‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 286 sur 398 · LIVRE VI. - L'ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS · texte numérisé non relu

LIVRE VI. - L'ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS

daires. Mais ou jugeait avec raison les archers génois indispensables contre les archers anglais. La prompte retraite de Barba vara à la bataille de récluse avait naturellement augmenté la défiance contre ces étrangers. Les mercenaires d'Italie étaient habitués à se ménager fort dans les batailles. Ceux-ci, au moment de combattre, déclarèrent que les cordes de leurs arcs étaient mouillées et ne pouvaient servir *. Ils auraient pu les cacher sous leurs chaperons comme le firent les Anglais.

Le comte d’Alençon s'écria : « On se doit bien charger de cette ribaudaillc qui faillit au besoin. » Les Génois ne pouvaient pas faire grand'chosc, les Anglais les criblaient de flèches et de balles de fer, lancées par des lombardes. « On eût cru , dit un contemporain, entendre Dieu tonner J. » C’est le premier emploi de l'artillerie dans une bataille1 * 3.

Le roi de France, hors de lui, cria à ses gens d’armes : « Or tôt , tuez toute celte ribaudaillc, car ils nous empêchent la voie sans raison. » Mais pour passer sur le corps aux Génois, les gendarmes rompaient leurs rangs. Les Anglais tiraient à coup sûr dans celle foule , sans craindre de perdre un seul coup. Les chevaux s'effarouchaient, s’emportaient. Le désordre augmentait à tout moment.

Le roi de Bohême, vieux et aveugle, se tenait pourtant à cheval parmi ses chevaliers. Ouand ils lui dirent ce qui se passait, il jugea bien que la bataille était perdue. Ce brave prince qui avait passé sa vie dans la domesticité de la maison de France, cl qui avait du bien au royaume, donna l'exemple, commcf vassal et comme chevalier. 11 dit aux siens : « Je vous prie, et requiers très-spécialemcntque vous me meniez si avant queje puisse frapper un coup d’épée. « Ils lui obéirent, lièrent leurs chevaux au sien, et tous se lancèrent à l’aveugle dans la bataille. On les retrouva le lendemain gisant autour de leur maître, cl liés encore 4.

Les grands seigneurs de France se montrèrent aussi noblement. Le comte d'Alençon , frère du roi, les comtes de Blois, d'Harcourt, d’Aumalc, d’Auxerre, de Sanccrre, de Saint-Pol, tous magui-

1 Qui quidem baliatarii trahere cœperunt , sed cogentes cordas ad invicem , arcus ascendcre nullatenus poterant, quia rcstrictæ fucrant pro pluviâ. Contin. G. de Nangis, p. 108.

a Villani, I. XII, c. 65, p. 048.

3 Déjà elle servait à l'attaque et à la défense des places. En 1540 on en fit usage au siège du Qucsnoy. En 1538 Barthélemy de Drach , trésorier des guerres , porte en compte une somme donnée à Henry de Famcclion pour avoir poudre et autres choses nécessaires aux canons qui étaient devant Puy-Guillaume. Note de M. Buchon, Froiss., I, p. 310.

4 Froissart, I, c. 388, p. 363. Il y a là un vieil usage

| flquement armés et blasonnés, au grand galop,

1 traversèrent les lignes ennemies. Ils fendirent les 1 rangs des archers, et poussèrent toujours , comme dédaignant ces piétons, jusqu'à la petite troupe des gens d'armes anglais. Là sc tenait le fds d’Edouard, , âge de treize ans , que son père avait mis à la tète ! d’une division. La seconde division vint le sou- | tenir, et le comte de Wanvick . qui craignait pour ! le petit prince, faisait demander au roi d’envoyer ' la troisième au secours. Édouard répondit qu’il voulut laisser l’enfant gagner ses éperons, et que la j journée fût sienne.

Leroi d’Angleterre, qui dominait toute la bataille delà butte d’un moulin, voyait bien que lesFrançais | allaient être écrasés 3. Les uns avaient trébuché ! dans le premier désordre parmi les Génois; les autres, pénétrant au cœur de l’armée anglaise, se trouvaient entourés. La pesante armure que l'on | commençait à porter alors, ne permettait pas aux I cavaliers, une fois tombés , de se relever. Les cou- I tillim de Galles et de Cornouailles venaient avec ! leurs couteaux, et les tuaient sans merci , quelque grands seigneurs qu’ils fussent. Philippe de Valois ' fut témoin de celte boucherie. Son cheval avait i été tué. Il n’avait plusque soixante hommes autour * de lui , mais il ne pouvait s’arracher du champ de ^ bataille. Les Anglais , étonnés de leur victoire , ne bougeaient d’un pas; autrement ils l’eussent pris. Enfin Jean de Haiuaul saisit le cheval du roi par la bride et l’cntratna.

Les Anglais faisant la revue du champ de bataille et le compte des morts , trouvèrent onze princes . quatre-vingts seigneurs bannercts, douze cents chevaliers , trente mille soldats. Pendant qu'ils comptaient, arrivèrent les communes de Rouen et de Beauvais, les troupes de l’archevêque de Rouen et du grand prieur de France. Les pauvres gens, qui ne savaient rien de la bataille, venaient augmenter le nombre des morts *.

Cet immense malheur ne fit qu'en préparer un plus grand. L’Anglais s’établit en France. Les villes | maritimes d’Angleterre, exaspérées par nos cor-

barbare. Vny. la Gcrroania de Tacite, et le* récits de la bataille de La* N'a vas de Tolosa.

3 Et lors, après la bataille, s'avala le roi Édouard, qui encore tout ce jour n'aroit mis son bassinet. Froissart, H, p. 373.

6 Froiss., II, c. 293, p. 373.— Si en eut morts sur les champs, que par haies, que par buissons, ainsi quils fuyoient, plus de sept mille... Ainsi chevauchèrent , cette matinée les Anglois querants aventures et ren- ! contrèrent plusieurs Français qui s'étoient fourvoyés I le samedi, et mettoient toat à l’épée, et me fut dit que | des communautés et des gens de pied des cités et des i bonnes villes de France, il y en eut mort ce dimanche

saires de Calais, donnèrent tout exprès une flotte à Édouard. Douvres, Bristol, Winchelsca, Shooeham, Sandwick , Weyinouth, Plymouth, avaient fourni chacune vingt à trente vaisseaux , la seule Yarmoulh, quarante-trois 1 . Les marchands anglais, que cette guerre ruinait, avaient fait un dernier cl prodigieux effort pour se mettre en possession du détroit. Édouard vint assiéger Calais, s'y établit à poste fixe, pour y vivre ou y mourir. Après les sacrifices qui avaient été faits pour cette expédition, il ne pouvait reparaître devant les communes qu’il ne fût venu à bout de son entreprise. Autour de 1 la ville, il bâtit une ville, des rues, des maisons | en charpente , bien fermées, bien couvertes , pour : y rester été et hiver *. « Et avoit en cette neuve j ville du roi toutes choses nécessaires appartenant [ à un ost (armée ) , et plus encore, et place ordonnée pour tenir marché le mercredi et le samedi ; et là | étoient merceries , boucheries , halles de draps et | de pain et de toutes autres nécessités, et recou* ' vroit-on tout aisément pour son argent , et tout ce leur venoit tous les jours, par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre... »

L'Anglais, bien établi et en abondance, laissa ceux du dehors et du dedans faire tout ce qu'ils voudraient. Il ne leur accorda pas même un combat, llaimait mieux les faire mourir de faiin. Cinq cents personnes, hommes, femmes et enfants, mises hors de la ville par le gouverneur, moururent de misère et de froid, entre la ville et le camp. Tel esldu moins le récit de ('historien anglais s.

Édouard avait pris racine devant Calais. La médiation du pape n'était pas capable de l’en arra-

cher. On vint lui dire que les Écossais allaient envahir l'Angleterre. Il ne bougea pas. Sa persévérance fut récompensée. Il apprit bientôt que ses troupes, encouragées par la reine, avaient fait prisonnier le roi d’Ecosse. L’année suivante, Charles de Blois fut pris de même en assiégeant la Rochc-dc-Ricn. Édouard pouvait croiser les bras, la fortune travaillait pour lui.

Il y avait pour le roi de France une grande et urgente nécessité à secourir Calais4. Mais la pénurie était si grande, cette monarchie demi-féodale si inerte et si embarrassée, qu'il ne réussit à se mettre en mouvement qu’au bout de dix mois de siège , lorsque les Anglais étaient fortifiés , retranchés , couverts de palissades , de fossés profonds. Ayant ramassé quelque argent par l’altération des monnaies s, par la gabelle, par les décimes ecclésiastiques, par la confiscation des biens des Lombards, il s'achemina enfin, avec une grande et grosse armée, comme celle qui avait été battue à Crécy. On ne pouvait arriver jusqu'à Calais , que par les marais ou les dunes. S’enfoncer dans les marais, c’était périr; tous les passages étaient coupés, gardés; pourtant les gens de Tournay emportèrent bravement une tour , sans machines et à la force de leurs bras 6.

Les dunes du côte de Boulogne étaient sous le feu d’une flotte anglaise. Du côte de Gravelines, elles étaient gardées par les Flamands , que le roi ne put gagner. Il leur offrit des monts d’or; de leur rendre Lille, Béthune, Douai; il voulait enrichir leurs bourgmestres, faire de* leurs jeunes gens des chevaliers, des seigneurs 7 . Rien ne les loucha.

au matin, plus quatre fois que le samedi que la grosse bataille fut... Les deux chevaliers messirc Régnault de Cobkain et messire Richard de Stanfort dirent que onze chefs de princes étoient demeurés sur la place, quatrevingts bauncrcts, douze cents chevaliers d'un ccu , et environ 30,000 hommes d’autres gens. Froissart , II , p. 375-380.

1 Quelques villes de l’intérieur contribuèrent aussi, mais dans une proportion bien différente. La puissante ville d'York donna un vaisseau et neuf hommes. Anderson, 1,393.

3 Et fit bâtir entre la ville et la rivière et le pont de Nienlai hôtels et maisons et couvrir lesdites maisons qui étoient assises et ordonnées par rues bien et facilement d'eslrain ( paille) et de genêts, ainsi comme s'il dat là demeurer dix on douze ans, car telle étoit son intention quil ne s’en partiroit par hiver ni par été, tant qu'il l’eut conquise, Id., ibid., p. 585.

5 Knyghton, Deevcnt. Angl., I. IV. Froissart dit au contraire que non-seulement il les laissa passer parmi son ost, mais encore qu’il les fit dîner copieusement. II, p. 387.

4 Les Anglais ayant donné la chasse â deux vaisseaux

qui essayaient de sortir du port, interceptèrent cette lettre du gouverneur à Philippe de Valois : « ... Si avoras pris accord entre nous que si n’avoms en brief secour qe nous issiroms hors de la ville toutz a champs pour combatrc pour vivere ou pour morir; qar nous amons meutz à morir as champs honourablement qe manger l’un l’autre... • Froiss. , II , p. 444, note. Le Continuateur de Nangis dit que le roi n’avait poiut cessé de leur envoyer des vivres, par terre et par mer; main qu'ils avaient été détournés. P. 109.

* Ord., II, p. 254, 256, 203.

• Si s’avancèrent ceux de Tournay, qui bien étoient quinze cents et allèrent de grand volonté cette part. Ceux de dedans la tour en navrèrent aucuns. Quand les compagnons de Tournay virent ce, ils furent tous courroucés, et se mirent de grand volonté à assaillir ces Anglais. Là eut dur assaut et grand, et moult de ceux de Tournay blessés, mais il firent tant que par force et grand apperlisc de corps, ils conquirent cette tour. De quoi les Français tinrent ce fait a grand prouesses. Froiss., II, p. 449.

7 II leur offrait encore de faire lever l’interdit jeté sur la Flandre, d’y entretenir le blé pendant six ans à

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