‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 290 sur 398 · UMIK VI. JEAN. BATAILLE DE POITIERS · texte numérisé non relu

UMIK VI. JEAN. BATAILLE DE POITIERS

C'était au milieu d'un cercle de femmes. Elle était sérieuse et pensive, sans perles, sans guirlandes. Tout était déjà plein de In terreur de la contagion. Le poète, ému, se relira pour ne pas pleurer. ... La nouvelle de sa mort lui parvint l'année suivante à Vérone. Il y écrivit la note touchante qu'on lit encore sur son Virgile. Il y remarque qu'elle est morte nu même mois , au même jour et à la même heure, où il l’avait vue trente ans auparavant pour la première fois *.

Le poète avait vu périr en quelquesannécs toutes ses espérances, tous les rêves de sa vie a. Jeune, il avait espéré que la chrétienté se réconcilierait, et trouverait la paix intérieure* dans une belle guerre contre les infidèles. Il avait écrit le célèbre canzonc : O atpettata in ciel beata e betla... Mais quel pape prêchait la croisade? Jean XXII , le fils d’un cordonnier de Cahors, avocat avant d'être pape, cahorsin et usurier lui-même, qui entassait les millions, et brûlait ceux qui parlaient d'amour pur cl de pauvreté.

L'Italie, sur laquelle Pétrarque plaça ensuite son espoir, n’y répondit pas davantage. Les princes flattaient Pétrarque, se disaient scs amis, mais aucun

1 « Laure, illustre par ses propres vertus , et longtemps célébrée par mes vers , parut , pour la première fois à mes yeux, au premier temps de mon adolescence, l'an 1837, le G du mois d’avril, à la première heure du jour (six heures du malin), dans l'église de Sainte- Claire d'Avignon; et dans la même ville, au même mois d’avril, le même jour G, et à la même heure, l’an 1348, cette lumière fut enlevée au monde, lorsque j’étais à Vérone, hélas! ignorant mon triste sort. La malheureuse nouvelle m'en fut apportée par une lettre de mon ami Louis : elle me trouva à Parme, la même année, le 10 mai , au matin. Ce corps si chaste et si beau fut déposé dans l’église des Frères-Mineurs, le soir du jour même de sa mort. Son âme , je n’en doute pas , est retournée au ciel , d’où elle était venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, j'éprouve un certain plaisir mêlé d'amertume à écrire ceci ; et je l’écris préférablement sur ce livre , qui revient souvent à mes yeux, afin qu'il n’y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et que, mon lien le plus fort étant rompu , je sois averti , par la vue fréquente de ces paroles , et par la juste appréciation d’une vie fugitive, qu’il est temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le secours de la grâce divine , me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superflus, des vaines espérances et des événements inattendus qui m'ont agité pendant le temps que j’ai passé sur la terre.» Traduction de M. Foisset, Biogr. nniv., XXXI,

3 Que faisons nous maintenant , mou frère? Nous avons tout éprouve, et nulle part n'est le repos. Quand viendra-t-il? où le chercher? Le temps nous fuit, pour ainsi «lire, entre 1rs doigts, nos vieilles espérances

ne l'écoutait. Quels amis pour le crédule poêle que ces féroces et rusés Visconti de Milan?... Naples valait mieux, ce semble. Le savant roi Robert avait voulu donner lui -même à Pétrarque la couronne du Capitole. Mais lorsqu'il se rendit à Naples, Robert n était plus. La reine Jeanne lui avait succédé *. Le poète, à peine arrivé, vit avec horreur les combats de gladiateurs renouvelés dans cette cour par une noblesse sanguinaire *. Il prévit la catastrophe du jeune époux de Jeanne, étranglé peu après par les amants de sa femme... Il écrit luiméme de Naples : «< lieu! fuge crudeles terras, fuge littus atarum! n

Cependant on parlait de la restauration de la liberté romaine par le tribun Ricnzi. Pétrarque ne douta point de la réunion prochaine de l'Italie, du monde , sous le bon état. Il chanta d’avance les vertus du libérateur et la gloire de la nouvelle Rome. Cependant Rienzi menaçait de mort les amis de Pétrarque, les Colonna. Celui-ci refusa longtemps d'y croire ; il écrivit au tribun une lettre triste et inquiète où il le prie de démentir ces mauvais bruits *.

La chute du tribun lui ûlant l'espoir que l’Italie

dorment dans la tombe de nos amis. L'an 1348 nous a isolés, appauvris, non point de ces richesses que les mers des Indes ou de Carpathic peuvent renouveler... Il n'est qu'une seule consolai ion; nous suivrons ceux qui noua ont devancés... Le désespoir me rend plus calme. Que pourrait craindre celui qui tant de fois a lutté coutrc la mort?

Una salus victi» tiullam sperarc ralulem.

Tu me verras de jour en jour agir avec plus d'àme, parler avec plus d'âme; et si quelque digne sujet s'offre à ma plume, ma plume sera plus forte. Petrar., ch., Epist. fam., Prsef., p. 570.

* lia me Reginse junioris novique Regis adolescentia, ita me Régime alterius a: las et propositum ; ita me tandem territant aulicorura ingénia, equos duos mullorum cuslodise luporum crédites video, reguumque sine rege... Id., ibid., p. 639. Neapolim veni, Régions adii et reginarum consilio interfui. Proh! pudor! quair mons- (rutn. Auferat ab ilalico curlo Dcus genus hoc pcslis... Id.. ibid., p. 040-1.

4 Nocturnum iler laie non secus atqne inter densiasimas silvas, anccps ac periculis plénum, obsidentibus vins nobilibos adolescent nlis armatis... Quid miriest... cum luce medià, inspectanlibus regibus ac populo, infamis ille gladiatorius ludus iu urbe italâ celebretur, plusquam barbaricâ feritate... Ibid., p. G45-G.

8 Cave, obsecro, speciosissimam famse turc front cm , propriis manibus deforroare. Nulli fas hnmintitnest nisi tibi uni reruni tuartim fundamenta eonvellere, lu potes evertere qui fundàsti... Mandas ergô te vidrbit de honorant duce satellilrm rrproborum... Examina tecum , tire te fallas. qui sis, qui fueris, andè, qaô venrris,. .

pût sc relever elle-même , il transporta son facile enthousiasme à l’empereur Charles IV , qui alors ! entrait en Italie. Pétrarque se trouva sur son pas- ' sage; il lui présenta les médailles d’or de Trajan et d’Auguste; il le somma de se souvenir de ces grands empereurs. Ce Trajan. cet Auguste avait passé les Alpes avec deux ou trois cents cavaliers.

Il venait vendre les droits de l’empire en Italie, avant de les sacrifier en Allemagne dans sa Bulle d’or. Le pacifique et économe empereur , avec son cortège mal monté , était comparé par les Italiens à un marchand ambulant qui va à la foire '.

Le triste Pétrarque, trompé tant de fois * , sc 1 réfugia chaque jour davantage dans la lointaine antiquité. Il se mil, déjà vieux, à apprendre la langue d’Homère, à épeler l’Iliade. Il faut voir quels furent ses transports quand, pour la première fois, il toucha le précieux manuscrit qu’il ne pou- . voit lire *.

Il erra ainsi dans ses dernières années, survivant, i comme Dante, à tout ce qu'il aimait. Ce n’était pas Dante, mais plutôt son ombre, plus pâle et plus douce, toujours conduite par Virgile, et se faisant de la poésie antique un Élysée. Vers la fin, inquiet ! pour les précieux manuscrits qu’il traînait partout avec lui , il les légpa à la république de Venise, et déposa son Homère et son Virgile dans la bibliothèque même de Saint-Marc, derrière les fameux chevaux de Corinthe , où on les a retrouvés trois cents ans après, à moitié perdus de poussière. Venise, cet inviolable asile au milieu des mers, était alors le seul lieu sùr auquel la main pieuse du poète pùt confier en mourant les dieux errants ] de l’antiquité.

Pour lui, ce devoir accompli, il alla quelque i temps réchauffer sa vieillesse au soleil d’Arqua. Il y mourut dans sa bibliothèque et la tète sur un livre 4.

Ces vains regrets, cette fidélité obstinée au passé, qui pendant toute la vie du poète lui fil poursuivre des ombres , qui lui fit placer un crédule espoir dans le tribun , dans l'empereur , ce n’est pas l’erreur de Pétrarque, c'est celle de tout son siècle. La France même, qui semble avoir si durement rompu avec le moyen âge par l’immolation des templiers et de Boniface, y revient malgré elle après cet effort, et s’y engourdit. La défaite des armées féodales, la grande leçon de Crécy, qui devrait lui faire comprendre qu’un autre monde a commencé, ne sert qu’à lui faire regretter la chevalerie. Les archers anglais ne l'instruisent pas. Elle n'eulcnd point le génie moderne qui l’a foudroyée à Crécy par l'artillerie d’Édouard.

Le fils de Philippe de Valois , le roi Jean , est le roi des gentilshommes. Plus chevaleresque encore et plus malencontreux que son père, il prend pour modèle l’aveugle Jean de Bohême qui combattit lié à Crécy. Non moins aveugle que son modèle, le roi Jean, à la bataille de Poitiers, mit pied à terre pour attendre des gens à cheval. Mais il n’eut pas le bonheur d'étre tué. comme Jean de Bohême.

Dès son avènement, Jean , pour complaire aux nobles, ordonna de surseoir au payement des dettes6. Il créa pour eux un ordre nouveau, l’ordre de l’Étoile, qui assurait une retraite à ses membres. C’était comme les Invalides de la chevalerie. Déjà une sompt ueuse maison comincnçattà s’élever pour celle destination dans la plaine de Saint -Denis. Elle ne s’acheva pas •. Les membres de cet ordre faisaient vœu de ne pas reculer de quatre arpents, s’ils (fêtaient tués ou pris. Ils furent pris en effet.

Ce prince, si chevaleresque, commence brutalement par tuer, sur un soupçon, le connétable d’Eu, principal conseiller de son père. Il jette tout à un favori, homme du Midi, adroit et avide. Charles d’Espagne, pour qui il avait « un amour

quam personam indueris , quod nomen iMompterii, quant spem tut feceris, quid professus fueria, videbis te non Dora in um Reipublicar , sed miniatrom. Pctr., ch.. Epiât, fam., Prsef., p. 677-8.

1 II tira d'eux quelque argent, et s’en retourna plut vile qu’il n'élait venu. Les villea fermaient toutes leurs portes , on lui permit avec peine de reposer une nuit à Crémone.

* Ce qo’il y avait de plus humiliant , c’est que le malicieux empereur avait donné la couronne poétique à un autre que Pétrarque.

’ /oy. Gibbon, XII, 466.

* Quelques jours auparavant, Boccace lui avaitenvoyé le Décatnéron. Le vieillard en retint par coeur la patiente Grieflidie, cette belle histoire qui , à elle seule , purifie le reste du livre.

1 Ord. II, p. SOI (50 mars 1551), et 447 (septembre). |

6 En ce temps ordonna le roi Jean une belle compagnie aur la manière de la Table ronde, de laquelle dévoient être trois cents chevaliers des plus suffisants et eut en convent le roi Jean aux compagnons de faire une belle maison et grande à son coût de lez Saint- Denis , là on tous les compagnons dévoient repaircr à toutes les fêtes solemnelks de l’an... et leur convenoit jurer que jamais ils ne fuiroient en bataille plus loin de quatre arpents, ainçois mourroient ou se rendroieot pris... Si fut la maison presque faite et encore est elle assez près de Saint-Denis; et se il avenoit que aucuns j des compagnons de l’Etoile en vieillesse eussent meslier de être aides et que ils fussent affaiblis de corps et amoindris de chevancc , on lui devoit faire ses frais en la maison bien et honorablement pour lui et pour deux varlcta. si en la maison vouloir demeurer. Froiss., III. 5S-X8.

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