparuit) , fere mente alienata fuit... Misit indumenta delicata et litteras blandientea. Eodem tempore assignat» fuit dos regina talis et tanta , quod régi filio

même. On lui faisait la barbe à l’eau froide, on le couronnait de foin; enfin, comme il s’obstinait à vivre, ils lui jetèrent sur le dos une lourde porte, pesèrent dessus, et l’empalèrent avec une broche toute rouge. Le fer était mis, dit-on, dans un tuyau de corne, de manière à tuer sans laisser trace. Le cadavre fut exposé aux regards du peuple, honorablement enterré , et une messe fondée. Il n’y avait nulle marque de blessure, mais les cris avaient été entendus; la contraction de la face dénonçait l’horrible invention des assassins 3.

Charles le Bel ne profita pas de cette révolution. Lui -même il mourut presque en même temps qu’Édouard, ne laissant qu’une fille. Un cousin succéda. Toute cette belle famille de princes qui avaient siégé près de leur père au concile de | Vienne, était éteinte, conformément à ce qu’on racontait des malédictions de Boniface.

regni par* tertia vix remaniât. Walaingh., p. 120-127.

2 lpao prostrato et sub ostio pouderoso detenlo ne aurgeret, dum tortorcs imponerent cornu, et per foramen immitterent ignitum veru in viscera aua. !d.,ibid.

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