LIVRE VI. — JEAN. BATAILLE I)K POITIERS. 1330-133G
avait invités. 11 fil couper la tète à d’Harcourt et à trois autres; le roi de Navarre fut jeté en prison et menacé de la mort. On répandit le bruit qu’ils avaient engagé le Dauphin à s’enfuir chez l'Empepereur pour faire la guerre au roi son père *.
La résistance aux impAU volés par les états , livrait le royaume à l'Anglais. Le prince de Galles se promenait à son aise dans nos provinces du Hidi. Il lui suffisait d’une petite armée, composée celte fois en bonne partie de gens d’armes, de chevaliers. La guerre n’en était pas plus chevaleresque. Ils brûlaient, gâtaient comme des brigands qui passent pour ne pas revenir. D’abord ils coururent le Languedoc, pays intact qui n’avait pas souffert encore 3 . La province fut ravagée, miseâ sac, comme la Normandie en 1346. Ils ramenèrent à Bordeaux cinq mille charrettes pleines1 *. Puis, ayant mis leur butin à couvert, ils reprirent méthodiquement leur cruel voyage, par le Koucrgue, l’Auvergne cl le Limousin, entrant partout sans coup férir, brûlant et pillant, chargés comme des porte balles, soûlés des fruits, des vins de France. Puis ils descendirent dans le Bcrri , et coururent les bords de la Loire. Trois chevaliers pourtant, qui s’étaient jetés dans Romorauliu avec quelques hommes, suffirent pour les arrêter. Ils furent tout étonnés de cette résistance. Le prince de Galles jura de forcer la place et y perdit plusieurs jours4 *.
Le roi Jeau, qui avait commencé la campagne par prendre en Normandie les places du roi de Navarre où il aurait pu introduire l’Anglais, vint enfin au-devant avec une grande armée, aussi nombreuse qu’aucune qu'ait perdue la France. Toute la campagne était couverte de ses coureurs ; les Anglais ne trouvaient plus à vivre. Du reste, les deux ennemis ne savaient trop où ils en étaient ; Jean croyait avoir les Anglais devant, et courait après, tandis qu’il les avait derrière. Le prince
de Galles, aussi bien imformé, croyait les Français derrière lui *. C’était la seconde fois, et non la dernière, que les Anglais s'engageaient à l’aveugle dans le pays ennemi. A moins d’un miracle, ils étaient perdus. C’en fut un que l'étourderie de Jean.
L’armée du prince de Galles, partie anglaise, partie gasconne, était forte de deux mille hommes d’armes, de quatre mille archers, et de deux mille brigands qu’on louait dans le Midi, troupes légères. Jean était à la tête de la grande cohue féodale du ban et de l’arrière-ban, qui faisait bien cinquante mille hommes. Il y avait les quatre fils de Jeau, vingt-six ducs ou comtes, cent quarante seigneurs bannerels avec leurs bannières déployées; magnifique coupd’œil, mais l’armée n’en valait pas mieux.
Deux cardinaux légats, dont un du nom de Talleyrand , s’entremirent pour empêcher l’effusion du sang chrétien 6. Le prince de Galles offrait de rendre tout ce qu'il avait pris , places et hommes , et de jurer de ne plus servir de sept ans contre la France. Jean refusa, comme il était naturel; il eût été honteux de laisser aller ces pillards. Il exigeait qu'au moins le prince de Galles se rendit avec cent chevaliers.
Les Anglais s’étalent fortifiés sur le coteau de Maupertuis près Poitiers, colline roide , plantée de vignes, fermée de haies et de buissons d'épines. Le haut de la pente était hérissé d’archers anglais. Il n’y avait pas besoin d’attaquer. Il suffisait de les tenir là ; la soif et la faim les auraient apprivoisés au bout de deux jours. Jean trouva plus chevaleresque de forcer son ennemi.
11 n’y avait qu'un étroit sentier pour monter aux Anglais. Le roi de France y employa des cavaliers. Il en fut à peu près comme à la bataille de Morgarten. Les archers firent tomber une pluie de traits , criblèrent les chevaux , les effarouchèrent , les jetèrent l’un sur l’autre 7. Les Anglais saisirent
1 Froiss., III, addit., p. 131 etc. 341, p. 457. Se-
cousse, Preuves de l'Uialoire de Charles le Mauvais, II, p.47.
3 Sachez que ce paya de Carcassonnois et de Nar-
bonnoisel de Toulousain, où les Anglois furent en cette saison étoit en devant un des gras pays du monde, bonnes gens et simples gens qui ne savoient que c'éloit de guerre, car oneques ne turent guerroyé», ni n’a-
voirnt été en devant aiuçois que le prince de Galles y conversât. Froissart, III, 104.
s Ni les Anglois ne faisoient compte de peines ( velours) fors de vaisselle d’argent ou de bons florins.
Froissart. t, III, p. 103, xix addit. Si fut tellement pararac ( brûlée ) et détruite des Anglois que oneques n'y demeura de ville pour héberger un cheval , ni à |»eine savoient les héritiers, ni les manants de la ville rasseucr (assigner) ni dire de voir (vrai) : ■ Ci sist
mon héritage. • Ainsi fut elle menée. Froissart, t. III, p. 130.
4 11 dut déployer contre ces trois chevaliers tout un appareil de siège, ■ canons , carreau», bombardes et feus grégeois. « Id., c. 340, p. 108.
* ld., c. 358, p. 174.
« Id., c. 352, p. 190.
7 SitOt que ces gens d'armes furent là embattus, archers commencèrent à traire à exploit, et à mettre maiu en œuvre à deux cdlés de la haye, et à verser chevaux et à enfiler tout dedans de ces longues sajetes barbues. Ces chevaux qui traits estoient et qui les fers de ces longues sajèles seutoient, se ressoiguoieut, et ne vouloieut avant aller, et se tournoient l'un de travers, l'autre de costé, ou ils cheoient et trebuchoient dessous leurs maistres. ld., c. 360, p. 202-300. — Les archers d’Angleterre portèrent très -grand avantage à leurs
ce moment pour descendre l. Le trouble se répandit dans celte graudc armce. Trois fils du roi se retirèrent du champ de bataille, par Tordre de leur j père 3 , emmenant pour escorte un corps de huit cents lances.
Cependant le roi tcuail Terme. 11 avait employé des cavaliers pour forcer la montagne; avec le inémc bon sens , il donna ordre aux siens de mettre pied à terre pour combattre les Anglais qui venaient à cheval 5. La résistance de Jean fut aussi funeste au royaume que la retraite de ses fils. Scs confrères de Tordre de l'Étoile furent, comme lui, fidèles à leur vœu; ils ne reculèrent pas. u Et se combattoient par troupeaux et par compagnies , ainsi que ils se trouvoient et recuci lloicnt. » Mais la multitude fuyait vers Poitiers qui ferma ses portes : « Aussi y eut-il sur la chaussée et devant la porte si grand’horriblclé de gens occire, navrer et abattre, que merveille seroit à penser ; et se rendoient les François de si loin qu’ils pouvoienl voir un Anglois. »
Cependant le champ de bataille était encore disputé : u Le roi Jean y faisoit de sa main merveilles d’armes, et tenoit la hache dont trop bien se defen- ! doit et combattoit. » A scs côtes, son plus jeune fils qui mérita le surnom de Hardi , guidait son courage aveugle, lui criant à chaque nouvel assaut : Père, gardez-vous à droite , gardez-vous à gauche. Mais le nombre des assaillants redoublait, tous accouraient à cette riche proie. « Tant y survinrent Anglois et Gascons de toutes parts que par force ils ouvrirent et rompirent la presse de la bataille du roi de France , et furent les Frauçois si entortillés entre leurs ennemis qu'il y avoit bien cinq hommes d'armes sur un gentilhomme. » C'était autour du roi qu'on se pressait, « pour la convoitise de le prendre; et lui crioient ceux qui le coimaissoient cl qui le plus près de lui étoienl u Rendez-vous, rendez-vous, autrement vous êtes mort. » Là avoit
gens, et trop ébahirent les François, car ils traioienl si omnieraeut et si épaissetnent , que les François ne savoient de quel costé entendre qu’ils ne fussent atteints do trait. Froissart, c. 357, p. 904.
1 Dit messire Jean Chandos au prince : » Sire , sire, chevauchez avant, la journée est rostre. Dieu sera huy en vostre main; adressons-nous devers vostre adversaire le roi de France; car cette part gît tout le sort de U besogne. Bicu sçais qnc par vaillance, il ne luira point; si vous demeurera , s’il plaît & Dieu et à saint George... » Ces paroles évertuèrent si le prince, qu'il dit tout en haut : » Jean , allons, allons , vous ne inc verrez mais huy retourner, mais toujours chevaucher avant. • Adoucques , dit à sa bannière : « Chevauchez avant, banuière , au nom de Dieu et de saint George. ld., c. 358, p. 205.
3 Je suis ici le Continuateur de Gutilaumc de Naugis
un chevalier de la nation de Saiut- Orner qu'oti appeloit Denys de Morbecque. Si se avance en la i presse, et à la force des bras et du corps, car il ctoit grand et fort, et dit au roi , en bon françois, où le roi s'arrêta plus que aux autres : « Sire , sire, rendez-vous. » Le roi qui se vit en un dur parti... et aussi que la défense ne lui valoit rien, demanda en regardant le chevalier : « A qui me rendrai-je? à qui? Où est mon cousin le prince de Galles? Si je le véois , je parlcrois. » — « Sire , répondit messire Denys, il u'esl pas ci, mais rendez-vous à moi , je vous mènerai devers lui. » — « (Jui êtesvous? » dit le roi. — « Sire , je suis Denys de Morbecque, un chevalier d'Artois, mais je sers le roi d'Angleterre, pour ce que je ne puis au royaume de France demeurer, et que je y ai forfait tout le mien.» — uAdoncqucs, » répondit le roi de France:
| « El je me rends à vous. » El lui bailla son destre garni. Le chevalier le prit qui en eut grand ‘joie. Là eut grand'presse et grand tireis entour le roi : car chacuns s’eflorçoit de dire : « Je l’ai pris, je l’ai pris. » El ne pouvoit le roi aller avant, ni messire Philippe son maisné (jeune) fils 4. »
Le prince de Galles fit honneur à cette fortune inouïe qui lui avait mis entre les mains un tel gage. Il se garda bien de ne pas traiter son captif en roi, ce fut pour lui le vrai roi de France, et non Jean de raloit , comme les Anglais l’appelaient jusqu'alors. Il lui importait trop qu’il fût roi en effet, pour que le royaume parût pris lui- même en son rui, et se ruinât pour le racheter. Il servit Jean à table après la bataille. (Juand il fit son entrée à . Londres, il le mit sur un grand cheval blanc (signe ; de suzeraineté), tandis qu’il le suivait lui- même | sur une petite haquenée noire *.
Les Anglais ne furent pas moius courtois pour les autres prisonniers. Us en avaient deux fois i plus qu’ils n’élaicnl d'hommes pour les garder.
de préférence à Froissart. l'oy. l'importante lettre du comte d'Artnagnac, publiée par N. La cabane , dan» sou excellent article Charles V , Dictionnaire de la j conversation.
! 3 Froissart n'y voit que le côté chevaleresque : Et
! ne montra pas semblant de fuir ni de reculer quaud il j dil à ses hommes : « A pied, à pied. » Et fit descendre j tous ceux qui a cheval estoieut, et il même se mit i | pied devaul tous le6 sieus, une hache de guerre en ses mains, et fit passer avant ses bannières, au nom de Dieu et de saint Denys. Froiss., c. 300, p. 211.
* ld., III, c. 564, p. 232.
3 Si étoit le roi de France monté sur un grand blanc coursier, très-bien arréé et appareillé de tont point, et le priuce de Galles sur une petite haquenée noire de lès lui. Ainsi fut-il convoyé tout le long de la cité de Londres... ld., ibid., c. 375, p. 207-8.
IJVUE VI. — SUITE* ÉTATS GÉNÉRAUX. PARIS. JACQUERIE. PESTE. 1356-1564. 4U3
Ils les renvoyèrent pour la plupart sur parole, leur On fixa sur les remparts sept cent cinquante gué-
faisant promettre de venir payer aux fêles de Noël rites. Tout cet immense travail fut terminé en trois
les rançons énormes auxquelles ils les taxaient, ans 1 * 3.
Ceux-ciélaieuttropbonschevalierspoury manquer. Je ne puis faire comprendre la révolution qui Dans cette guerre entre gentilshommes , le pis qui va suivre , cl le rôle que Paris y joua , sans dire ce put arriver au vaincu , était d'aller prendre sa part que c’est que Paris.
des fêtes des vainqueurs, daller chasser, jouter en Paris a pour armes uu vaisseau. Primitivement, Angleterre, dejouir bonnement de l’insolente cour- il est lui -meme un vaisseau, une Ile, qui nage entre
toisie des Anglais ', noble guerre , sans doute, qui la Seine et la Marne , déjà réunies, mais non conn'écrasait que le vilain. fondues *.
L’effroi fut graud à Paris , quand les fuyards de Au sud la ville savante, au nord la ville commer- Puilicrs, le Dauphin eu tête, vinrent dire qu’il n’y çanle 4. Au centre la Cité, la cathédrale, le palais,
avait plus ni roi, ni barons en France, que tout l’autorité.
était tué ou pris. Les Anglais, uu instant éloignés Cette belle harmonie d’une cité flottant entre pour mettre eu sûreté leur capture , allaient sans deux villes diverses, qui l’enserrent gracieusement, doute revenir. On devait s’attendre cette fois à ce suffirait pour faire de Paris la ville unique, la plus
qu’ils prissent non pas Calais, mais Paris et le belle qui fut jamais. Rome, Londres, n’ont rien
royaume méine. de tel; elles sont jetées sur un seul côté de leur
fleuve La forme de Paris est nou-seulemeut belle, mais vraiment organique. L’individualité primitive est dans la Cité , à quoi sont venues se rattacher CHAPITRE III. les deux universalités de la science eldu commerce,
I le tout constituant la vraie capitale de la sociabilité
suite. Etats gErErafx. paris, jacouerie. peste. humaine.
tu«-i3«4. I/aulorité, la Cité, c’était Plie. Mais sur les deux
rives, deux asiles souvraient à l’indépendance.
[1356] Il n'y avait pas à espérer grand’chnsc du L’université avait sa juridiction pour les écoliers, Dauphin , ni de ses frères. Le prince était faible, i le Temple la sienne pour les artisans ®. pâle, chétif; il n’avait que dix-neuf ans. On ne le Lorsque Guillaume de Champeaux, battu par connaissait que pour avoir invité les amis du roi de Abailard aux écoles de Notre-Dame, alla se réfugier Navarre au funeste dîner de Rouen, et donné a la à l'abbaye de Saint-Victor, l’invincible arguracnbalaille le signal du sauve qui peut. tateur l’y poursuivit et campa à Sainte-Geneviève7.
Mais la ville n’avait pas besoin du Dauphin. Elle Cette guerre , cette *tce**io sur uu autre Aventin ,
se mit d’ellc-mème en défense. Le prévôt clef mar- fut la fondation des écoles de la montagne. Abeichands, Étienne Marcel, mil ordre à tout. D’gbord, , lard, dont la parole suffisait pour créer une ville an pour prévenir les surprises de nuit, on forgea et l’on désert8, fut ainsi l’un des fondateurs de notre Paris
tendit des chaînes. Puis on exhaussa les murs de méridional. La ville érislique naquit de la dispute,
parapets ; on y mil des balistcs et autres machines, Au couchant, elle ne pouvait s’étendre. Elle heuravcc ce qu’on avait de canons. Mais les vieux murs tait l’immuable muraille de Saint -Germain des de Philippe-Auguste ne contenaient plus Paris; il Prés. La vieille abbaye qui avait vu la ville toute avait débordé de toutes parts. On éleva d’autres j petite, qui l’avait d’abord aidée à grandir, en était murailles qui couvraient l’université, et qui de entourée , assiégée. Mais elle résistait. Cette ville ,
l’autre côté, allaient de l’Ave Maria à la porte Saint- née de la Seine, s'étendait du moins sur l’autre
Denis, et de là au Louvre. L’Ile meme fut fortifiée. , rive. Elle y mit ses halles, ses boucheries, son
1 Uu peo après fut le roi de France translaté de rivières à la couleur de leurs eaux,
l'hôtel «le Savoie et remis au chàtel de Windsor, et 4 De ce côté , dès le temps de Charles le Chauve,
tous ses hôtels et gens. Si alloil voler, chasser, déduire nous trouvons la foire du Landit, entre Saint - Denis et
et prendre tous ses esbattemenls environ Windsor, la Chapelle. Félibien, p. 97. ainsi qu’il lui plaisoit. Froiss., c. 375, p. 369. 5 * Elles n'ont de l’autre côté qu'un faubourg.
3 II fallut abattre pour eela quantité de grandes et * Cinq siècles après la chute des templiers, l'enclos
belles maisons , soit au dedans , soit au dehors de la du Temple, bien réduit, il est vrai , protégeait encore
ville. Lorsque Charles V fut roi, il fit élargir et creuser les petits commerçants contre les règlements des cor-
ces fossés, et les accompagna d’arrière-fossés et de murs poration*.
flanqués de tours. Félibien, p. 635. 7 Félibien, p. 144, sqq.
3 A l'ile bouviers, on distingue souvent les deux 8 l'uy . plus haut, livre 1.
cimetière des Innocents. Mais une fois bornée de ce côté entre le Louvre ' et le Temple , elle enfla , ne pouvant allonger, et prit ce ventre qui va du Châtelet à la porte Saint-Denis.
Les juridictions ecclesiastiques, Notre-Dame, Saint - Germain , trouvèrent de rudes adversaires dans nos rois. On sait que la reine Blanche força elle-même les prisons des chanoines pour en tirer leurs débiteurs 1 * 3. Le premier prévôt royal (1052), un Élienue, avait aussi voulu forcer Sainl-Germain, mais pour y prendre, dans un besoin du roi, la riche croix de Childeberl *. Ces prévôts n'étaient guère, ce semble, dévots qu'au roi. L n autre Étienne (Étienne Boileau ), obtint le consentement de saint Louis, pour pendre un voleur le vendredi saint. Le prévôt de Charles V fut persécuté par le clergé, comme ami des juifs.
L'université était souvent en guerre avec Notre- Dame cl Saint-Germain des Prés. Le roi la soutenait. Il donnait presque toujours raison aux écoliers contre les bourgeois, contre son prévôt même. Le prévôt faisait ordinairement amende honorable pour avoir fait justice 4 *. Le roi avait besoin de l'uuiversilé, il s'appuyait volontiers sur celte grande force, sa ns se douter qu'elle pourrait lourncrcontre lui. Philippe le Bel appela au Temple les maîtres de l'université pour leur faire lire l'accusation contre les templiers. Philippe le Long, pour appuyer sa royauté contestée, les fit assister au serment qu'il exigeait de la noblesse, et obtint leur approbation. La iillc des rois semble ici sc porter pour juge des rois. Philippe de Valois la lait juge du pape. Le | pape, qui si longtemps a soutenu l'université contre ' l’cvéque de Paris, est menacé par elle de condamnation \ Tout à l’heure, l'orgueil de l'univcrsitc sera ' porté au comble par le schisme; nous la verronschoi- • sir entre les papes, gouverner Paris, régenter le roi. |
L'université seule était un peuple. Lorsque le recteur à la tête des facultés, des nation a, conduisait l'université à la foire du Landit, entre Saint- Denis et la Chapelle, lorsqu'il allait avec les quatre parcheminiers de l'université juger despotiquement les parchemins de la banlieue, les bourgeois remarquaient avec orgueil que le recteur était arrivé à la plaine Saint-Denis lorsque la queue de la procession était aux Malhurins-Saint-Jacqucs.
Mais le Paris du nord était encore plus peuplé. Un peut en juger par deux grandes revues qui se
1 Luparam prope Parisios, Philippe* Auguste en
acheva la construction vers 1204.
3 Fêlibien, p. 335.
* ld., p. 132.
4 t ’oy. ci-dctsus, p. 445.
* Rayn., Annal. Eccles., ami. 1351, par. 43.
firent au quatorzième siècle. L'université composée de prêtres, d’écoliers, d’étrangers, n'y figurait pas. Dans la première revue (1513), ordonnée par Philippe le Bel pour faire honneur à son gendre, le roi d'Angleterre , ou estima qu'il y avait vingt ; mille chevaux et trente mille fantassins 6. Les Anglais étaient stupéfaits. En 1585, les Parisiens, pour recevoir. Ch a ries VI qui revenait de Flandre, sortirent du côté de Montmartre et sc rangèrent en bataille. Il y avait plusieurs corps d’armée , un d'arbalétriers , un de pavcschiens ( portant des boucliers), un autre armé de maillets, qui à lui seul comptait vingt mille hommes 7.
Cette population n'était pas seulement très-nombreuse, mais très- intelligente et bien au-dessus de la France d'alors. Sans parler du contact de celte grande université, le commerce, la banque, les lombards , devaient y importer des idées. Le parlement où se portaient les appels de toutes les justices de Frauce, attirail à Paris un monde de plaideurs. La chambre des comptes, ce grand tribunal de finances, Yempirede Galilée, comme on l’appelait8, ne pouvait manquer d'attirer beaucoup de gens, à celte époque fiscale. Les bourgeois remplissaient 1rs plus grandes charges. Barbet, maître de la monnaie sous Philippe le Bel, Poilvilain, trésorier du roi Jean , étaient des bourgeois de Paris. Le roi faisait montre de sa confiance pour la bonne ville. Malgré la révolte des monnaies en 130Ü, il les avait appelés lui-roéme à son jardin royal, lors de l'affaire des templiers
Le chef naturel de ce grand peuple était, non le prévôt royal, magistral de police, presque toujours impo^ilaire, mais le prévôt des marchands, président t^lurcl des cchevins de Paris. Dans l’abandon où le royaume se trouvait après la bataille de Poitiers, Paris prit l'initiative, et dans Paris le prévôt des marchands.
Les états du nord de la France, assemblés le 17 octobre, un mois après la bataille, réunirent quatre cents députes des bonnes villes, et à leur tète Étienne Marcel , prévôt des marchands. Les seigneurs, la plupart prisonniers, n’y vinrent guère que par procureurs. Il en fut de même des évéques. Toute l'influence fut aux députés des villes, et surtout â ceux de Paris. Dans l'ordonnance de 1357, résultat mémorable de ces états , on sent la verve révolutionnaire et en même temps le génie ad-
6 Chron. de saint Victor, p. 400.
7 Froissart, t. VIII, p. 377.
8 Allusion à U rue de Galilée, près de laquelle siégeait la cour.
9 A^oy. ci-dessus.
LIVRE VI. - SUITE.* ÉTATS GÉNÉRAL X. PARIS. JACQUERIE. PESTE. 1356-1364. 405
miaistralif de la grande commune. Ou ne peut expliquer qu'aiusi la netteté, l'unité de vues qui caractérisent cet acte. La France n’eùl rien fait sans Paris.
Les étals, assemblés d’abord au parlement, puis aux cordciiers, nommèrent un comité de cinquante personnes pour preudre connaissance de la situation du royaume. Ils voulurent : » Encore savoir plus avant que le grand trésor qu'on avoit levé au royaume du temps passé, en dixièmes, en maltôlcs, en subsides, et en forges de inonnoics, et en toute autre extorsions , dont leurs gens avoicnl été formencs cl triboulés, et les soudoyers mal payes, et le royaume mal gardé et défendu , étoil devenu ; mais de ce savoil nul à rendre compte *. »
Tout ce qu’ou sut c'est qu'il y avait eu prodigalité monstrueuse, malversation, concussion. Le roi, au plus fort de la détresse publique, avait donné cinquante mille écus à un seul de ses chevaliers *. Des officiers royaux, pas un n'avait les mains nettes. Les commissaires firent savoir au Dauphin que, dans la séance publique , ils lui demanderaient de poursuivre ses officiers , de délivrer le roi de Navarre, et de permettre que trente-six députés des états , douze de chaque ordre , l’aidassent à gouverner le royaume *.
Le Dauphin, qui n’était pas roi, ne pouvait guère mettre ainsi la royauté entre les mains des états. Il ajourna la séance, sous prétexte de lettres qu’il aurait reçues du roi et de l'Empereur. Puis il invita les députes à retourner chez eux pour prendre l'avis des leurs, tandis qu'il consulterait aussi son père 1 2 * 4 * 6.
Les étals du Midi, assemblés à Toulouse? cl si près du danger, se montrèrent plus dociles. Ils volèrent de l'argent et des troupes. Les états provinciaux, ceux d’Auvergne, par exemple, accordèrent aussi , mais toujours en se réservant l'administration de ce qu'ils accordaient s. Le Dauphin était pendant ce temps à Metz pour recevoir son oncle, l’empereur Charles IV; triste Dauphin, triste Empereur qui ne pouvaient rien l’un pour l’autre. De son cAté, la reine inère s’en allait à Dijon marier son petit duc de Bourgogne, qu’elle avait eu d'un
premier lit , avec la petite Marguerite de Flandre. Ce voyage coûteux avait l’avautage lointain de rattacher la Flandre à la France. Que devenait Paris, ainsi abandonné, sans roi, ni reine, ni Dauphin? Il voyait arriver par toutes ses portes les paysans avec leurs familles et leurs petits bagages ; puis, par longues files lugubres, les moines, les religieuses des environs. Tous ces fugitifs racontaient des choses effroyables «le ce qui se passait dans les campagnes. Les seigneurs, les prisonniers de Poitiers, relâchés sur parole, revenaient sur leurs terres pour ramasser vilement leurs rançons, et ruinaient le paysan. Par -dessus, arrivaient les soldats licenciés , pillant , violant , tuant. Ils torturaient celui qui n’avait plus rien pour le forcer à donner encore *. C’était dans toute la campagne une terreur, comme celle des chauffeurs de la révolution.
Lesclaisélanldc nouveau réunis le 5 févrierl 337, Marcel et Robert le Coq , évêque de Laon , leur présentèrent le cahier des doléances, et obtinrent que chaque député le communiquerait à sa province. Cette communication , très - rapide pour ce temps- là et surtout en cette saison, se fit en un mois. Le 3 mars, le Dauphin reçut les doléances. Elles lui furent présentées par Robert le Coq, ancien avocat de Paris, qui avait été successivement conseiller de Philippe de Valois, président du parlement, et qui s’étant fait évèque-duc de Laon, avait acquis l'indépendance des grands dignitaires de l'Eglise. Le Coq, tout à la fois homme du roi, homme des communes, allait des uns aux autres, et conseillait les deux partis. On le comparait à la besaigué f du charpentier ( bis-acuta ) qui taille des deux bouts 7. Après qu’il eut parlé, le sire de Péquigny pour les nobles, un avocat de Bà ville pour les communes, Marcel pour les bourgeois de Paris, déclarèrent qu'ils l'avouaient de tout ce qu'il venait de dire.
Celte remontrance des états était tout à la fois une harangue et un sermon. On conseillait d’abord au Dauphin de craindre Dieu, de l’honorer ainsi que ses ministres , de garder ses commandements. Il devait éloigner les mauvais de lui, ne rien
1 Froissart, III, c. 373, p. 254.
2 Sismondi, X, 430.
5 Secousse, Préf., p. 50-51.
4 En les renvoyant ainsi h leurs provinces, il comp-
tait sans doute sur les dissentiments infinis qui devaient s’élever eutre des intérêts si divers, sur la jalousie des nobles coutrc les villes , des villes contre Paris , dont l'influence avait décidé la dernière révolution.
6 Secousse, Préf., p. 57.
* Duce Normandiæ, qui regnum jure hærcditario... ; defeudere et regere tenebatur, nulla remédia appo- i
nente , magna pars popnli rusticani... ad civitatem Parisicnsem... cura uxoribus et liberis... accurrere... Nec parcebatur in hoc religiosis quibuscumque. Propter quod monachi et moniales... sorores de Poissiaco, de Longo campo, etc. Contin. G. de Nangis, p. 110.— Une autre compagnie roboit tout le pays entre Seine et Loire, parquoi nul n’osoit aller de Paris à Vend Ame, à Orléans, i Montargis; ai nul n'osoit y demeurer, ains éloient tous les gens du plat pays alluis à Paris ou à Orléans. Froissart, III, p. 284-6.
7 Secousse, I, lit.
H1STOMK DE FU A MCE.
ordonner par les Jeunet , simplet et ignorants. 11 ne pouvait douter, lui disait-on, que les étals n’exprimassent la pensée du royaume, puisque les députés étaient près de huit cents et qu'ils avaient consulte leurs provinces. Quant à ce qu'on lui avait dit que les députés songeaient à faire tuer ses conseillers, c'était, ils le lui assuraient, un mensonge, une calomnie
Us exigea ientque dans l’intervalle des assemblées il gouvernât avec l'assistance de trente-six élus des états, douxe de chaque ordre. D'autres élus devaient être envoyés dans les provinces avec des pouvoirs presque illimités. Ils pouvaient punir sans forme de procès 3, emprunter et contraindre, instituer, salarier, châtier les agents royaux, assembler des états provinciaux, etc.
Les étals accordaient de quoi payer trente mille j hommes d'armes. Mais ils faisaient promettre au ; Dauphin que l'aide ne sérail levée ni employée par set gens, mais par bonnes gens sages, loyaux et solvables, ordonnés par les trois états *. Une nouvelle monnaie devait être faite , mais conforme à l'instruction et aux patrons qui sont entre les mains du prêtât des marchands de Paris. Nul changement dans les monnaies sans le consentement des états.
Nulle trêve, nulle convocation d'arrière-ban, sans leur autorisation.
Tout homme en France sera obligé de s’armer. {
Les nobles ne pourront quitter le royaume sous aucuu prétexte. Ils suspendront toute guerre privée : «Que si aucun fait le contraire, la justice du lieu , ou s’il est besoin , ces bonnes gens du pays, prennent tels guerriers... et les contraignent sans délai par retenue de corps et cxploilement de leurs biens, à faire paix et à cesser de guerroyer. — Voilà les nobles soumis à la surveillance des communes.
Le droit de prise cesse. On pourra résister aux
1 Ms.de la Bibliothèque royale, fonds Dupuy, ii<>646, et Brienne, un 270.
2 Sans figure de jugement. Commission des trois élus
des états pour les diocèses de Clermont et de Saint-
Flour. 3 mars 1356 (1357). Ordonn., IV, 18t.
5 Lesquels jureront aux saints évangiles de Dieu, qu'ils ne donneront ni distribueront ledit argent k notre seigneur le roy , ni k nous, ni à d'autres , si ce n'est aux gens d'armes... Et si aucun de nos officiers
voulait le prrndre, nous voulons que lesdits receveurs | puissent leur résister, et s’ils ne sont assez forts qu’ils 1 2 appellent leurs voisins des bonnes villes (art. 2). — | L'aide n’est accordée que pour un an. Les états, convoqués ou non, s'assembleront k la Quasimodo. Leduc de Bourgogne, le comte de Flandre et autres nobles ou , députés des villes, qui ne sont pas venus aux états, |
procureurs, et t'assembler contre eux par cri, ou par ton de cloche 4 5.
Plus de don sur le domaine. Tout don est révoqué, en remontant jusqu'à Philippe le Bel. — Le Dauphin promet de faire cesser autour de lui toute dépense superflue et roluptuaire. — Il fera jurer à tous ses officiers de ne lui rien demander qu'en présence du grand conseil.
Chacun se contentera d'un office. — Le nombre des gens de justice sera réduit. — Les prévôtés . vicomtés, ne seront plus donnés à ferme. — Les prévôts, etc., ne pourront être placés dans les pays où ils sont nés.
Plus de jugement par commission. — Les criminels ne pourront composer, « mais il sera fait pleine justice. »
Quoique l’un des principaux rédacteurs de l’ordonnance, le Coq, soit un avocat, un président du parlement , les magistrats y sont traités sévèrement. On leur défend de faire le commerce6; on leur interdit les coalitions, les empiétements sur leurs juridictions respectives. On leur reproche leur paresse. On réduit leurs salaires en certains cas. Les réformes sont justes; mais, le langage est rude, le ton aigre et hostile. Il est évident que le parlement sc refusait à soutenir les états et la commune.
Les présidents, ou autres membres du parlement, commis aux enquêtes, ne prendront que quarante sous par jour. «Plusieurs ont accouslumé de prendre salaire trop excessif, et d’aller à quatre ou cinq chevaux, quoique s’ils alloienl à leurs dépens, il leur suffirait bien d’aller à deux chevaux ou à tV>is. ■
Legrand conseil, le parlement, la chambre des comptes , sont accusés de négligence. Des arrêts qui devraient avoir été rendus, il y a vingt ans. sont encore à rendre •. Les conseillers viennent tard , leurs dîners sont longs, leurs après -dîners
sont requis d'y venir k la Quasimodo, avec intimation que s’ils ne viennent, ils seront tenus à ce qu'auront ordouné ceux qui y viendront (art. 5). Ibid., III, 126-7.
* Seulement, dans les voyages du roi, de la reine et du Dauphin , leurs maîtres d'hôtel pourront , hors des villes, faire prendre parles gens de la justice du lieu, des tables, des coussins, de la paille et des voitures, le tout en payant, et seulement pour un jour. Ibid.
6 Défense aux conseillera et officiers de faire marchandise. • Les deurées sont aucunes foiz par leurs mauvaistiez grandement cnchéries ; et qui pis est, pour leur gautesse, il est peu de personnes qui osent mettre aux denrées que eulz ou leurs facteurs pour eulx bent avoir ou acheter... • Art. 31. Id., ibid.
6 Id., ibid.
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peu profitables: les gens de la chambre des comples “jureront aux saints évangiles de Pieu , que bien et loyalement ils délivreront la bonne gent et par ordre , sans eus faire muser. » Le grand conseil, le parlement, la chambre des comples, doivent s’assembler au soleil levant *. Les membres du grand conseil qui ne viendront pas bien matin, perdront les gages de la journée. — Ces membres, maigre leur haute position, sont, comme on voit, traites sans façon parles bourgeois législateurs.
Cette grande ordonnance de 1357 . que le Dauphin fut obligé de signer, était bien plusqu’unc réforme. Elle changeait d’un coup le gouvernement. Elle mettait l'administration entre les mains des états, substituait la république i la monarchie. Elle donnait le gouvernement au peuple, lorsqu'il n’y avait pas encore de peuple. Constituer un nouveau gou- , vernement au milieu d’une telle guerre, c'était une opération singulièrement périlleuse, comme celle d’une armée qui renverserait son ordre de bataille en présence de l’ennemi. Il y avait k parier que la France périrait dans ce revirement.
L'ordonnance détruisait les abus. Mais la royauté ne vivait guère que d'abus. Les tuer, c’était tuer le pouvoir, dissoudre l'État, désarmer la France.
Dans la réalité la France existait- elle comme personne politique? pouvait -on lui supposer une volonté commune? Ce qu'on peut affirmer, c’est que l'autorité lui apparaissait encore tout entière dans la royauté. Elle ne souhaitait que des réformes partielles. L’ordonnance approuvée des étals, n’était, selon toute vraisemblance, que l'œuvre d'une commune , d’une grande et intelligente commune, qui parlait au nom du royaume, mais qbe le royaume devait abandonner dans l’action.
Les nobles conseillers du Dauphin , dans leur haine de nobles contre les bourgeois , dans leurs jalousies provinciales cootre Paris, poussaient leur maître à la résistance. Au mois de mars, il avait signé l'ordonnance présentée aux étals; le 6 avril, il défendit de payer l’aide que les états avaient voté. Le 8, sur les représentations du prévôt des marchands, il révoqua la défense J. Lejeune prince flottait ainsi entre deux impulsions, suivant l'uuc aujourd’hui, demain l’autre, et peut-être de bonne foi. Il y avait grandement à douter dans celle crise obscure. Tout le mondedoulait, personne ne payait.
1 Oci nVit pas dans l'ordonnance, mais dans la remontrance déjà citée. Ou y dit aussi : • Que ceux qui vouloient gouverner n'étant que deux ou trois, les choses soufTroient de longs délais; que ceux qui poursuivoient la court , chevaliers, écuyers et bourgeois, étaient si dommages par ces délais, qu'ils vendoient leurs chevaux . et parloient sans réponse, mal con-
Le Dauphin restait désarmé, les états aussi. Il n’y avait plus de pouvoir public, ni roi, ni Dauphin, ni états.
Le royaume, sans force, se mourant, pour ainsi dire, et perdant conscience de soi, gisait comme un cadavre. La gangrène y était, les vers fourmillaient ;
I les vers, je veux dire les brigands, anglais, navarrais. Toute cette pourriture isolait , détachait l’un I de l’autre les membres du pauvre corps. On parlait ! du royaume ; mais il n’y avait plus d'états vraiment généraux, rieti de général, plus de communicai lion, de roule pour s’y rendre. Les routes étaient des coupc-gorges , la campagne un champ de bataille , 1a guerre partout à la fois , sans qu'on pût distinguer ami ou ennemi.
Dans cette dissolution du royaume, la commune restait vivante. Mais comment la commune vivraitelle seule, et sans secours du pays que l’environne? Paris, ne sachant à qui se prendre de sa détresse, accusait les étals. Le Dauphin enhardi déclara qu’il voulait gouverner, qu’il se passerait désormais de tuleur. Les commissaires des états se séparèrent. Mais il n’en fut que plus embarrassé. Il essaya de faire un peu d’argent en vendant des offices 8 , mais l’argent ne vint pas. Il sortit de Paris; toute la campagne était en feu. Il n’y avait pas de petite ville où il ne pût être enlevé par les brigands. Il revint se blottir à Paris, et se remettre aux mains des étals. Il les convoqua pour le 7 novembre4.
Dans la nuit du 8 au 9, un ami de Marcel, un Picard, le sire de Pecquigny, enleva, par un coup de main, Charles le Mauvais du fort où il était enfermé. Marcel, qui voyait toujours autour du Dauphin une foule menaçante de nobles, avait besoin d’une épée contre ces gens d’épée, d’un prince du sang contre le Dauphin. Les bourgeois.dans leurs plus hardies tentatives de liberté, aimaient i suivre un prince. Il semblait beau aussi et chevaleresque, quand la chevalerie se conduisait si mal, que les bourgeois sc chargeassent de réparer celle grande injustice, de redresser le tort des rois. La foule, toujours facile aux émotions généreuses, accueillit le prisonnier avec des larmes de joie. Le retour de ce méchant homme, mais si malheureux, leur semblait celui de la justice elle-même. Amené par les communes d’Amiens, reçu à Saint -Denis par la foule des bourgeois qui étaient allés au-devant 8 ,
tons, etc. BU. de la Bibliothèque royale, fonda Dupuy, U® G4G et Brienne, n* 27G.
* Citron, de Saint-Denis. f. 252, verao, col. 2, et f. 233.
8 Ord.,111, 180.
4 Sa* cou xm', Prôf. des Ord., III, p. 70.
5 El mèwcwrnl lr duc de Normandie le fêta gran-
HISTOIRE DK FRANCE.
il vint à Paris , mais d'abord seulement hors des murs, a Saint-Germain des Prés. Le surlendemain il prêcha le peuple de Paris. Il y avait , contre les murs de l’abbaye, une chaire ou tribune, d'où les i juges présidaient aux combats judiciaires qui se faisaient au Pré-aux-Clercs , limite des deux juridictions. Ce fut de là que parla le roi de Navarre. Le Dauphin , à qui il avait demandé l'entrée et qui n'avait pas osé refuser, était venu l’entendre, peut-être dans l'espoir qu'il en dirait moins. Mais la harangue n’en fut que plus hardie. Il commença en latin, et continua en langue vulgaire '. Il parla à merveille. Il était, disent les contemporains, petit, vif et d’esprit subtil.
Le texte du discours, tiré, selon l’usage du temps, de la sainte Écriture , prêtait aux développements pathétiques : Juslus dominas et dilexit justitias ; vidii œquitatem r ultus cjus. Le roi de Navarre , s'adressant, avec une insidieuse douceur, au Dauphin lui -même, le prenait à témoin des injures qu’on lui avait faites. Ou avait bien tort de se défier de lui ; n'étail-il pas Français de père et de mère? n’était -il pas plus près de la couronne que le roi d’Angleterre qui la réclamait? Il voudrait vivre et mourir en défendant le royaume de France... Le discours fut si long, qu'on arait soupè dans Paria quand il cessa 7. Mais quoique le bourgeois n'aime pas à se desheurer*, il n’en fut pas moins favorable au harangueur. Ce fut à qui lui donnerait de l'argent 4.
De Paris, il alla à Rouen et y exposa ses malheurs avec la même faconde4. Il fit descendre du gibet les corps de ses amis qui avaient été mis à mort au terrible dîner de Rouen *, et les suivit à la cathédrale au son des cloches, elà la lueur dcscierges. C’était le jour des Saints-Innocents (28décembre) ;
dement. Mais faire le convenoit, car le prévôt de» marchand» et ceux de non accord le enuortèrent à ce faire.
F roi s»., III, p. 990.
1 Id., ibid., 291. — In latino valdè pulchro. Contin. G. de Nangis, p. 1 10.
7 Cbron. de Saint-Denis, folio 958, verso, col. 9.
5 Comme dit le cardinal de Retz.
4 Gaudcns ad pnrtr» Rhotomagenscs accessit , donis tamen ei pccuniis tnullis à civibu» Parisiensibus receplis. Contin. G. de Nangis, p. 1 17.
4 Miserias suas exposait... eleganter. Id., ibid.
4 Le corps du comte d’Ilarcourt avait déjà été enlevé depuis longtemps. Les trois autres corps furent ensevelis par troia frères rendus (frères convers) de la Madclaine de Rouen. Chacun de ces corps fut ensuite mi* dans un coffre, et il y eut un quatrième coffre vide en représentation du comte dilarcourt. Ce dernier coffre fut mis dans un char à dames. Secousse , p. 1G5.
7 Campauis puUaiis... serntonc per ipsum regem prit»* facto. ubi assitmpsil tlicma istud Inuoceutcs
il parla sur ce texte : « Des innocents et des justes 1 s’étaient attachés à moi, parce que je tenais pour vous, 6 Seigneur7! »
Le Dauphin prêchait aussi à Paris8. Il haranguait aux halles, Marcel à Saint-Jacques. Mais le premier n'avait pas la foule. Le peuple n’aimait pas la mine chétive du jeune prince. Tout sage et sensé qu’il pouvait être, c'était un froid harangueur, à côté du roi de Navarre.
L’engouement de Paris pour celui-ci était étrange. Que demandait ce prince si populaire? Qu’on affaiblit encore le royaume, qu’on mit en ses mains des provinces entières, les provinces les plus vitales de la monarchie, toute la Champagne cl une partie de la Normandie, la frontière anglaise, le Limousin, une foule de places et de forteresses. Mettre en des mains si suspectes nos meilleures provinces, c’eût été perdre d'un Irait de plume autant qu’on avait perdu par la bataille de Poitiers.
Les bourgeois de Paris s’imaginaient que si le roi de Navarre était satisfait, il allait les délivrer des bandes de brigands qui affamaient la ville et qui se disaient Navarrais. Au fond ils n’élaienl ni au roi de Navarre, ni à personne. Il eût voulu rappeler tous ces pillards qu’il ne l’aurait pu.
Cependant les bourgeois , le prévôt, l’université entouraient, assiégeaient le Dauphin. Ils le sommaient de faire justice à ce pauvre roi de Navarre. Un jacobin, parlant au noin de l’université, lui déclara qu’il était arrêté que le roi de Navarre ayant une fois fait toutes ses demandes, le Dauphin lui rendrait ses forteresses; que, sur le reste, la ville et l'université aviseraient. Un moine de Saint- Denis vint apres le jacobin : « Vous n’avez pas tout dit, maître! s'écria-t-il. Dites encore que si monseigneur le duc ou le roi de Navarre ne sc lient à ce
et recli adlnrscrunt mihi (P», xxiv, 91). Id., ibid.
8 II voulait, disait-il , vivre et mourir avec eux ; les gens d'armes qu'il réunissait, étaient pour défendre le royaume contre les ennemis qui le ravageaient impunément par la faute de ceux qui s’étaient emparés du gouvernement ; il aurait déjà chassé ces ennemis s'il avait eu ('administration île la finance, mais il n'avait pas touché un denier ni une maille dp tout l’argent levé par les états. — Marcel, averti de l’effet produit parce discours , fit à son tour assembler le peuple à Saint- Jacques de l'Flôpital. Le duc y vint, mais ne put se faire entendre. Consac, partisan du prévôt, parla contre ha officiera ; il y avait tant de mauvaises herbes , disait-il, que les bonnes ne pouvaient fructifier. L’avocat Jean de Saint ■ Onde , un de» généraux des aides, déclara qu'une partie de l'argent avait été mal employée , et que plusieurs chevaliers qu'il nomma, avaient reçu, par ordre du duc de Normandie. 40,000 ou 50,000 moai tons d’or • Si comme les rooles le notoient v . Secousse, I Ilist. de Charles le Mauvais, 170.
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qui esl décidé, nous nous déclarerons contre lui 1 * 3 . »
Il n’y avait pas à dire non. Le Dauphin promettait gracieusement. Puis il faisait répondre par les commandants et capitaines qu'ayant reçu leurs places du roi, ils ne pouvaient les rendre sur un ordre du Dauphin.
Celui-ci, au milieu d'une ville ennemie, n'avait d'autre moyen desc procurer quelqucargent que par de nouvelles altérations des monnaies ( 22 , 23 janvier, 7 février 1358) J. Les étals, réunis le 11 février, lui firent prendre le litre de régent du royaume * , sans doute afin d’autoriser tout ce qu'ils ordonneraient eu son nom. Peut-être aussi la commission des trente-six , choisie sous l'influence de Marcel , mais composée en majorité de nobles et d’ecclesiastiques, voulait -elle rendre force au Dauphin contre les bourgeois de Paris.
Un événement tragique avait porté au comble le mauvais vouloir de ceux-ci. Un changeur, nommé Perrin Macé. ayant vendu deux chevaux au Dauphin et n’étant pas paye, arrêta, dans la rue Neuve-Sainl- Alerry, Jean Baillel, trésorier des finances. Le trésorier refusait de payer, sans doute sous prétexte du droit de prise. Une dispute s’éleva. Perrin tua Baillel, et se jeta à quartier dans Saint-Jacques la Boucherie. Les gens du Dauphin, Robert de Clermont, maréchal de France, Jean de Chàlons et Guillaume Staise, prévôt de Paris, s'y rendirent, forcèrent l'asile, traînèrent Perrin au Châtelet , lui coupèrent le poing et le firent pendre. L'évêque se plaignit bien haut de cette violation des immunités ecclésiastiques, il obtint le corps de Perrin et l'enterra honnêtement à Sainl-Merry. Marcel assista au service, tandis que le Dauphin suivait l’enterrement de Baillel 4.
Une collision était imminente. Marcel, pour encourager les bourgeois par la vue de leur nombre, leur fit porter des chaperons bleus et rouges, aux couleurs de la ville 5 *. Il écrivit aux bonnes villes pour les prier de prendre ces chaperons. Amiens et Laon n'y manquèrent pas. Peu d'autres villes consentirent à en faire autant.
1 Cbron. de Saint-Denis, II, folio 343.
a Ord., III, p. 108, sqq.
3 Id., ibid., p. 912.
4 Matt. Villani, I. VIII, c. 90, p. 484.
* Dans la première semaine de janvier, ceulx de
Paris ordonnèrent que ils auraient tons chupperous
my- partis de drap rouge et per S. Ms. Outre ces cha-
perons les partisans du prévôt portèrent encore des fcrmeilles d’argent mi-parlizd'cstnail vermeil et asuré,
au dessous avoit escripl à bonne fin, en signe d’alirnce de vivre et morir avec ledit prévôt contre toutes |»ertonnes. Lettres d'abolition du 10 aoôt 1358. Secousse, Ilist. de Charles le Mauvais, p. 1 <535.
; Cependant la désolation dos campagnes amenait, entassait dans Paris tout un peuple de paysans. Les vivres devenaient rares et chers. Les bourgeois qui avaient bcaucoupdc petits biens dans l’Ile-de-France, et qui en liraient mille douceurs, œufs, beurre, fromages, volailles, ne recevaient plus rien. Ils trouvaient cela bien dur*. Le 22 février, le Dauphin rendit une nouvelle ordonnance pour altérer encore | les monnaies.
Le lendemain, le prévôt des marchands assembla en armes à Saint -Éloi tous les corps de métiers. A neuf heures, cette foule armée reconnut dans la rue un des conseillers du Dauphin, avocat au parlement, maître Renault Dacy, qui revenait du Palais chez lui , près Saint-Landry. Ils sc mirent à courir sur lui ; il se jeta dans la maison d’un pâtissier, et y fui frappé à mort; il n'eut pas le ! temps de pousser un cri. Cependant le prévôt, suivi d’une foule do bonneLs rouges et bleus, entra dans l’hôtel du Dauphin, monta jusqu’à sa chambre, et ! lui dit aigrement qu'il devrait mettre ordre aux affaires du royaume ; que ce royaume devant après tout lui revenir, c'était à lui à le garder des compagnies qui gâtaient tout le pays. Le Dauphin, qui était entre scs conseillers ordinaires les maréchaux de Champagne cl de Normandie, répondit avec plus de hardiesse que de coutume : « Je le ferais volontiers, si j'avais de quoi le faire; mais c’est à celui qui a les droits et profits, à avoir aussi la garde du royaume 7. » Il y eut encore quelques paroles aigres, et le prévôt éclata : « Monseigneur, dit-il au Dauphin, ne vous étonnez de rien de ce que vous allez voir; il faut qu’il en soit ainsi. » Puis se tournant vers les hommes aux capuccs rouges, il leur dit : « Faites vile ce pourquoi vous êtes venus8. » A l'instant, ils sc jetèrent sur le maréchal de Champagne et le tuèrent près du lit du Dauphin. Le maréchal de Normandie s'était retiré dans un cabinet; ils l*y poursuivirent et le tuèrent aussi. Le Dauphin se croyait perdu, le sang avait rejailli t jusque sur sa robe 9. Tous scs officiers avaient fui. j « Sau vez-moi la vie, » dit-il au prévôt. Marcel lui dit
8 Admirantibus «le bue et dolentibus præposito mercatorum et civibu* quod per regentem et nobiles qui circn etun erant non reinediabatur ipsum pluries adicrunt rxorantes. .. Qui optimè eis facere promittebat, sed... Quinirao magis gaudere de malis insurgentibus in populis et afflictionibus , et tune et posteà Mobiles videbanlur. Contin. G. de Nangis, p. 116.
7 Froiss., III, p. 288.
8 Tune dirigens verba illis sic capuciatis dixit : Eia breviler facile hoc propter quod hûc vrniatis. Cont.
1 G. de Nangis, p. 1 17.
I » Frni«»., III. p. SSd.
de ne rien craindre. Il changea de chaperon avec lui, le couvrant ainsi des couleurs de la ville *. Toute la journée, Marcel porta hardiment le chaperon du Dauphin. Le peuple l'attendait à la Grève. Il le harangua d’une fenêtre, dit que ceux qui avaient été tués étaient des traîtres, et demanda au peuple s'il le soutiendrait. Plusieurs crièrent qu’ils l’avouaient de tout, et se dévouaient à lui à la vie et à la mort.
Marcel retourna au palais avec une foule de gens armés qu’il laissa dans la cour. Il trouva le Dauphin plein de saisissement et de douleur. « Ne vous affligez , Monseigneur, lui dit le prévôt. O qui s’est fait , s’est fait pour éviter de plus grand péril, et de ta r otontè du peuple ’. » F.l il le priait de tout approuver.
Il fallait bien que le Dauphin approuvât, ne pouvant mieux. Il lui fallut encore faire bonne mine au roi de Navarre, qui rentra quatre jours après. Marcel et le Coq les avaient réconciliés bon gré mal grc, et les faisaient dîner ensemble tous les jours.
Ce retour du roi de Navarre, quatre jours après le meurtre des conseillers du Dauphin, ne donnait que trop clairement le sens de cette tragédie. Il pouvait rentrer; Marcel lui avait fait place libre par la mort de ses ennemis. Il lui avait donné un terrible gage , qui le liait à lui pour jamais. Il était évident que tout était fini entre Marcel et le Dauphin. Ce crime avait été probablement imposé au prévôt par Charles le Mauvais . qui n’était pas neuf aux assassinats. Marcel s'étant donné ainsi, le roi de Navarre avait désormais à voir ce qu’il en ferait , et s’il avait plus d’avantage à l’aider ou à le vendre *.
Marcel croyait avoir gagné le roi de Navarre , et il perdit les étals. C’est-à-dire que la légalité, violée par un crime, le délaissa pour toujours. Ce qui restait des députés de la noblesse quitta Paris, sans attendre la clôture. Plusieurs même des commissaires des étals, chargés du gouvernement
1 On lui donna un des chaperons a porter, et con-
vint qu’il pardonnât là cette mort de scs trois chevaliers. Froissart, III, p. 288.
3 Chrou. de Saint-Denis, II, folio 244.
3 Quodutinàmnunquàmadcficctum fioaliterdevenissct. Et fuit istud prout iste prarposilus cum nuit meetmullia aurfientibus confe&sus est. Cont. G. de Nang., p. 1 1C.
4 Or vous dis que les nobles du royaume de France, et les prélats de la sainte Église se commencèrent à tanner de l'emprise et ordonnance des trois états. Si en laissoienl le prévost. des marchands convenir et
aucuns des bourgeois de Paris. Froiss., 111, ch. 382,
p. 287. Conf. Matt. Villsni, 1. VIII, c. 38. 402.
* Secousse. Hist. de Charles le Mauvais. I. 1401.
dans l'intervalle des sessions, ne voulurent plus gouverner, et laissèrent Marcel. Lui, sans se décourager , il les remplaça par des bourgeois de Paris1 * 3 4 * *. Paris se chargeait de gouverner la France. Mais la France ne voulut pas.
La Picardie, qui avait si vivement pris parti I en délivrant le roi de Navarre, fut la première à refuser d’envoyer de l'argent à Paris b. Les états de Champagne s’assemblèrent, et Marcel ne fut pas assez fort pour empêcher le Dauphin d’y aller. Dès lors, il devnit-périr tôt ou tard. Le pouvoir royal n’avait besoin que d’une prise, pour ressaisir tout. Le Dauphin alla à ces états accompagné des gens de Marcel, et d'abord il n’osa rien dire contre ce qui s'était passé à Paris. Mais les nobles de Champagne ne manquèrent pas de parler. Le comte de Urainc lui demanda si les maréchaux de Champagne et de Normandie avaient mérité la mort. Le Dauphin répondit qu'ils l’avaient toujours bien et loyalement servi. Même scène à Compiègne aux états de Vcrmandois*. Le Dauphin, tout à fait rassuré , prit sur lui de transférer à Compiègne les étals de la langue d’oil, qui étaient convoqués pourlepremier mai à Paris7. Peu de inonde y vint. C'était toutefois une représentation telle quelle du royaume contre Paris.
Les étals rendirent hommage aux réformes de la grande ordonnance, en les adoptant pour la plupart. L'aide qu'ils votèrent devait être perçue par des députés des étals. Cette affectation de popularité effraya Marcel. Il engagea l'université à implorer pour la ville la clémence du Dauphin. Mais il n'y avait plus de paix possible. Le prince insistait pour qu’on lui livrât dix ou douze des plus coupables. Il se rabattit même à cinq ou six, assurant qu'il ne les ferait pas mourir *.
Marcel ne s’y fia pas. Il acheva promptement | les murs de Paris , sans épargner les maisons de ! moines qui touchaient l'cnccintc *. Il s’empara de ; la tour du (.ouvre. Il envoya en Avignon louer des brigands ,0.
6 Ut illos principales occidi faceret, vel si non posset... expugnaret viriliter civilatem et tam diù dictam urbem Parisicnsem... per impedimiulum tuorum tictualium molestaret. Contin. G. de Naugis, p. 117.
7 Secousse, Préf. Ord., III, p. 79.
* Non iutendens corom mortem. Conlin. G. de Nan- C'*i P-
9 Ibid., p. 117-118. En continuant ces travaux on retrouva 1rs fondations des tours qu’on regarda comme des constructions des Sarrasins. Là selon les anciennes chroniques avait existé autrefois un camp appelé Allum -Folium (rue Haute- Feuille , rue Piwrre- •Sarrasin). Ibid.
10 Jean Donati partit le 8 mai 1558 pour Avignon,
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La noblesse et la commune allaient combattre et sc mesuraient, lorsqu'un tiers se leva auquel personne n'avait songé. Les souffrances du paysan avaient passé la mesure ; tous avaient frappé dessus , comme sur une bétc tombée sous la charge ; la bêle se releva enragée, et elle mordit.
Nous l’avons déjà dit. Dans cette guerre chevaleresque que se faisaient à armes courtoises * les nobles de France cl d’Angleterre, il n’y avait au fond qu'un ennemi, une victime des maux de la guerre ; c’était le paysan. Avant la guerre , celui-ci s’était épuisé pour fournir aux magnificences des seigneurs, pour payer ces bellcsarmcs, ces écussons émaillés, ces riches bannières qui se firent prendre â Crécy et à Poitiers. Après, qui paya la rançon? Ce fut encore le paysan.
Les prisonniers relâchés sur parole vinrent sur leurs terres , ramasser vitcmenl les sommes monstrueuses qu’ils avaient promises, sans marchander, sur le champ de bataille. Le bien du paysan n’était pas long à inventorier. Maigres bestiaux, misérables attelages , charrue, charrette, cl quelques ferrailles. De mobilier, il n’y en avait point. Nulle réserve, sauf un peu de grain pour seincr. Cela pris et vendu , que restait-il sur quoi le seigneur eùL recours? le corps, la peau du pauvre diable. On tâchait encore d’en tirer quelque chose. Apparemment, le rustre avait quelque cachette où il enfouissait. Pour le lui faire dire, ou le travaillait rudement. On lui chauffait les pieds. On n’y plaignait ni le fer ni le feu.
D n’y a plus guère de châteaux ; les édits de Richelieu, les démolisseurs révolutionnaires, ont trop bien travaillé. Toutefois maintenant encore, lorsque nous cheminons sous les murs de Taillebourg ou de Tancarville, lorqu’au fond des Ardennes, dans la gorge de Morilcomct, nous envisageons sur nos têtes l’oblique et louche fenêtre qui nous regarde passer, le cœur se serre , nous ressentons quelque chose des souffrances de ceux qui. tant de siècles durant , ont langui au pied de ces tours. Il n’est même pas besoin pour cela que nous ayons lu les vieilles histoires. Les âmes de nos pères vibrent encore en nous pour des douleurs oubliées, à peu près comme le blessé souffre à la main qu’il u’aplus.
portant à Pierre Maloisel 2,000 florins d'or au moutou, de la part de Marcel, qui l'avait chargé de lever des brigands, et pour y acheter des armes. — Marcel avait aussi dans Paris, dit Froissart, un grand nombre de gens d'armes et soudoyer» Navarroiset Angluis,arrhera et autres compagnons. Secousse, p. 223-4.
1 Les chevaliers et les écuyers rauço.inoienl-ils assez courtoisement, h mise d'argent, ou à coursiers ou h roucins; ou d'uu pauvre gentilhomme qui n'avoit de quoi rien payer, le prruoienl bien le service un
Ruiné par son seigneur, le paysan n’était pas quitte. Ce fut le caractère atroce de ces guerres des Anglais ; pendant qu'ils rançonnaient le royaume en gros, ils le pillaient en détail. Il se forma par tout le royaume des compagnies, dites d' Anglais ou de Navarrais. Le Callois Griffith désolait tout le pays entre Seine et Loire, l’Anglais Knolles la Normandie. Le premier à lui seul saccagea Montargis, Élampes , Arpajou , Montlhéry, plus de quinze villes ou gros bourgs *. Ailleurs, c’étaient l’Anglais Àudlcy, les Allemands Albrcchl et Frank lleiinckiii *. Un de ces chefs, Arnaud de Ccrvolc, qu’ou appelait l’archiprèlre , parce qu’en effet, quoique séculier, il possédait un archiprètré, laissa les provinces déjà pillées, traversa toute la France, jusqu’en Provence, mit à sac Salon et Saint-Maximin pour épouvanter Avignon. Le pape tremblant invita le brigand, le recul comme un filsde France4, le fil dîner avec lui, et lui donna quarante mille écus, de plus l’absolution. Cervole, en sortant d’Avignon, n’en pilla pas moins la ville d’Aix, d'où il alla en Rourgognc. pour en faire autant.
Les chefs de bande n’élaienlpas, comme on pourrait croire, des gens de rien, de petits compagnon», mais des nobles, souvent des seigneurs. Le frère du roi de Navarre pillait comme les autres. Dans les sauf-couduils qu'ils vendaient aux marchands qui approvisionnaient les villes, ils exceptaient nommément les choses propres aux nobles, les parures militaires : * Chapeaux de castor, plumes d'autruche et fers de glaive \ »
Les chevaliers du quatorzième siècle avaient une autre mission que ceux des romans, c’était d’écraser le faible. Le sire d’Aubrécicourt volait et tuait au hasard pour bien minier de ta dame, Isabelle de Juliers, nièce de la reine d'Angleterre : « Car il cioil jeune ut amoureux durement. » H se faisait fort de devenir au moins comte de Champagne *. La dissolution de la monarchie donnait à ces pillards des espérances folles. C'était à qui entrerait par ruse ou par force dans quelque château mal gardé. Les capitaines des places se croyaient libres de leurs serments. Plus de roi, plus de foi. Ils vendaient, échangeaient leurs places, leurs garnisons 7.
quartier d'au, ou deux ou trois. Froissart , ch. III,
» Id., ibid., ch. 381, p. 285-0.
3 ld., îbid.,c. 380, p. 284.
4 Philippe le Hardi duc de Bourgogne l’appelait son compère. Froissart l'appelle Monseigneur. IV, ch. 405, p. 222.
* Id., III, c. 300, p. 334.
4 Id., ibid., c. 41 1, p. 387.
7 Id., ibid., c. 418, p. 300.