‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 283 sur 398 · LIVRE VI. - L'ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS · texte numérisé non relu

LIVRE VI. - L'ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS

cl rapportèrent leur épouvante dans l’armée. * Or avinl une merveilleuse aventure... Car environ heure de miuuiL que ces Flamands dormoient en leurs lentes , un si grand effroi les prit en dormant que tous se levèrent et abattirent tantôt tentes cl pavillons et troussèrent tout sur leurs chariots , en si grande hâte que l’un n’allendoit point l’autre cl fuirent tous sans tenir voie... Messire Robert d’Artois et Henri de Flandres s’en vinrent au-devant d’eux et leur dirent : Beaux seigneur* , dites-nou» quelle chose il vous faut qui ainsi fuyez... Ils n’en tirent compte, mais toujours fuirent, et prit chacun le chemin vers sa maison, au plus droit qu’il put. * Quand messire Robert d'Artois et Henri «le Flandres virent qu'ils n’en auroient autre chose, si tirent trousser tout leur harnuis et s’en vinrent au siège devant Tournay. Et recordèrent l’aventure des Flamands et dirent les plusieurs qu’ils avoient été cufanlosmés *. »

L’Anglais eut beau faire. Toute celle grande guerre des Pays-Bas, dont il croyait accabler la France , vint à rien entre ses mains. Les Flamands n’étaient pas guerriers de leur nature, sauf quelques moments «Je colère brutale ; tout ce qu’ils voulaient, c’était de ne rien payer. Les seigneurs des Pays-Bas voulaient de plus être payés; ils l’étaient des deux côtés et restaient chez eux.

Heureusement pour Édouard, au moment où la | Flandre s’éteignait , la Bretagne prit feu *. Le pays était tout autrement inflammable. Ou peut a peine I vraiment dire, au moyen âge, que les Bretons soient | jamais en paix. Quand ils ne se battent pas chez eux, c’est qu’ils sont loués pour se battre ailleurs. Sous Philippe le Bel, et jusqu’à la bataille de Cassel, ils suivaient volontiers les armées de nos rois dans les Flandres, pour manger et piller ces riches pays. Mais quand la France, au contraire, fut entamée par Édouard, quand les Bretons n’eurent plus à faire qu’une guerre pauvre , ils restèrent chez eux , et se battirent entre eux.

1 Froifis., I, p. 394.

9 Le comte de Montfort étant venu lui faire hom-

mage ; • Quand le roi anglois eut oui ces paroles, il y

entendit volontiers, car il regarda cl imagina que la guerre du roi de France en seroit embellie , et qu’il ne

pouvoit avoir plus belle entrée au royaume, ne plus

profitable, que par Bretagne; et tant qu'il uvoit guerroyé par les Allemands et les Flamands et les Brabançons , il n’avoit fait fors que fraye et dépendu grandement et grossement; et l'avoient mené et deraené les seigneurs de l'Empire qui avoient pris son or et son argent, aiusi que l’avoient voulu, et rien n'avoieut fait.

Froissart,ann. 1341, II, p. 20. Les lettres par lesquelles Louis de Bavière révoque le titre de vicaire de l'Empire sont du 25 juin 1341.

Cette guerre fait le pendant de celles d' Écosse. De même que Philippe le Bel avait encouragé contre Édouard l«r Wallace et Robert Bruce, Édouard III soutint Montfort contre Philippe de Valois. Ce n’est pas seulement ici une analogie historique. Il y a, comme on sait, parenté de race et de langue, ressemblance géographique entre les «leux contrées. F.n Écosse, comme en Bretagne, la partie la plus£ reculée est occupée par un peuple celtique, la lisière par une population mixte , chargée de garder le pays. Au triste border écossais, répondent nos landes de 31ainc et d’Anjou, nos forêts d’Ille-et- Vilaine. Mais le border est plus désert encore. On peut y voyager des heures entières au train rapide d’une diligence anglaise, sans rencontrer ni arbre, ni maison; à peine quelques plis de terrain où les petits moulons de Northumberlaud cherchent patiemment leur vie. Il semble que tout ait brûlé sous le cheval d’Ilotspur 1 * 3... On cherche, eu traversant ce pays des ballades, qui les a faites ou chantées. Il faut peu de chose pour faire une poésie.

11 n’y a pas besoin des lauriers-roses de l’Eurotas ; il suflil d’un peu de bruyère de Bretagne , ou du chardon national d’Écosse «levant lequel se détournait la charrue de Burns 4.

L’Angleterre trouva dans celle rare et belliqueuse population, un outlaw invincible, un Uobin-Uood éternel... Les gens du border vivaient noblement du bien du voisin. Quand le butin de la dernière expédition était mangé, la dame de la maison servait dans un plat, à son mari, une paire d’éperons, et il partait joyeux5 *.. .C’étaient d’étranges guerres; la difficulté pour les deux partis était de se trouver. Dans sa grande expédition d’Ecosse, Édouard 11 avança plusieurs jours sous la pluie et parmi les broussailles, sans voir autre armée que de daims et de biches *. 11 lui fallut promettre une grosse somme à qui lui dirait où était l'ennemi7. Les Ecossais réunis, dispersés, avec la légèreté d’un esprit, enlraienL quand ils voulaient en Angleterre; ils

9 f'oy. Shakspeare.

4 Fojf. l’Introduction de Waller Scott à son recueil des ballades du border.

9 Id.,ibid.

6 Et crioit'on moult ce jour alarme, et disoit-on que les premiers se combattaient aux ennemis ; si que chacun cuidant que ce fut voir, se hâtait quant qu’il pouvoit parmi marais, parmi pierres et cailloux, parmi vallées et montagnes, le heaume appareillé, l’écu au col , le glaive ou l’épée au poing , sans attendre père ni frère, ni compagnon. Et quand on avoit ainsi couru demie lieue ou plus, et on en venoit au lieu d’où cc butin ou cri naissoit , on se trouvoit déçu ; car cc avoient été cerfs ou biches. Froiss., I,c. xxxvu, p. 84.

7 Et fit-on crier que qui se voudroit tant travailler

avaient peu (le cavalerie, mais point de bagages ; chaque homme portail son petit sac de grain et une brique où le faire cuire.

Ils ne se contentaient pas de guerroyer en Angleterre. Ils allaient volontiers au loin. On sait l'histoire de ce Douglas , qui , chargé par le roi mourant de porter son cteur à Jérusalem, s’en alla I par l’Espagne, et dans la bataille lança ce cœur contre les Mores. Mais leur croisade naturelle était en France, c’est-à-dire, où ils pouvaient faire plus de mal aux Anglais. Un Douglas devint comte de Touraine. Il existe encore, dit-on, des Douglas dans la Bresse *.

Notre Bretagne eut son border, comme l’Ecosse, et sans doute aussi ses ballades 5. Peut-être la vie du soldat mercenaire qui fut longtemps celle des Bretons au moyen âge, étouffa -t- elle ce génie poétique.

Mais l'histoire seule en Bretagne est une poésie.

H n’est point mémoire d’une lutte si diverse et si obstinée. Celte race de béliers a toujours été heurtant, sans rien trouver de plus dur qu'cllc-mème. Elle a fait front tour à tour à la France et aux ennemis de la France. Elle repoussa nos rois sous Nomcnoé, sous Montforl; elle repoussa les Norlhmans sous Allan Barbelorle, et les Anglais sous Duguesclin.

C’est au border breton, dans les landes d’Anjou, que Robert le Fort se fit tuer par les Norlhmans, et gagna le trône aux Capels. Là, encore, les futurs rois d’Angleterre prirent le nom de Plantc-Geuèls. Ces bruyères, comme celle de Macbeth, saluèrent les deux royautés.

Le long récit des guerres bretonnes qui ren/uminent si bien la chronique de Froissart 8 , ces aventures de toutes sortes, coupées de romanesques incidents, font pensera certains paysages abruptes de Bretagne, brusquement variés, pauvres, pierreux, semés parmi le roc de tristes fleurs. Mais il est plus d'une partie dans celle histoire dont le

qu’il put rapporter certaines nouvelles au roi , là où l'on pourrait trouver les Écnssois , le premier qui celui rapporterait il aurait ceut livres de terre à héritage, et le ferait le roi chevalier. Frniss., I, ch. xl, p. 90. On trouve en effet dans Rymer : Pro Thomâ de Rokesby, qui regem duxerat ante visum inimicorum Scotorum. Rymer, II, p. 717.

1 Biographie univ. de Michaud , art. Douglas.

3 II n'en reste point d'anciennes, l'oyes, entre autres ouvrages, le beau livre de M. Emile Souvestre : Les derniers Bretons.

8 Entrerons en la grand matière et histoire de Bretagne, qui grandement renluraine ce livre pour les beaux faits d’armes qui y sont rameutués. Froiss., I, p. 405-0.

chroniqueur élégant cl chevaleresque ne représente pas la sauvage horreur. On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le théâtre môme de ccs événements, aux roches d’Auray , aux plages de Quiberon, de Saint-BIichcl-eu-Grève, où le duc fratricide rencontra le moine noir.

Les belles aventures d’amazones , où sc plaît Froissart, ces aperlises de Jchannedc Montforl gui eut courage d’homme et cœur de lion, ccs braves discours de Jeanne de Clisson, de Jeanne de Blois,

! ne disent pas Loul sur la guerre de Bretagne. Celle I guerre est celle aussi de Clissoti le boucher, du dévot et consciencieusement cruel Charles de Blois.

! t Le duc Jean III , mort sans enfants , laissait une I nièce et un frère. La nièce, flllc d’un frère atné,

' avait épousé Charles de Blois, prince du sang, et elle avait le roi pour elle; la noblesse de la Bretagne française lui était assez favorable4. Le frère cadet ,

I Montforl, avait pour lui les Bretons brclonnants, et il appela les Anglais5. Le roi d’Angleterre, qui, en France , soutenait le droit des femmes, soutint celui des mâles en Bretagne. Le roi de France fut inconséquent en sens opposé.

Singulière destinée que celle des Montforl. Nous l’avons déjà remarquée. Un Montforl avait conseillé l à Louis le Crus d’armer les communes de France.

| Un Montforl conduisit la croisade des Albigeois et 1 anéantit les libertés des villes du Midi. Un Montforl introduisit dans le parlement anglais les députés des communes. Eu voici un autre au quatorzième siècle dont le nom rallie les Brclons dans leur guerre contre la France.

L’adversaire de Montforl, Charles de Blois, n’était pas moins qu’un saiut, le second qu’ait eu la maison de France. Il se confessait malin et soir, entendait quatre ou cinq messes par jour. Il ne voyageait pas qu’il n’eut un aumônier qui portait dans un pot, du pain, du vin, de l'eau et du feu, pour dire la inesse en route 6. Voyait-il passer un prêtre , il sc jetait à bas de cheval dans la bouc. 11

4 Scion Froissart, Charles de Blois en eut toujours de sou côté de sept te* cinq.

6 Froissart, t. I, c. 314. Si chevaucha le conncstable premièrement Bretagne bretonnant , pourtant qu’il la sentoit tousjours plus encline au duc Jehan «le Montfort , que Bretagne gallot. — * La dame «le Mont fort tenoit plusieurs forteresses en Bretagne brcLonnant. • — Le comte de Montforl fut enterré à Quimpercorcntin. * Sauvage, p. 175.

6 Procès-verbal cl informations sur la vie et les miracles de Charles duc de Bretagne, de la maison de France, etc. Ms. de la Bibl. du Roi, 2 vol. in-fol. u* 5581.

D. Morice, Preuves, t. II , p. 1, en a donué l'extrait, d'après un autre manuscrit.

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