LIVRE VI. — L’ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS
Édouurd avait manque la Flandre , aussi bien que la Bretagne. Scs attaques aux deux ailes ne réussissaient pas , il en lit une au centre. Celle-ci , conduite par un Normand, Godefroy d'Harcourt, fut bien plus fatale à la France.
Philippe de Valois avait réuni toutes ses forces en une grande armée pour reprendre aux Anglais leurs conquêtes du Midi. Celle armée forte, diton , de cent mille hommes, reprit en effet Angouléme , et alla se consumer devant la petite place d’Aiguillon. Les Anglais s'y défendirent d’autant mieux, que le fils du roi, qui conduisait lesFrançais, n'avait point fait de quartier aux autres places.
Si l'on en croyait l'invraisemblable récit de Froissart, le roi d'Angleterre serait parti pour secourir la Guieunc. Puis ramené par le vent contraire, il aurait prêté l'oreille aux conseils de Godefroy d'Harcourt, qui l'engageait à attaquer la Normandie sans défense
Le conseil n’était que trop bon. Tout le pays était désarme. C’était l’ouvrage des rois eux-mémes, qui avaient défendu les guerres privées. La population était devenue toute pacifique , tout
derrière, et s’en iroit en une église qui joignoit près de son hôtel. Mais son hôtel était JA rompu et effondré par derrière, et y avoit plus de quatre cents personnes qui tous tiroieut à l’avoir. Finalement il fut pris entre eus et là occis sans merci, et lui donua le coup de la mort on tellier (tisserand) qui s'appeloitThomas Denis. Ainsi fiua Artevelle, qui en son temps fut si grand maître en Flandre : pourra (pauvres) gens Pamonterent (relevèrent) premièrement, et méchants gens le tuèrent eu la par lin. Froissart, 11, 354-9.
1 Si singlèrent ce premier jour* l'ordonnance de Dieu, du vent , et des mariniers, et eurent assez bon exploit pour aller vers Gascogne ou le roi tendoit aller. Au tiers jour... le vent les reboula sur les marches de Cornouailles... En ce termine eut le roi autre conseil par l’eunort et information de messire Godefroy d’ilarcourt qui lui conseilla qu'il prit terre en Normandie. El dit adouc au roi : Sire, le pays de Normandie est l'un des plus gros du monde... et trouverez en Normandie grosses villes et bastides qui point ne sont fermées, ou vos gens auront si grand profit , qu'ils en vaudront mieux vingt ans après. ld., c. 254, p. 290.
3 Le roi chcvauchoit par le Cotentin. Si n'étoit pas de merveille si ceux du pays étoient efl'rayés et ébahis; car avant ce ils n'avoient oneques vu hommes d'armes et ne savoieut que c’étoit de guerre ni de bataille. Si fuyoieul devant les Anglais d'aussi loin qu'ils en oyoient parler. ld.,ibid.,p. 310.
3 Et fit messire Godefroy de Harcourt conducteur de tout son ost, pourtant qu'il savoil les entrées et les issues en Normandie... Si trouvèrent le pays gras et plentureux de toutes choses, les granges pleines de blés , les maisons pleines de toutes richesses, riches bourgeois, chevaux, pourceaux, brebis, moutons et les
occupée de la culture ou des métiers. La paix avait porté ses fruits 3. L'étal florissant et prospère où les Anglais trouvèrent le pays , doit nous faire rabattre beaucoup de tout ce que les historiens ont dit contre l'administration royale au quatorzième siècle.
Le cœur saigne, quand on voit, dans Froissart, cette sauvage apparition de la guerre dans une contrée paisible , déjà riche et industrielle , dont l'essor allait être arreté pour plusieurs siècles. L'armée mercenaire d'Édouard, ces pillards Gallois, Irlandais, tombèrent au milieu d'une population sans défense; ils trouvèrent les moutons dans les champs, les granges pleiues , les villes ouvertes 3. Du pillage de Caen, ils curent de quoi charger plusieurs vaisseaux 4. Ils trouvèrent Sainl- Lù et Louviers, toutes pleines de draps 6.
Four animer encore scs gens, Édouard découvrit à Caen, tout à point, un acte par lequel les Normands offraient à Philippe de Valois de conquérir àdeurs frais l'Angleterre, à condition qu’elle serait partagée entre eux , comme elle le fut entre les compagnons de Guillaume le Conquérant 7. Cet
plus beaux bœufs du monde que ou nourrit en ce pays. Froiss., Il, p. 303.
4 Ils vinrent à Bailleur... la ville fut robée et pria or, argent et riches joyaux; car ils en trouvèrent ai grand ' foison , que garçons n'avoient cure de draps fourrés de vair. Id., ibid.— Et furent les Anglais de la ville de Caen seigneurs trois jours et envoyèrent par barges tout leur gain, draps, joyaux, vaisselle d'or et d'argent et toutes autres richesses dont ils avoient grand1 foison jusques à leur grosse navie; et eurent avis par grand* deliberation que leur navie à (avec) tout leur conquet et leurs prisonniers ils enverroient arrière eu Angleterre. Id., ibid.,p. 320.
5 Et trouva-t-on en ladite ville de Saint-Lo manants huit ou ueuf mille que bourgeois, que gens de metier.. . on ne peut croire a la grand’ foison de draps qu'ils y trouvèrent. Id., ibid., p. 311.
* Louviers adonc etoit une des villes de Normandie ou l’on faiaoit la plus grand* plcnté de draperie et etoit grosse, riche et marchande mais point fermée... et fut robée et pillée, sans déport et conquirent les Anglois très grand avoir, ld., ibid., p. 323.
7 Us auraient promis de fournir 4,000 hommes d’armes , 20,000 de pied dont 5,000 arbalétriers lou * prit dan s la province, excepté 1,000 hommes d'armes que le duc de Normandie pourrait choisir ailleurs , mais qui seraient payés par les Normands. Us s'obligeaient à entretenir ces troupes pendant dix et même douze semaines. Si l'Angleterre est conquise, comme ou l'espère , la couronne appartiendra dès lors au duc de Normandie. Les terres et droits des Anglais nobles et roturiers, séculiers, appart iendront aux églises, barons, nobles, et bonnes villes de Normandie. Les biens appartenant au pape, à l’Église de Rome et à celle d'Angle-
acte, écrit dans le pitoyable français qu’on parlait alors à la cour d'Angleterre * , est probablement j faux. Il fut, par ordre d'Édouard, traduit en \ anglais, lu partout en Angleterre au prône des j églises. Avant de partir, le roi avait chargé les prêcheurs du peuple, les dominicains, de prêcher la guerre, d'en exposer les causes. Feu après (1561), Édouard supprima le français dans les actes publics.
Il n'y eut qu'une langue, qu'un peuple anglais. : Les descendants des conquérantsnormands et ceux 1 des Saxons se trouvèrent réconciliés par la haine des nouveaux Normands.
Les Anglaisayant trouvé les ponts coupés à Rouen, remontèrent la rive gauche, brillant sur leur passage Vcrnon, Vcrneuil et le Pont-dc-l'Arche. Édouard ! s’arrêta à Poissi pour y construire un pont cl fêter l'Assomption, pendant que ses gens allaient brûler Saint-Germain, Bourg-la-Rcine , Saint-Cloud, et même Boulogne, si près de Paris.
Tout le secours que le roi de France donna à ■ la Normandie, ce fut d’envoyer à Caen le conné- ; table et le comte de Tancarvillc, qui s’y firent j prendre. Son armée était dans le Midi à cent 1 cinquante lieues. Il crut qu’il serait plus court d'appeler ses alliés d’Allemagne et des Pays-Bas. Il venait de faire élire Empereur le jeune Charles IV, fils de Jean de Bohême. Mais les Allemands chassèrent l'empereur élu, qui vint se mettre à la solde du roi. Son arrivée, celle du roi de Bohême, du duc de Lorraine et autres seigneurs allemands, fit déjà réfléchir les Anglais.
C'était assez de bravades et d’audace. Ils sc trou- • vaieul engagés au cœur d’un grand royaume, parmi des villes brûlées, des provinces ravagées, des populations désespérées. Les forcesdu roi de France grossissaient chaque jour. 11 avait hâte de punir les Anglais, qui lui avaient manqué de respect jusqu’à approcher de sa capitale. Les bourgeois de Paris, si bonnes gens jusque-là . commençaient à parler. ( Le roi ayant voulu dénrolir les maisons qui tou- j chaient à l'cnccintc de la ville, il y eut presque un ! soulèvement.
Edouard entreprit de s’en aller par la Picardie, j de sc rapprocher des Flamands qui venaient d’as- > siéger Béthune , de traverser le Ponthicu, héritage i de sa mère. Mais il fallait passer la Somme. Phi- ! lippe faisait garder tous les ponts , et suivait de
terre, ne seront point compris dans la conquête. Robert { d’Avesbury rapporte cet acte en entier d’après la copie i trouvée, dit-il, à Caen, 1346. — Ce langage belliqueux, celte certitude de la conquête , s’accordent mal avec l’état pacifique ou Édouard trouva le pays.
1 Rymer, III, pars I, p. 76, édit. 1340.
3 Froissart, II, p. 845.
près l’ennemi ; de si près, qu’à Airaines, il trouva la table d’Édouard toute servie et mangea son diner.
Édouard avait envoyé chercher un gué ; scs gens cherchèrent et ne trouvèrent rien. Il était fort pensif, lorsqu’un garçon de la Blanche -Tache sc chargea de lui montrer le gué qui porte ce nom. Philippe y avait mis quelques mille hommes ; mais les Anglais, qui se sentaient perdus s'ils ne passaient, firent un grand effort et passèrent. Philippe arriva peu après; il n'y avait plus moyen de le poursuivre, le flux remontait la Somme; la mer protégea les Anglais.
La situation d'Édouard n'était pas bonne. Son armée élail affamée, mouillée, recrue. Les gens qui avaient pris et gâté tant de butin , semblaient alors des mendiants. Cette retraite rapide, honteuse . allait être aussi funeste qu'une bataille perdue. Édouard risqua la bataille.
Arrivé d'ailleurs dans le Ponlhicu , il sc sentait plus fort; cc comté au moins était bien à lui : « Prenons ci place de terre, dit-il, car je u'irai plus avant, si aurai vu nos ennemis; et hicu y a cause que je les attende ; car je suis sur le droit héritage de Madame ma mère, qui lui fut donné en mariage ; si le veux défendre et calengier contre mon adversaire Philippe de Valois 3. »
Cela dit, il entra dans son oratoire, fit dévotement ses prières, sc coucha, cl le lendemain entendit la messe. Il partagea son armée en trois batailles, et fil mettre pied à terre à ses gens d'armes. Les Anglais mangèrent , burent un coup, puis s'assirent , leurs armes devant eux, en attendant l'ennemi.
Cependant arrivaità grand bruit l'immense cohue de l'armée française s. On avait conseillé au roi de France de faire reposer ses troupes, et il y consentait. Mais les grands seigneurs, poussés par le point d'honneur féodal, avançaient toujours à qui serait au premier rang.
Le roi lui-même , quand il arriva et qu’il vit les Anglais : u Le sang lui mua, car il les haïssait... Et dit à ses maréchaux : Faites passer nos Génois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis. »
Ce n'était pas sans grande dépense que le roi entretenait depuis longtemps des troupes merce-
5 II n’est nul homme qui put accorder la vérité , spécialement de la partie des François, tant y eut pauvre arroy et ordonnance en leurs conrois( dispositions), et ce que j’eu sais, je l’ai su le plus... par le gens messire Jean de Hainaut, qui fut toujours de le* le roi de France. Froissart, III, 357.