LIVRE VI. — I/ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS
Une grande croisade commence en effet dans le monde, mais d'un genre tout nouveau. Celle-ci, moins poétique, n'est pas en quête de la sainte • lance, du Graal, ni de l’empire de Trébisondc. Si nous arrêtons un vaisseau en mer , nous n’y trouverons plus un cadet de France qui cherche un royaume 1 , mais bien plutôt quelque Génois ou Vénitien qui nous débitera volontiers du sucre et de la cannelle. Voilà le héros du monde moderne; non moins héros que l’autre ; il risquera pour gagner un sequin autant que Richard Cœur-de- Lion pour Saint-Jean d’Acre. Le croisé du commerce a sa croisade en tout sens, sa Jérusalem partout.
La nouvelle religion , celle de la richesse, la foi en l’or, a scs pèlerins, ses moines, ses martyrs. Ceux-ci osent et souffrent , comme les autres. Ils veillent, ils jeûnent, ils s'abstiennent. Ils passent leurs belles années sur les routes périlleuses, dans les comptoirs lointains, à Tyr, à Londres, à Novogorod. Seuls et célibataires, enfermés dans des quartiers fortifiés, ils couchent en armes sur leurs comptoirs, parmi leurs dogues énormes2; presque toujours pillés hors des villes , dans les villes souvent massacrés.
Ce n'était pas chose facile de commercer alors. Le marchand, qui avait navigué heureusement d'Alexandrie à Venise, sans mauvaise rencontre, n’avait encore rien fait. Il lui fallait, pour vendre à bon profit, s’enfoncer dans le Nord. Il fallait que la marchandise s’acheminât, par le Tyrol, par les rives agrestes du Danube, vers Augsbourg ou Vienne;
Hotte doit être armée h Venise. Les marins de Venise , dit -il , sauront seuls se conduire sur les plages basses d’Égypte qui ressemblent h leurs lagunes (p. 35-5G),
Il n'ose pas demander que l'amiral soit un Vénitien, il , se contente de dire qu'il doit être ami des Vénitiens, < pour agir de concert avec eux (p. 83). Le blocus ruinera le Soudan, et par suite le monde mahométau, dont l’Égypte est le cceur. • I) faut, dit-il nettement, ou que l'accès de l'Égypte soit absolument interdit, ou qu'il soit élargi et facilité de telle sorte que chacun puisse aller, revenir, commercer par les terres du soudsn, en toute liberté, et qu’en ce dernier cas, on ne parle plus de recouvrer la terre sainte. • — • Mais, dira-t-on, si le Soudan détournait le Nil de la Méditerranée dans la mer Rouge? La chose est impossible; et si elle avait lieu, l'Égypte serait anéantie, elle deviendrait déserte... Le Soudan réduit, les forteresses de l’Égypte maritime deviendront un sûr asile pour les nations chrétiennes comme le furent pour les Vénitiens les lagunes de l’Adriatiquequi, dans les tempétesdes invasions gauloises, africaines, lombardes et dans celle d'Attila, sont res- j tées inviolées ( Part. 3, ch. 9). ■ Ces derniers mots font ' allusion aux craintes récentes que les invasions des , Mongols avaient inspirées à toute la chrétienté.
qu’elle descendit sans encombre entre les forêts sombres et les sombres châteaux du Rhin ; qu’elle parvtnt à Cologne , la ville sainte. Celait là que le marchand rendait grâces à Dieu s. Là se rencontraient le Nord et le Midi ; les gens de la Hanse y traitaient avec les Vénitiens. — Ou bien encore, il appuyait à gauche. Il pénétrait en France, sur la foi du bon comte de Champagne. Il déballait aux | vieilles foires de Troyes, à celles de Lagny, de Barsur- Aube, de Provins 4. De là, en peu de journées, mais non sans risque, il pouvait atteindre Bruges, la grande station des Pays-Bas, la ville aux dix-sept ! nations &.
Mais cette roule de France ne fut plus tenable,
; lorsque Philippe le Bel , devenu , par sa femme , maître de la Champagne, porta scs ordonnances contre les Lombards , brouilla les monnaies , se mêla de régler l'intérêt qu’on payait aux foires *. Puis vint Louis Hulin qui mit des droits sur tout ce qui pouvait s'acheter ou sc vendre. Cela suffisait pour fermer les comptoirs de Troyes. Il n’avait pas besoin d'interdire, comme il fil, tout trafic «avec les Flamands, les Génois, les Italiens et les Provençaux. »
Plus tard, le roi de France s'aperçut qu'il avait tué sa poule aux œufs d'or. Il abaissa les droits, rappela les marchands7. Mais il leur avait lui-méme enseigné à prendre une autre route. Ils allèrent désormais en Flandre par l'Allemagne, ou par mer. Ce fut pour V cuise l'occasion d’une navigation plus hardie, qui , par l'Océan , la mil en rapport direct avec les Flamands cl les Anglais.
* Dans la quatrième croisade.
2 /Viy. Sarlorius, Hist. de la Hanse, et l'abrégé qu'en a donné Mallet.
2 Ulmann , Slædtw., I, p. 337,308,380,307.
* Grosley, Éphémérides, p. 104.
* Hallam, L'Europe au moyen âge, IV, 159.
6 Les foires de Champagne étaient plus anciennes que le comté même. Il en est fait mention dès l'an 447 dans une lettre de Sidoine Apollinaire à saint Loup. Elles se perpétuèrent toujours florissantes, sans que personne géuAt leurs transactions. L’ordonnance de Philippe le Bel est le titre royal le plus ancien qui les concerne. Grosley, Éphémérides, p. 109-4.
2 Voyex les ordonnances de Charles le Bel et de Philippe de Valois. Ce qui acheva la ruine des foires de Champagne, ce fut la rivalité de Lyon. Quand aux tracasseries fiscales s'ajoutèrent les alarmes et les pillages de la guerre intérieure, Troyes fut désertée, et Lyon s'ouvrit comme un asile au commerce. Il fallut abolir les foires de Lyon pour rendre quelque vie aux foires de Champagne. En I486, des quatre foires de Lyon; deux fureul transférées à Bourges et deux à Troyes; mais elles tombèrent dès que Lyon eut obtenu de rouvrir scs marchés. Id., ibid., p. 107-100.
Le royaume de France, dans sa grande épaisseur, restait presque impénétrable au commerce. Les routes étaient trop dangereuses, les péages trop nombreux. Les seigneurs pillaient moins; niais les agents du roi les avaient remplacés. Pillé comme un marchand, était un mot proverbial *. La main royale couvrait tout; mais on ne la sentait guère que par la griffe du fisc. Si l’ordre venait, c'était par saisie universelle. Le sel, l’eau, l’air, les rivières, les forêts , les gués , les défilés , rien n’échappait à 1’uhiquilé fiscale.
Tandis que les monnaies variaient continuellement en France, elles changeaient peu en Angleterre. Le roi de France avait échoué dans l’entreprise d’établir l’uniformité des mesures. C’est un des principaux articles de la charte que le roi d’Angleterre accorda aux étrangers. Dans celle charte , le roi déclare qu'il a grande sollicitude des marchands qui visitent ou habitent l’Angleterre, Allemands, Français , Espagnols , Portugais , Navarrais, Lombards. Toscans, Provençaux, Catalans, Gascons, Toulousains, Cahorcins , Flamands, brabançons, etautres. Il leurassure protection, bonncct prompte justice, bon poids, bonne mesure. Les juges qui feront tort à un marchand seront punis, même après l'avoir indemnisé. Les etrangers auront un juge à Londres, pour leur rendre justice sommaire. Dans les causes où ils seront intéressés, le jury sera mi-parti d’Anglais et d'hommes de leur nation *.
Même avant cette charte les étrangers affluaient en Angleterre. Lorsqu'on voit quel essor le commerce y avait pris dès le treizième siècle, on s’étonne peu qu’au quatorzième un marchand anglais ait invité et traité cinq rois8. Les historiens du moyen âge parlent du commerce anglais comme on pourrait faire aujourd'hui.
« ü Angleterre, les vaisseaux de Tharsis, vantés
1 ... Qu’ils en fissent leur profit comme d’un marchand. Comincs, I. II, c. 10.
* Le roi déclare qu’il leur accorde à jamais, en son
nom et au nom de scs successeurs, 1® de pouvoir venir en sûreté sous la protection royale , libres de divers droits qu'il spécifie : De muragio , ponlagio et panagio liberi et quieti ; 2" d’y vendre en gros à qui ils voudront; les merceries et épices peuvent même être vendus en détail par les étrangers; 3® d’importer et exporter, en payanl les droits, toute chose , excepté les vins qu'on ne peut exporter sans licence spéciale du roi ; 4® leurs marchandises n'auront à craindre ni droit de prise, ni saiaie ; 5® un leur rendra bonne justice ; car si uu juge leur fait tort, il sera puni même après que les marchands auront été indemnisés ; C® en toute cause où ils seront intéressés, le jury sera composé, pour une moitié, de leurs compatriotes; 7® dans tout le royaume il n’y
aura qu’un poids et une mesure; dans chaque ville ou lieu île foire, il y aura un poids royal, la balance sera
dans l’écriture, pouvaient -ils se comparer aux liens ?... Les aromates t’arrivent des quatre climats du monde. Pisans, Génois et Vénitiens t'apportent le saphir et l'émcraudc que roulent les fleuves du Paradis. L’Asie pour la pourpre, l’Afrique pour le baume, l’Espagne pour l'or, l’Allemagne pour l’argent, sont tes humbles servantes. La Flandre, ta ûleusc, t’a tissu de ta laine des habits précieux. La Gascogne te verse ses vins. Les tics , de l'Ourse aux Hyadcs, toutes, elles t’ont servi... Plus heureuse, toutefois, par la fécondité; les flancs des nations la bénissent, réchauffés des toisons de tes brebis 1 * * 4 ! »
La laine cl la viande, c'est ce qui a fait primitivement l’Angleterre et la race anglaise. Avant d’élre pour le monde la grande manufacture des fers et des tissus, l’Angleterre a été une manufacture de viande. C'est de temps immémorial un peuple éleveur et pasteur, une race nourrie de chair. De là celte fraîcheur de teint, celte beauté, celle force. Leur plus grand homme , Sbaks\>earc , fut d'abord un boucher.
Qu'on me permette, à cette occasion, d’indiquer ici une impression personnelle.
J'avais vu Londres et une grande partie de l'Angleterre et de l’Écosse ; j'avais admiré plutôt que compris. Au retour seulement, comme j'allais d'York à Manchester, coupant l’tle dans sa largeur, alors enfin j’eus une véritable intuition de l'Angleterre. C'était au matin, par un froid brouillard ; elle m'apparaissait non plus seulement environnée, mais couverte, noyée de l’Océan, l'n pâle soleil colorait à peine moitié du paysage. Les maisons neuves en briques rouges, auraient tranché durement sur le gazon vert , si la brume Qollanle n’eùl pris soin d'harmoniscr les teintes. Par-dessus les pâturages couverts de moutons, flambaient les
bien vide, et celui qui pèse n’y portera pas les mains; 8® à Londres , il y aura un juge desdits marchands, pour leur rendre justice sommaire; ü® pour tous ces droits, ils payeront deux soua de plus qu’autrefois sur chaque tonneau qu’ils amènerout; quarante deniers de plus par sac de laine, etc.; 10® mais une fois ces droits payés , ils pourront aller et commercer librement par tout le royaume. Peu après , les privilèges des villes qui auraient entravé ce libre commerce 6ont déclarés nuis et sans force. Le roi et les barons ne s’inquiétaient pas si la concurrence des étrangers nuisait aux Anglais. Rymer, II, 747. Nouvelle édition.
5 Hallam, IV, p. 173.
4 ... Tibi de tu& materià vestes preliosas tua textrix Flandria texuit. Tibi vinum tua Vascouia ministravit. Tibi servierunt omîtes iusulae... Tibi per orbem benedixerunl omnium latera nationum, de tais ovium velleribus calefacta. Math. Westm., p. 340, 341.