U VUE VI. — JEAN. BATAILLE DE POITIERS
désordonné » Le favori se fait connétable t et se fait encore donner un comté qui appartenait au jeune roi de Navarre, Charles, que Jean avait déjà dépouillé de la Champagne *. Charles . descendu d’une fille de Louis Hulin, se croyait, comme Édouard III , dépouillé de la couronne de France. II assassina le favori , et voulait tuer Jean. Celui-ci l’emprisonna , lui fil demander pardon à genoux *. Cet homme flétri sera le démon de la France. Il est surnommé te Mauvais. Jean tue le connétable, lue d’Harcourt et d’autres encore; au demeurant c’est Jean te Bon.
Le bon veut dire ici le confiant, l'étourdi, le prodigue. Nul prince en effet n’avait encore si noblement jeté l’argent du peuple. Il allait, comme l'homme de Rabelais, mangeant son raisin en verjus, son blé en herbe. Il faisait argent de tout, gâtant le présent, engageant l'avenir. On eût dit qu’il prévoyait ne devoir pas rester longtemps en France.
Sa grande ressource était l’altération des monnaies 4. Philippe le Bel et ses fils, Philippe de Valois, avaient usé largement de cette forme de banqueroute. Jean les fit oublier, comme il surpassa aussi toute banqueroute royale ou nationale qui pût jamais venir. On croit réver quand on lit les brusques et contradictoires ordonnances que fil ce prince en si peu d’annés. C'est la loi en démence. A son avènement, le marcd'argcnl valait cinq livres cinq sous, à la fin de l’année onze livres. En février 1382, il était tombé à quatre livres cinq sous; un an après il était reporté à douze livres. En 1334, il
1 C’était, dit Villani , le bruit public. FU, c. 05, p. 219.
* Charles avait aussi à se plaindre de l'insolence du connétable qui l’avait appelé Mlonneur monnaie (faux monnayeur).
8 Froissart , append., t. III, c. 335, p. 427-489, et Secousse, Hist. de Charles le Mauvais , I , p. 35.
4 Sur plusieurs de ces monnaies, le roi d’Angleterre était représenté sous forme de lion ou de dragon, foulé par le roi de France. Leblanc, Traité des monnaies, p. 243 4.
* Id.,ibid.,p.2CI. Jean avait d’abord cherché à tenir secrètes ces honteuses falsifications ; il mandait aux officiers des monnaies : • Sur le serment que vous avez au Roy, tenez cette chose secrette le mieux que vous pourrez... que par vous ne aucuns d'eux les changeurs ne autres ne puissent savoir ne sentir aucune chose; car si par vous est sçu en serez puni* par une telle manière, que tous autres y auront exemple. » (24 mars 1350)... « Si aucun demande h combien les blancs sont de loy, feignez qu’ils sont à six deniers. * Il leur enjoignait de les frapper bien exactement aux anciens coins : • Afin que les marchands ne puissent apercevoir l'abaissement, à peine d’cslre déclarés traîtres. " Plii-
> fut fixé à quatre livres quatresous;ilvalaitdix-huit | livres en 1388. On le remit à cinq livres cinq sous, mais on affaiblit tellement la monnaie, qu’il monta | en 1559 au taux de cent deux livret 8.
Ces banqueroutes royales sont au fond celles des nobles sur les bourgeois. Les seigneurs, les nobles , chevaliers assiègent le bon roi, et lui prennent tout ce qu’il prend aux autres. La seule reine Blanche i avait obtenu pour elle la confiscation des Lom- ; bards ; elle poursuivait à son profil leurs débiteurs ' par tout le royaume *.
La noblesse, commençant à vivre loin de ses châteaux, séjournant à grands frais près du roi, devenait chaque jour plusavide. Elle ne voulait plus servir gratis. Il fallait la payer pour combattre, pour défendre scs terres des ravages de l’Anglais. Ces fiers barons descendaient de bonne grâce à l’état de mercenaires7, paraissaient à leur rang dans les grandes montres et revues royales, et tendaient la main au payeur. Sous Philippe de Valois, le chevalier s’était contenté de dix sous parjour. Sous Jean, il en exigea vingt, et le seigneur bannereten eut quarante. Celte dépense énorme obligea le roi Jean d’assembler les états plus souvent qu'aucun dcsesprédéccsseurs.Les nobles contribuèrent ainsi, indirectement et à leur insu, à donner une importance toute nouvelle aux états , surtout au tiers état, à l’étal qui payait.
Déjà , en 1 343 , la guerre avait forcé Philippe de Valois de demander aux états un droit de quatre deniers par livre sur les marchandises, lequel devait être perçu à chaque vente. Ce n’était pas seulement
| lippe de Valois avait usé aussi autrefois de ces précautions, mais « la longue il avait été plus hardi et avait ! proclamé comme un droit ce qu’il cachait d'abord 1 comme une fraude. Jean ne pouvait être moins hardi que son père. • Ja soit, • dit-il, • ce que à nous seul, et pour le tout de nostre droit royal , par tout nostre royaume appartiègne de faire teles monttoyes comme I il nous plaît, et de leur dooner cours. • Ord., III, p. 555. Kt comme si ce n’était pas le peuple qui en I souffrait , il donnait cette ressource pour un revenu privé qu’il faisait servir aux dépenses publiques,* desquelles sans le trop grand grief du peuple dudit royaume nous ne pourrions bonnement finer,si n’estoit pas le demaine et revenue du prouflit et émolument des monnoyes. • Préf. Ord., III.
8 Les états de 1355 exigèrent qu’ou suspendit ces poursuites. Ord., III, p. 30.
7 En 1338, les nobles du Languedoc se plaignaient de ce que les gages qu’on leur avait payés pendant la guerre de Gascogne n’étaient pas proportionnés è ceux | qu’ils avaient reçus dans les antres guerres qui avaient été laites en ce pays. On était au moment de la reprise j de la guerre entre les Anglais. Le roi fit droit à la rei quête. Hist. du Languedoc, IV, 220.
un impôt, c’était une intolérable vexation, une guerre contre le commerce. Le percepteur campait sur le marché, espionnait marchands et acheteurs, mettait la main à toutes les poches , demandait (comme il arriva sous Charles VI) sa part sur un sou d’herho. Ce droit, qui n’est autre que l’alcavala espagnol, alors récemment établi à l'occasion des guerres des Mores, a tué l’industrie de l’Espagne. Philippe de Valois promit en récompense de frapper de bonne monnaie, comme du temps de saint Louis *.
Nouveaux besoins, nouvelles promesses. Dans la crise de 1310 le roi promit aux états du nord de restreindre le droit de prise « aux nécessités de son hôtel, de sa chère compagne la reine et de ses enfants. » Il supprima des places de sergents, abolit des juridictions opposées entre elles , relira les lettres de répit par lesquelles il permettait aux seigneurs d’ajourner le payement de leurs dettes*. Les états du midi accordèrent dix sous par feu. sur la promesse qu’on leur fit de supprimer la gabelle et le droit sur les ventes *.
En 1531 , Jean, demandant aux étals son droit de joyeux avènement, sc montra facile à leurs réclamations, quelque diverses et contradictoires qu’elles fussent. Il promit aux nobles Picards de tolérer les guerres privées * , aux bourgeois normands de les interdire 5. Les uns et les autres lui accordèrent six deniers par livre sur les ventes. Il assura aux fabricants de Troyes la fabrique cxclusivedes toiles étroites ou couvre-chefs 6, aux maîtres des métiers de Paris un règlement qui Axait les | salaires des ouvriers, élevés outre mesure par suite de la dépopulation et de la peste 7. Les bourgeois 1 de Paris, consultés par eux -mômes et non par i députés, à leur assemblée du parloir aux bourgeois, accordèrent la taxe des ventes R. Le roi les appelle au parloir ; ils s’y rendront bientôt sans lui.
En 1346, le roi avait promis des reformes; les états avaient cru, volé docilement. Tout avait été fini en un jour. En 1531. les nobles picards refusent de laisser payer leurs vassaux, s’ils ne sont euxmémes exempts, et si les vassaux du roi et des princes ne payent.
En 1353, les Anglais ravageant le Midi, il fallut
I Ilist. du Languedoc, I. XXXI, c. 1, p. 349.
* Ord., Il, p. 239,241.
5 Ilist. du Languedoc, I. XXXI, c. 17, p. 358.
« Ord., II, p. 395, 15o et 447-8.
4 Ibid., p. 408, 27°.
4 Ibid., p. 344.
7 Ibid., p. 350.
II Id.,ibid., p. 422, 432, 434. • Lettres par lesquelles le roi deflend que ses geus n 'emportent les matelots
bien encore demander de l'argent. Les états du Nord ou de la langue d’Oil , convoqués le 50 novembre, se montrèrent peu dociles. Il fallut leur promettre l'abolition du vol direct qu’on appelait droit de prise, et du vol indirect qui sc faisait sur les monnaies *. Le roi déclara que le nouvel impôt s’étendrait à tous, clercs cl nobles ; qu’il le payerait lui-même, ainsi que la reine et les princes.
Ces bonnes paroles ne rassurèrent pas les états. Ils ne sc fièrent pas à la parole royale, aux receveurs royaux. Ils voulurent recevoir eux- mêmes par des receveurs de leur choix , sc faire rendre compte, s'assembler de nouveau au 1" mars, puis un an après, à la Saint-André l * * 4®.
Voter cl recevoir l’impôt, c’est régner. Personne alors ne sentit toute la portée de cette demande hardie des étals , pas même probablement Marcel, le fameux prévôt des marchands, que nous voyons à la tète des députés des villes u.
L’assemblée achetait cette royauté par la concession énorme de six millions de livres parisis pour solder trente mille gens d’armes. Cet argent devait être levé par deux impôts, sur le sel et sur les ventes ; mauvais impôts sans doute, et sur le pauvre, mais quel autre imaginer dans un besoin pressant . lorsque tout le Midi était en proie?...
La Normandie, l’Artois, la Picardie n'envoyèrent point à ces états. Les Normands étaient encouragés parle roi de Navarre, le comte d’Harcourtel autres, qui déclarèrent que la gabelle ne serait point levée sur leurs terres : « Qu’il ne se trouveroit point si hardi homme de par le roi de France qui la dût faire courir, ni sergent qui enlevât amende, qui ne le payât de son corps ,J. »
Les états reculèrent. Ils supprimèrent les deux impôts, cl y substituèrent une taxe sur le revenu : 5 p. 100 sur les plus pauvres, 4 p. 100 sur les biens médiocres , 2 p. 100 sur les riches. Plus on avait, cl moins l'on payait.
Le roi, cruellement blessé de la résistance du toi de Navarre et de ses amis, avait dit « qu’il n’auroil jamais parfaite joie tant qu’ils fussent en vie. » Il partit d’Orléans avec quelques cavaliers, chevaucha trente heures, cl les surprit au château (le Rouen , où ils étaient à table. Le Dauphin les
et les coussius des maisons de Paris où il ira loger. » Autre ordonn., 435-7.
* Ord., III, p. 20-29.
,ü Id., ibid., p. 22 et srq. Froiss., III, c.340, p, 450.
11 Protestèrent les bonnes villes par la bouche de Esticnnc Marcel, lors prevost des marchands h Paris , que ils estoient tous prests de vivre, de mourir avec le roi. Froiss., III, p. 450.
■* Id., ibid., p. 125.