‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 282 sur 398 · LIVRE VI. - L'ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS · texte numérisé non relu

LIVRE VI. - L'ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS

L’cinpereur Louis de Bavière avait d'autres motifs plus personnels pour se déclarer. Persécuté par les papes français, il ne parlait de rien moins que d'aller avec une armée se faire absoudre à Avignon. Édouard alla le trouver à la diète de Coblcnlz. Dans celle grande assemblée où l'on voyait trois archevêques, quatre ducs, trente-sept comtes, une foule de barons, l’Anglais apprit à ses dépens ce que c'était que la morgue et la lenteur allemande. L'Empereur voulait d’abord lui accorder la faveur de lui baiser les pieds. Le roi d’Angleterre, pardevant ce suprême juge , se porta pour accusateur de Philippe de Valois. L’Empereur, une main sur le globe, l’autre sur le sceptre, tandis qu’un chevalier lui tenait sur la tète une épée nue, défia le roi de France, le déclara déchu de la protection de l’Empire, et donna gracieusement à Edouard le diplôme de vicaire impérial sur la rive gauche du Rhin. Au reste , ce fut tout ce que l'Anglais put en tirer. L’Empereur réfléchit, eut des scrupules, et au lieu de s’engager dans celte dangereuse guerre de France, il s’achemina vers l'Italie. Mais Philippe de Valois le fit arrêter au passage des Alpes par un fils du roi de Bohême1.

Le roi d’Angleletre, revenant avec son diplôme, demanda au duc de Brabant où il pourrait l’exhiber aux seigneurs des Pays-Bas. Le duc assigna pour l'assemblée la petite ville de Herck sur la frontière de Brabant. « Quand tous furent là venus, sachez que la ville fut grandement pleine de seigneurs, de chevaliers, d’écuyers et de toutes autres manières de gens; cl la halle de la ville où l'on vendoit pain et chair, qui guères ne valoient, encourlinée de beaux draps comme la chambre du roi ; et fut le roi anglois assis, la couronne d’or moult riche et moult noble sur son chef, plus haut cinq pieds que nul des autres, sur un banc d’un boucher, là où il tailloil cl vendoit sa chair. Oncques telle halle ne fut à si grand honneur 2. »

Pendant que tous les seigneurs rendaient hommage sur ce banc de boucher au nouveau vicaire impérial, le duc de Brabant faisait dire au roi de France de ne rien croire de ce qu’on pouvait dire contre lui. Édouard déliant Philippe en son nom et au nom des seigneurs, le duc déclara qu’il aimait mieux faire porter à part son défi. Enfin, quand Édouard le pria de le suivre devant Cambrai , il lui assura qu’aussitôt qu'il le saurait devant cette ville, il irait l’y retrouver avec douze cents bonnes lances.

Pendant l’hiver, l’argent de France opéra sur

1 Schmidt, Hist. des Aliéna., t. IV, 1. VII , C. vu, p. 515.

2 Froiss., I, 214.

les seigneurs des Pays-Bas et d'Allemagne. Leur inertie augmenta encore. Édouard ne put les mettre en mouvement avant le mois de septembre (1339). Cambrai se trouva mieux défendu qu’on ne le croyait. La saison était avancée. Édouard leva le siège et entra en France. Mais à la frontière, le | comte de nainaut lui dit qu’il ne pouvait le suivre au delà , que tenant des fiefs de l’Empire cl de la France, il le servirait volontiers sur terre d’Empire; mais qu’arrivé sur terre de France , il devait obéir ail roi, son suzerain, et qu'il l'allait joindre de ce pas pour combattre les Anglais *.

Parmi ces tribulations , Édouard avançait lentement vers l’Oise, ravageant tout le pays, et retenant avec peine ses alliés mécontents et affamés. II lui fallait une belle bataille pour le dédommager de tant de frais et d’ennuis. Il crut un instant la tenir. Le roi de France lui-méme parut près de la Capellc avec une grande armée. « On y comptait, dit Froissart, onze vingt et sept bannières, cinq cent et soixante pennons, quatre rois (France, Bohême, Navarre , Écosse) , six ducs, et trente-six comtes et plus de quatre mille chevaliers, et des communes de France plus de soixante mille. » Le roi de France lui-méme demandait la bataille; Édouard n’avait qu’à choisir pour le 2 octobre un champ, une belle place où il n’y eût ni bois, ni marais, ni rivière qui pùt avantager l’un ou l’autre parti.

Au jour marqué, lorsque déjà Édouard, monté sur un petit palefroi , parcourait ses batailles et encourageait les siens, IcsFrançais avisèrent, disent les chroniques de Saint-Denis, qu'il était vendredi,

‘ et ensuite qu'il y avait un pas difficile entre les deux armées 4. Selon Froissart : « Ils n'étoieut pas d'accord, mais en disoil chacun son opinion, et disoienl par estrif (dispute) que ce seroit grand’honlc et grand défaut si le roi ne se combaltoit, quand il savoil que ses ennemis étoicnl si près de lui, en son pays, rangés en pleins champs, et les avoit suivis en intention de combattre à eux. Les aucuns des autres disoient à l’encontre que ce seroit grand’folie s’il se combaltoit, car il ne savoit que chacun pensoit, ni si point trahison y avoit : car si fortune lui éloil contraire, il melloit son royaume en aventure de perdre, et si il déconfisoit scs ennemis, pour ce n’auroit-il mie le royaume d’Angleterre, ni les terres des seigneurs de l’Empire, qui avec le roi anglois éloient alliés. Ainsi estrivant (dissertant) cl déballant sur ces diverses opinions, le jour passa jusques à grand midi. Environ petite

8 Froissart, I, p. 240.

4 Chron. de Saint -Denis, ch. xvii, ap. Froissart, I, ; 208.

nonne, uii lièvre s’envint trépassant parmi les champs, et se boula entre les Français, dont ceux qui lu virent commencèrent à crier et à liuier (appeler) et à faire grand haro ; de quoi ceux qui étoicnl derrière cuidoicnt que ceux de devant se combattissent; cl les plusieurs qui se tenoient en leurs batailles rangés fesoienl autel (aillant) : si mirent les plusieurs leurs bassinets en leurs têtes et prirent leurs glaives. Là il fut fait plusieurs nouveaux chevaliers; et par spécial le comte du Hainaut eu fit quatorze, qu’on nomma depuis les chevaliers du Lièvre. — .... Avec tout ce et les estrifs (déliais) qui eloient au conseil du roi de France, furent apportées en l’ost lettres de par le roi Robert de Sicile, lequel cloil un grand astronomie!).. . si avoit par plusieurs fois jeté ses sorts sur l’état et aventures du roi de France et du roi d'Angleterre, et avoit trouvé eu l’astrologie et par expérience que j si le roi de France se combaltoit au roi d’Angle- : terre, il conveuoil qu’il fustdéconlit... Jà de long- | tems moult soigneusement avoit envoyé lettres et 1 * 3 épftres au roi Philippe que nullement ils ne se combattissent contre les Anglois là où le corps d'Édouard fut présent »

Cette triste expédition avait épuisé les finances d’Édouard. Ses anm, fort découragés, lui conseillèrent de s'adresser à ces riches communes de Flandre qui pouvaient l’aider à elles seules mieux que tout l'Empire. Les Flamands délibérèrent longuement, et finirent par déclarer que leur conscience ne leur permettait pas de déclarer la guerre au roi de France, leur suzerain. Le scrupule était d’autant plus naturel qu’ils s’ôtaient engagés à payer deux millions de florins au pape, s'ils attaquaient le roi t le France. Artcvelde y trouva remède. Pour les ; rassurer cl sur le péché et sur l’argent, il imagina de faire roi de France le roi d’Angleterre 9. Celui- , ci , qui venait de prendre le titre de vicaire impérial, pour gagner les seigneurs des Pays-Ras, se ! laissa faire roi de France, pour rassurer la conscience des communes de Flandre. Philippe de j Valois fit interdire leurs prêtres par le pape; mais ’ Édouard leur expédia des prêtres anglais pour les confesser et les absoudre a.

La guerre devenait directe. Les deux partis équi-

1 Froissart , I, 360-3.

3 Id., ibid., p, 265-7.

3 Meyer, I. XII, f. 141.

4 Froiss., I, ch. cxx-cxxn, p. 333,

* Après avoir quitté Édouard qu’il serrait en VEm - I

pire j pour défendre Philippe ou royaume , ce jeune sei- j

gneur , irrité des ravages que le roi de France avait ,

laissé commettre en ses États, lui avait porté défi et j

s’était rallié au roi d'Angleterre. Froiss., ch. ci, p. 281 . .

pèrcnlde grandes flottes pour garder, pour forcer le passage. Celle des Français , fortifiée de galères génoises, comptait, dit-on, plus de cent quarante gros vaisseaux qui portaient quarante mille hommes; le tout commandé par un chevalier et par le trésorier Bahuchet , h qui ne savait que faire compte.» Cet étrange amiral, qui avait horreur de la mer, tenait toute sa flotte serrée dans le port de l'Écluse. En vain le Génois Barbavara s'efforcait de lui faire enleudre qu'il fallait sc donner du champ pour pouvoir manœuvrer. L'Anglais les surprit immobiles et les accrocha. Ce fut une bataille de terre. Ko six heures, les archers anglais donnèrent la victoire à Édouard. L'apparition des Flamands qui vinrent occuper le rivage, ôtait tout rspoiraux vaincus. Barbavara, qui de bonne heure avait pris le large, échappa seul. Trente mille hommes périrent. Le malencontreux Bahuchet fut pendu au màt de son vaisseau4 * * * *. L'Anglais, qui se disait roi de France, traitait déjà l'ennemi comme rebelle. La France pouvait retrouver trente mille hommes ; mais le résultat inoral n'était pas moins funeste que celui delà llogueelde Trafalgar. Les Français perdirent courage du côté de la mer. Le passage du détroit resta libre pour les Anglais .pendant plusieurs siècles.

Tout semblait enfin favoriser Édouard. Artcvelde dans son absence avait amené soixante mille Flamands au secours de son allié, le comte de Hainaul *. Celle grosse armée lui donnait espoir de faire enfin quelque chose. Il conduisit tout ce monde. Anglais, Flamands, Brabançons, devant la forte ville de Tournay. Ce berceau de la monarchieeu a été plus d'une fois le boulevard. Charles VU a reconnu le dévouement tant de fois prouvé de cette ville, en lui donnant pour armes les armes memes de France.

Philippe de Valois vint au secours ; la ville se défendit. I.c siège traîna. Cependant les Flamands, ne sachant que faire, allèrent piller Arques à côté de Saint-Omer*. Mais voilà que tout à coup la garnison de cette ville fond sur eux , lances baissées , bannières déployées et à grands cris. Les Flamands eurent beau jeter bas leur butin, ils furent poursuivis deux lieues, perdirent dix-huit cents hommes

6 Robert d'Artois les conduisait : Par un mercredi matin il manda tous les chèvetaines de son ost, et leur «lit : Seigneurs, j’ay ouy nouvelles que je mVn voise vers la ville de Saint-Omer, et que tantost me sera rendue. Lesquels sans délay secoururent armer, et disoient l'un à l'autre : Or tost , compain : nous bevrons encore en huy de ces bons vins de Saint-Omer. Chronique publiée par Sauvage, p. 156.

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