‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 287 sur 398 · LIVRE VI. - L’ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS · texte numérisé non relu

LIVRE VI. - L’ANGLETERRE. PHILIPPE DE VALOIS

Ils craignaient trop le retour de leur comte , qui, i après une fausse réconciliation , venait encore de se sauver de leurs mains '. Philippe ne put rien faire. Il négocia, il délia. Édouard resta paisible3.

Ce fut un terrible désespoir dans la ville affamée, ! lorsqu’elle vit toutes ces bannières de France, toute celle grande armée, qui s'éloignaient et l’abandonnaient. Il ne restait plus aux gens de Calais qu'à se donner à l’ennemi, s’il voulait bien d'eux. Mais les Anglais les haïssaient mortellement, comme marins, comme corsaires s. Pour savoir tout ce qu’il y a d'irritation dans les hostilités quotidiennes d’un tel voisinage, dans cet oblique et haineux regard que les deux côtes se lancent l'une à l’autre, il faut lire les guerres de Louis XIV, les faits et gestes de Jean -Baril», la lamentable démolition du port de Dunkerque, la fermeture des bassins I d’Anvers.

Il était assez probable que le roi d’Angleterre, qui s’était tant ennuyé devant Calais, qui y était reste un an, qui. en une seule campagne, avait dépensé la somme, énorme alors, de près de dix millions de notre monnaie, sc donnerait la satisfaction de passer les habitants au fil de l’épée; en quoi certainement il eût fait plaisir aux marchands anglais. Mais les chevaliers d'Édouard lui dirent nettement que, s’il traitait ainsi les assiégés, ses gens n'oseraient plus s'enfermer dans les places,

qu’ils auraient peur des représailles. Il céda et voulut bien recevoir la ville à merci , pourvu que quelques-uns des principaux bourgeois vinssent, selon l'usage, lui présenter les clefs, tête nue, pieds nus, la corde au cou.

Il y avait danger pour les premiers qui paraîtraient devant le roi. Mais ces populations des côtes, qui, tous les jours, bravent la colère de l’Océan, n’ont pas peur de celle d'un homme. Il se trouva sur-le-champ, dans cette petite ville dépeuplée par la famine, six hommes de bonne volonté, pour sauver les autres. Il s’en présente tous les jours autant et davantage dans les mauvais temps, pour sauver un vaisseau en danger. Cette grande action, j’en suis sùr, se lit tout simplement, et non piteusement, avec larmes et longs discours, comme l'imagine le chapelain Froissart *.

Il fallut pourtant les prières de la reine et des chevaliers , pour empêcher Édouard de faire pendre ces braves gens. On lui lit comprendre sans doute que ces gens- là s’étaient battus pour leur ville et leur commerce, plutôt que pour le roi ou le royaume. Il repeupla la ville d’Anglais, mais il admit parmi eux plusieurs Calaisicns, qui se tournèrent Anglais, entre autres Kuslache de Saint- Pierre, le premier de ceux qui lui avaient apporté les clefs 5.

Ces clefs étaient celles de la France. Calais,

un 1res- bas prix; de leur faire porter des laines de France, qu'ils manufactureraient, avec le privilège de vendre en France les draps fabriqués de ces laines, exclusivement à tous autres, tant qu'ils en pourraient fournir, etc. Rob. d'Avcsbury, p. 153.

1 Pour le forcer 2 épouser la tille du roi d'Angleterre, les Flamands le retenaient en prison courtoise. Il s'y ennuyait ; il promit tout et en sortit, mais sous boune garde : ... Et un jour qu’il était allé voler eu rivièrc,il jeta son faucon , le suivit à cheval, et quand il fut un petit éloigné il férit des éperons et s'en vint en France. Froiss., II, p. 480.

3 Froissart dit que le roi , venant au secours de Calais, envoya défier Édouard, et que celui-ci refusa. Édouard, dans une lettre & l'archevêque d’York , annonce au contraire qu'il a accepté le défi , et que le combat n'a pas eu lieu parce que Philippe a décampé précipitamment avant le jour, après avoir mis le feu à son camp. Id., ibid., p. 452.

3 Yillani, qui devait être très -bien instruit des affaires de France par les marchands florentins et lombards, dit expressément qu'Édouard était résolu à faire pendre ceux de Calais comme pirates, parce qu'ils (iraient causé beaucoup fie dommages aux Anglais sur mer. Yillaui , I. 12 , c. 05. — M. Dacicr a comparé les récits divers des historiens (Froissart, III, 400-7). f'oy. aussi une dissertation de M. Bol ard, couronnée par la Société des antiquaires de la Morinte. — Aucun critique, que je

sache, n'a senti toute la portée du passage de Yillani.

4 C'est peut-être pour cela que les historiens contemporains ne désignent point Eustache de Saint-Pierre et ses compagnons, lorsqu'ils font mention de celle circonstance : Burgenses procedebanl cura simili formé, liai. en tes funes singuli iu manibus suis, in signum quod rex eos laquo suspenderet vel salvarct ad voluntatem suam. Kiiyghto». Le récit de Thomas de la Moor s'accorde avec cet historien. Yillani dit qu'ils sortirent nus en chemise, et Robert d'Avcsbury que Édouard se contenta de retenir prisonniers les plus considérables. Toutes ces données réunies forment les éléments du tlrama tique récit de Froissart.

3 Froissart dit : Et puis firent (les Anglais) toutes manières de gens petits et grands, partir (de Calais). Tout Français ne fut pas exclu , dit IH. de Bréquigny (Mém. de l'Acad., t, 37); j’ai vu au contraire quantité de noms français parmi les noms des personnes 2 qui Édouard accorda des maisons dans sa nouvelle conquête. Eustache de Saint-Pierre fut de ce nombre. Par des lettres du 8 octobre 1347, deox mois après la reddition de Calais, Édouard donne 2 Eustache une pension considérable en attendant qu'il ait pourvu plus amplement 2 sa fortune. Les motifs de cette grâce sont les services qu'il devait rendre soit en maintenant le kou ordre dans Calais , soit en veillant 2 la garde de cette place. D’autres lettres du même jour lui accordent la plupart des maisons et emplacements qu'il avoit pos-

devenue anglaise, fut, pendant deux siècles, une porte ouverte à l’etranger. L’Angleterre fut comme rejointe au continent. 11 n’y eut plus de détroit.

Revenons sur ces tristes événements. Cherchonscn le vrai sens. Nous y trouverons quelque consolation.

La bataille de Crécy n'est pas seulement une bataille, la prise de Calais n’est pas une simple prise de ville; ces deux événements contiennent une grande révolution sociale. La chevalerie tout entière du peuple le plus chevalier avait été exterminée par une petite bande de fantassins. Les victoires des Suisses sur la chevalerie autrichienne à Morgarten , à Laupen , présentaient un fait analogue . mais elles n’eurent pas la même : importance, le même retentissement dans la chrcj ticntc. Une tactique nouvelle sortait d’un état noui veau de la société ; ce n’était pas une œuvre de génie ni de réflexion. Édouard III n’était ni un Gustave-Adolphe, ni un Frédéric. Il avait employé les fantassins faute decavalicrs. Dans les premières expéditions, ses armées se composaient d’hommes d’armes, de nobles et de servants des nobles. Mais les nobles s’étaient lassés de ces longues campagnes. On ne pouvait tenir si longtemps sous le drapeau une armée féodale. Les Anglais, avec leur goût d’émigration, aiment pourtant le home. Il fallait que le baron revint au bout de quelques mois au baronial hall, qu’il revit ses bois, ses chiens, qu’il chassât le renard *. Le soldat mercenaire, tant qu’il n’était pas riche, tant qu’il était sans bas ni chausses, comme ces Irlandais, ces Gallois que louait Édouard, avait moins d’idées de retour. Son home, son foyer, c’était le pays ennemi. Il persistait de grand cœur dans une bonne guerre qui le nourrissait, l’habillait, sans compter les proiits. Ceci explique pourquoi l’armée anglaise se trouva peu à peu presque toute de mercenaires, de fantassins.

La bataille de Crécy révéla un secret dont personne ne se doutait, l’impuissance militaire de ce monde féodal . qui s’était cru le seul monde mili-

sédé* dans cette ville , et en ajoutent quelques autres. Yoy. F rois*., II, p. 473. Philippe fit ce qui était en son pouvoir pour récompenser les habitants de Calais. Il accorda tous les offices vacants (8 septembre, un mois après la reddition) à ceux d’entre eux qui voudraient s'en faire pourvoir. Dans cette ordonnance il est fait mention «l'une autre par laquelle il avait concédé aux Calaisiens chassés de leur ville tous les biens et héritages qui lui écherraient pour quelque cause que ce fût. Le 10 septembre il leur accorda de nouveau un grand nombre «le privilèges et franchises, etc., confirmés sous les régnes suivants. Note de M. Buclion IcL.ibid., p. 475.

taire. Les guerres privées des barons, de canton à canton, dans l’isolement primitif du moyen âge, 1 n’avaient pu apprendre cela ; les gentilshommes I n’étaient vaincus que par des gentilshommes. Deux siècles de défaites pendant les croisades* n’avaient pas fait tort à leur réputation. La chrétienté lout entière était intéressée à se dissimuler les avantages des mécréants. D’ailleurs les guerres se passaient trop loin , pour qu’il n’y eût pas toujours moyen d’excuser les revers ; l’héroïsme d’un Godefroy, d’un Richard, rachetait lout le reste. Au treizième siècle, lorsque les bannières féodales furent habituées à suivre celle du roi , lorsque, de tant de cours seigneuriales, il s’en fit une seule, éclatante au delà de toutes les Actions des romans, les nobles diminués en puissance , crurent en orgueil; abaissés en eux- mêmes, ils se sentirent grandis dans leur roi. Ils s'estimèrent plus ou moins selon qu’ils participaient aux fêtes royales. Le plus 1 applaudi dans les tournois était cru. se croyait luiméme, le plus vaillant dans les batailles. Fanfares, regards du roi, œillades des belles dames, tout cela enivrait plus qu'une vraie victoire. L’enivrcmcnl fut tel , qu’ils abandonnèrent sans mol dire à Philippe le Bel leurs frères, les templiers; ccs chevaliers étaient généralement les cadets de la noblesse. Elle fit bon marché des moines chevaliers, tout comme des autres muinesou prêtres. Toujours elle aida les rois contre les papes. Ccs décimes arrachées au clergé, sous semblant de croisade ou autre prétexte , les nobles en avaient bonne part *. Le temps venait pourtant où le noble, après avoir | aide le roi à manger le prêtre, pourrait aussi avoir son tour.

A Courtrai . les nobles alléguèrent leur héroïque étourderie, le fossé des Flamands. A Mons-en- Puclle , à Cas sel , deux faciles massacres relevèrent leur réputation. Pendant plusieurs années, il accusèrent le roi qui leur défendait de vaincre. A Crécy, ils étaient à même ; toute la chevalerie était là réunie, toute bannière flottait au vent, ccs fiers blasons, lions, aigles, tours, besanls des croisades.

1 Ce caractère du fox- hunier anglais n’est pas moderne. Yoy., plus loin, l'entrée de Henri V à Paris.

3 Illis nutem diebus (1340) levahat dorainus rex décimas ecclesiarum de voluDtate domini papæ... et sic inlïnitæ pccuniæ per di versas cautelas levabantur, sed reverà quantô plurcs nummi in Francis per taies rxtnrqurbantur, tantômagis domiuus Rex depauperahatur; peruniæ miiitihu* multis et nobilibus, ut patriara et regnom juvarent et defensarent , conlribuebantur.se»! omnia ad usiis inutiles ludorum.ad taxillos et in«leceut«rs jocos conlumaciter expnnebanlur. Cont. G. «le Nangis. p. 108.

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