‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 284 sur 398 · L'ANGLETERRE. I* 111 LIPPE DE VALOIS · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE. I* 111 LIPPE DE VALOIS

fit plusieurs fois, pieds nus sur la neige, le pèlerinage de saint Yves, le grand saint breton. Il mettait des cailloux dans sa chaussure, défendait qu'on ôlat la vermine de son cilicc 1 , se serrait de trois cordes à nœuds qui lui entraient dans la chair, à faire pitié, dit un témoin. Quand il priait Dieu , il se battait furieusement la poitrine, jusqu'à pâlir et devenir comme vert 2.

Un jour il s’arrêta à deux pas de l'ennemi et en grand danger, pour entendre la messe. Au siège de Quimpcr , ses soldats allaient être surpris par la marée : Si c'est la volonté de Dieu , dit-il, la marée ne nous fera rien. La ville, en effet, fut emportée, une foule d’habitants égorgés. Charles de Blois avait d'abord couru à la cathédrale remercier Dieu. Puis il arrêta le massacre.

Ce terrible saint n’avait pitié ni de lui ni des autres. Il se croyait obligé de punir ses adversaires comme rebelles. Lorsqu’il commença la guerre en assiégeant Montfort à Nantes (1342), il lui jeta dans la ville la tête de trente chevaliers. Montfort se rendit, fut envoyé au roi, et, contre la capitulation, enfermé à la tour du Louvre 8. « La comtesse de Montfort, qui bien avoit courage d’homme et cœur de lion, et éloit en la cité de Rennes, quand elle entendit que son frère étoil pris, en la manière que vous avez ouï, si elle en fut dolente et courroucée , ce peut chacun et doit savoir et penser; car elle pensa mieux que on dut mettre son seigneur à mort que en prison ; et combien qu’elle eut grand deuil au cœur, si ne fit-elle mie comme femme déconfortcc, mais comme homme fier et hardi , en réconfortant vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur monlroit un petit fils qu’elle avoit, qu’on appeloit Jean, ainsi que le père, et leur disoit : « lia ! seigneurs , ne vous dëconfortcz mie, ni ébahissez pour monseigneur que nous avons perdu ; ce n’étoil que un seul homme : véez ci mon petit enfant qui sera , si Dieu plaît , son restorier (vengeur), et qui vous fera des biens assez 4. « Assiégée dans Hennebon, par Charles de Blois, elle brûla dans une sortie les tentes des Français, et ne pouvant rentrer dans la ville, elle gagna le château d’Auray; mais bientôt réunissant

* 24« témoin, Yves le Clerc, 1. 1, p. 147 : Non mutabat cilicem suura, düm fuiisct tan Lô plénum pedicalis, quôd mirum crot, et quandô cubicolarius volebat araovere pediculos à diclo cilicc, ipse dominus Carnlus dicebat : « Dimittatis, nolo quod aliquem pediculom amoveatis, » et dicebat quôd sibi mnlurn non faciebant et quôd, quandô ipsum pungebant, recordabatur de Deo.

1 ... In tantum quôd adstantibus videbatur quôd h sensu aliénâtes erat , et color vultùs ipsins mutabatur

| cinq cents hommes d'armes, elle franchit de nou- I veau le camp des Français et rentra dans Hennebon «à grand joie cl a grand son de trompettes et de- nacaires ! » Il était temps qu’elle arrivât ; les seigneurs parlementaient en face même de la comtesse, quand elle vit arriver le secours qu’elle attendait depuis si longtemps d’Angleterre. « Qui ! adoncvitla comtesse descendre du châtel à grand’chèrc, et baiser messire Gautier de Mauny et ses compagnons, les uns après les autres, deux ou trois fois, bien peut dire que c'étoil une vaillante daine *. »

Le roi d’Angleterre vint lui-mème vers la fin de celte année au secours de la Bretagne. Le roi de France en approcha avec une armée ; il semblait que cette petite guerre de Bretagne allait devenir la grande. Il ne se fit rien d’important. La pénurie des deux rois les condamna à une trêve, où leurs alliés étaient compris; les Bretons seuls restaient libres de guerroyer.

La captivité de Montfort avait fortifié son parti. Philippe de Valois prit soin de le raviver encore, en faisant mourir quinze seigneurs bretons qu’il croyait favorables aux Anglais. L’un d’eux, Clisson, prisonnier en Angleterre, y avait été trop bien traité. On dit que le comte de Salisbnry , pour se venger d’Édouard qui lui avait débauché sa belle comtesse, dénonça au roi de France le traité secret de son maître et de Clisson *. Les Bretons, invités à un tournoi, furent saisis et mis à mort sans jugement. Le frère de l’un d'eux, qui était prêtre , ne fut pas supplicié, mais exposé sur une échelle où le peuple le lapida.

Peu après, le roi fit encore mourir sans jugemenL trois seigneurs de Normandie. Il aurait voulu aussi avoir eu ses mains le comte d’Harcourt. Mais il échappa, et ne fut pas moins utile aux Anglais que Robert d'Artois.

Jusque-là les seigneurs se faisaient peu scrupule de traiter avec l'etranger. L’homme féodal se considérait encore comme un souverain qui peut négocier à part. La parenté des deux noblesses française et anglaise , la communauté de langues (les nobles anglais parlaient eucore français), tout favorisait

«le naturali colore in virïdem. 17» témoin , Pagan «le Quelcn , t. I, p. 87.

8 La chronique en vers de Guillaume de Saint- André, conseiller, ambassadeur et secrétaire du duc Jean ] V, notaire apostoliquect impérial, ne laisse aucun doute sur la duplicité dont on usa envers lui. Roujoux, III, p. 178.

4 Froiss., II, p. 38.

8 Ibid., p. 73-87.

8 Chrmt. de Flandre, p. 173,174. Ap. Froiss.. 11,108.

ces rapprochements. La mort de Clisson mit une barrière entre les deux royaumes.

En une même année , l'Anglais perdit Montfort et Artevelde. Artcvelde était devenu tout Anglais. Sentant la Flandre lui échapper , il voulait la donner au prince de Galles. Déjà Edouard était à l'Écluse et présentait son (ils aux bourgmestres de Gand , de Rruges et d'Ypres. Artevelde fut lue.

Avec toute sa popularité, ce roi de Flandre n'était au fond que le chef des grosses villes, le défenseur de leur monopole. Elles interdisaient aux petites la fabrication de la laine. Une révolte eut lieu à ce sujet dans l'une de ces dernières. Arlevcldc la réprima et tua un homme de sa main. Dans l'enceinte même de Gand , les deux corps des drapiers se faisaient la guerre. Les foulonscxigeaient des tisseurs ou fabricants de draps une augmentation de salaire. Ceux-ci la refusant , ils se livrèrent un furieux combat. Il n'y avait pas moyen

1 Malus clics lunie(Dcn quaden tnaendach) ... Pugnabant textures contra fullones ac partum quœalutn. I)ux textorum Gerardus erat , quitus et Arteve Ida accessit. Meyer, p. 14G. Lesquels ayant occis plus de quinze cents foulions, chassèrent les autres dudict mestier hors de la ville, et réduisirent ledict mestier de foulions Il néant, comme il est encoircs pour le jourdhuy. Oudegh., f. 271.

3 Quand il eut fait son tour, il revint h Gand et entra en la ville, ainsi comme à heure de midi. Ceux de la ville qui bien savoient sa revenue, étoient assemblés sur la rue par on il devoit chevaucher en son hôtel. Sitôt qu'ils le virent, ils commencèrent à murmurer et à bouter trois têtes en un chaperon, et dirent ; « Voici celui qui est trop grand maître et qui veut ordonner de la comte de Flandre à sa volonté ; ce ne fait mie à souffrir. * ... Ainsi que Jacques d'Artevelle chevauchoit par la rue , il sc aperçut tantôt qu'il y avoit aucune chose de nouvel contre lui , car ceux qui se souloicnt incliner et ôter leurs chaperons contre lui, lui tournoient l’épaule , et rentroient en leurs maisons. Si se commença h douter; et sitôt qu'il fut descendu en son hôtel, il fit fermer et barres portes et huis et fenêtres. A peine eurent 6cs varlcts ce fait , quand la rue où il demeuroit fut toute couverte, devant et derrière, de gens, spécialement de menues de métier. Là fut son hôtel environné et assailli devant et derrière, et rompu par force. Bien est voir (vrai ) que ceux de dedans se défendirent moult longuement et en atterrèrent et blessèrent plusieurs; mais finalement ils ne purent durer, car ils étoient assaillis si roide que presque les trois parts de la ville étoient à cct assaut. Quand Jacques d'Artevelle vit l'elTort, et comment il étoil appressé, il vint à une fenêtre sur la rue, se commença à humilier et dire, par trop beau langage et à un chef : • Bonnes gens , que vous faus? Que vous meut? Pourquoi êtes-vous si troubles sur moi? En quelle mauière vous puis-je avoir courroucé? Dites-le-moi, et je l'amenderai pleinement à votre volonté. • Donc, répondirent-

i de séparer ccs dogues. En vain les prêtres appor- ! lèrent sur la place le corps de Noire-Seigneur. Les fabricants, soutenus par Artevelde, écrasèrent les ouvriers <1345)

Artevelde, qui ne se Gait ni aux uns ni aux autres, voulait sortir de sa dangereuse position , céder cc I qu'il ne pouvait garder , ou régner encore sous | un maître qui aurait besoin de lui et qui le sou- ’ tiendrait. De rappeler les Français , il n'y avait ; pas à y songer. Il appelait donc l'Anglais, il courait * Bruges et Y près pour négocier, haranguer. Pendant ce temps, Gand lui échappa.

Quand il y rentra, le peuple était déjà ameuté. On disait dans la foule qu'il faisait passer en Angleterre l'argent de Flandre. Personne ne le salua. Il sc sauva à son hôtel, et de la croisée essaya en vain de fléchir le peuple. Les portes furent forcées, Artevelde fut tué précisément comme le tribun Ricnzi l'était à Rome deux ans après *.

ils, à une voix, ceux qui ouï l’avoienl : « Nouz voulons avoir compte du graud trésor de Flaudre que vous avez devoyé sans titre de raison. » Donc répondit Artcvelle moult doucement : • Certes, seigneurs, au trésor de Flandre ne pris -je oneques denier. Or vous rclraiez bellement en vos maisons, je vous en prie, et revenez demain au matin ; et je serai si pourvu de vous faire et rendre bon compte que par raison il vous devra suf- Gre. • Donc répondirent -ils, d’uue voix : « Ncnnin, nennin, nous le voulons tantôt avoir; vous ne nous échapperez mie ainsi : nous savons de vérité que vous l’avez vidé de piéça , et envoyé en Angleterre , sans notre sçu , pour laquelle cause il vous faut mourir. • Quand Artcvelle ouït ce mot, il joignit ses mains et commança pleurer moult tendrement, et dit : « Seigneurs, tel que je suis vous m’avez fait, et me jurâtes jadis que contre tous hommes vous me défendriez et garderiez; et maintenant vous me voulez occire et sans raison. Faire le pouvez, si vous voulez , car je ne suis que un seul homme contre vous tous , à point de défense. Avisez, pour Dieu, et retournez au temps passé. Si considérez les grâces et les grands courtoisies que jadis vous a faites. Vous me voulez rendre petit guerredon (récompense) des grands biens que au temps passé je vous ai faits. Ne savez -vous comment toute marchandise ctoit périe en ce pays? je la vous recouvrai. En après, je vous ai gouvernés en si grande paix, que vous avez eu, du temps de mon gouvernement, toutes choses à volonté, blés, laines, avoir, et toutes j marchandises , dont vous êtes recouvrés et en bon point. « Adonc commencèrent eux à crier tous à une voix : • Descendez, et ne nous sermonez plus de si haut; car nous voulons avoir compte et raison tantôt du grand trésor de Flandre que vous avez gouverné | trop longuement, sans rendre compte ; ce qui u’appari tient mie 5 nul officier qu’il reçoive les biens d’un sei- | gneur cl d’un pays, sans rendre compte. » Quand Artevellc vit que point ne se refroidiroient ni refreneroient, I il rccloui (referma) la fenêtre, et s’a visa qu’il videroit par

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