‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 276 sur 398 · U VUE VI. — L'ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS · texte numérisé non relu

U VUE VI. — L'ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS

rouges cheminées des usines. Pâturage, labourage, industrie , tout était là dans un étroit espace, l’un sur l’autre, nourri l'un par l’autre; l’herbe vivant de brouillard, le mouton d’herbe, l’homme de sang.

Sous ce climat absorbant, l’homme, toujours affamé, ne peut vivre que par le travail. La nature l’y contraint. Mais il le lui rend bien ; il la fait travailler elle -mémo; il la subjugue par le fer et le feu. Toute l’Angleterre halète de combat. L’homme en est comme effarouché. Voyez cette face rouge, cet air bizarre... On le croirait volontiers ivre. Mais sa tète et sa main sont fermes. Il n’est ivre que de sang et de force. Il se traite comme sa machine à vapeur, qu’il charge cl nourrit à l’excès, pour en tirer tout ce qu'elle peut rendre d’action et de f vitesse.

) Au moyen Age, l’Anglais était à peu près ce qu’il , est, trop nourri, poussé à l’action, et guerrier faute \ d'industrie.

y L’Angleterre, déjà agricole, ne fabriquait pas encore. Elle donnait la matière; d’autres l’employaient. La laine était d’un côté du détroit, l’ouvrier de l’autre. Le boucher anglais , le drapier flamand étaient unis , au milieu des querelles des princes, par une alliance indissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en coûta cent ans de /guerre. Il s'agissait pour le roi de la succession «le i France, pour le peuple de la liberté du commerce,

I du libre marché des laines anglaises. Assemblées | autour du sac de laine, les communes marchandaient moins les demandes du roi, elles lui votaient volontiers des armées.

1 Par devant la rofnc, Robert s'agenouilla.

Et dist que le liairon par temps départira,

Mil que chou ait voué que le cuer li dira.

« Vassal, dit la rolne, or no me parlés ja;

» Dame ne peut vouer, puis quelle seigneur a,

■ Car s’cllc veno riens, son mari pooir a,

» Que bien puet rapcllcr chou qu'elle vouera;

• Et honnis soit li corps que jasi pensera,

■ Devant que mes obiers sires commandé le m'ara. >

F.l dist le roy : « Voués, mes corps l'aquitlera.

• Mes que finer en puisse, mes corps s'en penera;

■ Voué» bardieraent, et Dieux vous aidera. »

■ Adonc, dit la rolne, je sai bien, que piecha,

■ Que suis grosse d'enfant, que mon corps senti li,

■ Encore n'a il gaires, qu'en mon corps se lourno,

» Et je voue, et promet h a Dieu, qui me créa,

» Qui nasqui de la Vierge, que ses corps n'enpîra,

• Et qui mourut en crois, on le crucifia,

• Que jà li fruis de moi, de mon corps n'istera,

• Si m'en arès menée ou pals par delà ,

• Pour avanchicr le veu que vo corps voué a;

• Et s'il en voelh tsir, quant besoins n'en sera,

» D'un grand coulel d'achicr li miens corps s'oefaira;

» Serai m'asme perdue, et li fruis périra. ■

Et quant li rois l'entent, moult forment l'en pensa ;

El dis! : « Certainement nuis plus ne vouera. »

Le mélange d’industrialisme et de chevalerie donne à toute cette histoire un aspect bizarre. Ce , fier Édouard III qui sur la Table ronde a juré le héron de conquérir la France 1 * * * * * , celte chevalerie j gravement folle qui, par suite d’un vœu , garde un , œil couvert de drap rouge 7 , ils ne sont pas tellement fous qu’ils servent à leurs frais. La pieuse simplicité des croisades n’est point de cet âge. Ces chevaliers, au fond, sont les agents mercenaires, les commis voyageurs des marchands de Londres et de Gand. Il faut qu'Édouard s'humanise, qu’il mette bas l’orgueil , qu’il lâche de plaire aux drapiers et aux tisserands, qu’il donne la main à son compère, le brasseur Arteveldc, qu’il harangue le populaire du haut du comptoir d’un boucher 8.

Les nobles tragédies du quatorzième siècle ont leur partie comique. Dans les plus fiers chevaliers, il y a du Falslaff. En France, en Italie, en Espagne, dans les beaux climats du Midi , les Anglais sc ; montrent non moins gloutons que vaillants. C’est l’Hercule bouphage. Ils viennent, à la lettre, manger le pays. Mais, en représailles, ils sont vaincus par les fruits et les vins. Leurs princes meurent d’indigestion, leurs armées de dyssentcric.

Lisez après cela Froissarl, ce Walter Scott du moyen âge ; suivcz-le dans ses éternels récits d’aventures et d’apcrlises d'armes. Contemplez dans nos i musées ces lourdes et brillantes armures du quai torzièrne siècle... Ne scmble-l-il pas que ce soit la , dépouille de Renaud ou de Roland?... Ces épaisses cuirasses pourtant, ces forteresses mouvantes d’a- ! cier, font surtout honneur à la prudence de ceux | qui s'en affublaient... Toutes les fois que la guerre

I,i lia irons fu parti», la roïne en raengna.

Adonc, quant chc fu fait, li roi» s'apareilla.

Et fit garnir le» nés, la roïne i entra.

Fl maint franc chevalier arccques lui mena.

De illoc en Anvers, li rois ne s'arrêta.

Quant outre sont venu, la dame délivra:

D'nn beau fils gracieux la dame s'acouka,

Lyon d'^nWTI ol non, quant on le baptisa.

Ensi le franque Dame le sien veu aquilta;

A insque soient tout fait, maint preudomme en morra.

Et maint bon chevalier dolent s'en clamera ,

Et mainte preude femme pour lasse s'en tenra.

Adonc parti li cours des Englcs par delà.

Cki finent /eus rciw du huiron.

Ce petit pofe’me sc trouve à la fin du 1. 1" de Froissarl, éd. Dacicr-Buchon, p. 420.

7 II y avoit dans la suite de l'évéque de Lincoln plusieurs bacheliers qui avoient chacun un œil couvert de drap vermeil, pourquoi il n’en put voir : et disoit-on que ceux avoient voué entre daines de leur pays que jamais ne verroient que d'un œil jusqu'à ce qu'ils au-

j t oient fait aucunes prouesses au royaume de France.

^ Froiss., ann. 1337, 1. 1, p. 180.

8 Froissarl, éd. Buchon, t. I, p. 214.

HISTOIRE DK FRANCK.

devient métier et marchandise, les armes défensives s'alourdissent ainsi. Les marchands de Carthage, ceux de l'almyrc, n’allaient pas autrement à la guerre

Voilà l'étrange caractère de ce temps, guerrier et mercantile. L’histoire d’alors est épopée et conte, roman d’Arthur, farce de Patelin. Toute l’époque est double et louche. Les contrastes dominent; partout prose et poésie se démentant, se raillant l’une l’autre. Les deux siècles d’intervalle entre les songes de Dante et les songes de Shakspcarc , font eux-mêmes l’effet d’un songe. C’est le Rêne d'une nuit d'été, où le poète mêle à plaisir les artisans et les héros; le noble Thésée y ligure à côté du menuisier Rottom, dont les belles oreilles d’âne tournent la télé à Titania.

Pendant que le jeune Édouard III commence tristement sou règne par un hommage a la France, Philippe de Valois ouvre le sien au milieu des fanfares. Homme féodal , (ils du féodal Charles de Valois, sorti de cette branche amie des seigneurs, il est soutenu par eux. Ces seigneurs et Charles de Valois lui-méme avaient |>ourtanl appuyé le droit des femmes à la mort de Louis Hulin ; ils avaient désiré alors que la couronne, traitée comme un fief féminin, passât par mariage à diverses familles et qu’ainsi elle restât faible. Ils oublièrent celle politique lorsque le droit des mâles amena au trône un des leurs , le fils même de leur chef, de Charles de Valois. Ils comptaient bien qu’il allait réparer les injustes violences des règnes précédents; qu’il allait, par exemple, rendre la Franchc-Comtc et l’Artois à ceux qui les réclamaient eu vain depuis si longtemps. Robert d’Artois, croyant avoir enfin cause gagnée, aida puissamment à l'élévation de Philippe.

Le nouveau roi se montra d’abord assez complaisant pour les seigneurs. Il commença par les dispenser de payer leurs dettes*. En signe de gracieux avènement et de bonne justice, il fit accrocher à un gibet tout neuf le trésorier de son prédécesseur 5. C'était, nous l'avons dit, l'usage de ce temps. Mais comme un roi vraiment justicier est le pro-

• Pour Carthage, roy. surtout Plutarque, Vie de Timolcon. Pour Paltnyrc , ray. les auteurs cités dans ma vie de Zénobir. Biogr. univers, de MM. Michaud.

* Ils prétendaient qu'il y avait une conjuration des hommes du bas état pour ruiner la noblesse française, et en conséquruce ils obtinrent d'abord ou ordre du roi pour que tous les créanciers fussent mis en prison et leurs biens séquestrés; puis vint l'ordonnance qui réduisit toutes leurs dettes aux trois quarts , à quatre mois de terme, sans intérêt. Contin, G. de Naugis, p. 90. Ord., t. II, p. 69.

5 Pierre Rcmy. Contin. G. de Nangis, p. 87.

lecteur naturel des faibles et des affligés, Philippe accueillit 4c comte de Flandre malmené par les gens de Bruges, tout ainsi que Charles le Bel avait consolé la bonne reine Isaheau.

C’était une fêle d’étrenner la jeune royauté par une guerre contre ces bourgeois. La noblesse suivit le roi de grand cœur. Cependant les gens de Bruges eld’Yprcs, quoique abandonnés de ceux de Garni, ne se troublèrent pas. Bien armés et en bon ordre, ils vinrent au-devant, jusqu’à Cassrl, qu’ils voulaient défendre (33 août 1328). Les insolents avaient I mis sur leur drapeau, un coq et celle devise goguenarde :

Quand ce coq icy chantera.

Le roy trouvé cy entrera 4.

Ce ne fut pas le cœur qui leur manqua pour tenir leur parole, mais la persistance et la patience. Pendant que les deux armées étaient en présence et se regardaient, les Flamands sentaient que leurs affairesetaienten souffrance, que les métiers d’Ypres ne battaient pas, que les ballots attendaient sur le j marché de Bruges. L’âme de ces marchands était i restée au comptoir. Chaque jour, à la fumée de leurs villages incendiés, ils calculaient et ce qu'ils j perdaient et ce qu’ils manquaient à gagner. Ils n’y tinrent plus, ils voulurent en finir par une bataille. Leur chef Zanekin (Petit Jean) s’habille eu marchand de poisson , et va voir le camp français. Personne n’y songeait à l’ennemi. Les seigneurs 1 en belles robes causaient, se conviaient, se faisaient des visites. Le roi dînait, lorsque les Flamands fondent sur le camp, renversent tout, et percent : jusqu'à la lente royale s. Même précipitation des Flamands qu’à Mons-en -Puellc , même imprévoyance du côté des Français. La chose ne tourna | pas mieux pour les premiers. Ces gros Flamands,

| soit brutal orgueil de leur force, soit prudence | de marchands, ou ostentation de richesse, s’étaient avisés de porter à pied de lourdes cuirasses de cavaliers. Ils étaient bien défendus, il est vrai, mais ils bougeaient à peine. Leurs armures suffi-

* Appelant ledict roy Philippe roy trouvé. Oudcgherst, f° 257.

6 Oncques en l'ost du roy ne feit on guet; et les grands seigneurs alèrent d'une tente en l'autre, pour eux déduire , en leurs belles robes. Or vous dirons les Flamans, qui sur le mont étoient... Si feirciit trois grosses batailles les Flamans : et veindrent avalant le mont, au grand pas, devers l’ost du roy : et passèrent tout outre, sans cry lie noise : et fut à l’heure de vespres sonnons... Et les Flamans ne s'alargèrenl mie, ains veindrent le grand pas, pour surprendre le roy en sa tente. Froissart, I, c. 09, p. 123.

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