LIVRE I. — CELTES. — IBÈRES. - ROMAINS
qualités, tous les vices d’une sympathie rapide. Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils ont aimé de bonne heure à gaber , comme on disait au moyen âge. La parole n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient , puis riaient , et tout était dit. ( Ridendo fidem frangera. Tit. Liv. )
Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu’aux Pyrénées, ils franchirent ces montagnes , s’établirent aux deux angles sud-ouest et nord-ouest de la péninsule sous leur propre nom ; au centre , se mêlant aux vaincus , ils prirent les noms de Ccltibéricns et de Lusitaniens
Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibéricnnrs des Sicane» et des Li-gor 3 passèrent d’Espagne en Gaule et en Italie; mais en Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceuxci franchirent les Alpes sous le nom d’Ambra (vaillants *), resserrèrent les Ligures sur la côle montagneuse du RhAiie à l’Arno , et poussèrent les Sica nos jusqu’en Calabre et jusqu’en Sicile.
Dans les deux péninsules, les Celles vainqueurs se mêlèrent avec les habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se maintenaient aux extrémités , en Ligurie cl eu Sicile , aux Pyrénées et dans la Bétique. Les Galls-Ambra d'Italie occupaient toute la vallée du PA, cl s’étendaient dans la péninsule jusqu'à l’embouchure du Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rascna ou Étrusques, dont l’empire fut plus lard resserré entre la Macra, le Tibre cl l’Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.
Tel était l'aspect du monde gailique. Cet élément, jeune , mou et flottant, fut de bonne heure, en Italie cl en Espagne, altéré par le mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux et le reflux de la barbarie; il fallait qu’un élément nouveau, venu du dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale.
Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L'Hercule de Tyr allait alors par toutes les iners, achetant, enlevant à chaque contrée ses’plus précieux produits. Il ne négligea point le grenat lin de la cAte des Gaules, le corail des Iles d'ilièrcs; il
I. IV. — Alhen., 1. XIII , c. 8. — Nous trouvons plus tard, chez le* Celtes de l'Irlande et de l'Angleterre , quelque trace des mœurs dissolues de la Gaule antique. l,e docteur Lrland , t. 1 , p. 14, Hit que les Irlandais regardaient l'adultère comme • une galanterie pardonnable. • O'Ilalloran , I, 504. — Lanfranc, saint Anselme,et le pape Adrien dans son fameux brefà Henri II, leur reprochent l'inceste. — Vog. Usser., syl. epist. 70, 04. 05. — Saint Bernard , in vit. S. Malach., 1030, sqq. Girald. Carobr., 748, 743.
s’informa des mines précieuses que recelaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les Céveuncs et les Alpes *. Il vint et revint, et finit par s'établir. Attaqué par les fils de Neptune, Albion et Ligur(ccs deux mots signifient montagnard*), il aurait succombé si Jupiter n’eût suppléé scs flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres couvrent encore la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur fonda Ncmausus (Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son repaire le brigand Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alesia sur le territoire Éduen (pays d’Aulun). Avant son départ, il fonda la voie qui traversait le Col de Tende, et conduisait d’Italie par la Gaule en Espagne; c’est sur ces premières assises que les Romains bâtirent la /-ïa Aurélia et la Domilia.
Ici, comme ailleurs, les Phéniciens ne firent que frayer la route aux Grecs. Les Dorions de Rhodes succédèrent aux Phéniciens, et furent eux-mêmes supplantés par les Ioniens de Phocée. Ceux-ci fondèrent Marseille. Cette ville, jetée si loin de la Grèce, subsista par miracle. Sur terre, elle était entourée de puissantes tribus gauloises et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce de terre sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes (lottes des Étrusques cl des Carthaginois, qui avaient organisé sur les côtes le plus sanguinaire monopole; l’étranger qui commerçait en Sardaigne, devait être noyé *. Tout réussit aux Marseillais; ils eurent la joie de voir, sans tirer l’épée, la marine étrusque détruite en une bataille par les Syracusains; puis l’Étrurie, la Sicile, Carthage* tous les États commerçants annulés par Rome. Carthage, en tombant, laissa une place immense que Marseille eût bien enviée, mais il n’appartenait pas de reprendre un tel rôle à l’humble alliée de Rome, à une cité sans territoire, à un peuple d'un génie honnête et économe, mais plus mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s’adjoindre les barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent toutefois la bonne conduite et la persévérance des Massaliotes, qu’ils étendirent leurs établissements le long de la Méditerranée ; depuis les Alpes maritimes jusqu'au cap
1 Diodor. Sicul., I. V. — Isidori originum, I. IX. — Plio.,1. III , c. 5.
3 Ibéricns des montagnes. W. de Humboldl. les Éclaircissements. «
* y o y. Am. Thierry, Hist. des Gaulois, I , 10.
* Straboo, 1. III, JV.
* Atb f montagne, dans la langue gaélique. — Gor , élevé ,en basque. W. de Humboldt.
*> Strab., I. XVII... Kstfx^JoWouc oè *«7ocsov7oüv ,«f rif râv (iv* iv (i« Ixoâù crapanÀomu», >i ini
Saint-Martin, c’est à dire jusqu’aux premières colonies carthaginoises. Ils fondèrent Monaco, Nice, Antibes, Éaube, Saint-Gilles, Agile, Ampurias, Dénia, et quelques autres villes
Pendant que la Grèce commençait la civilisation du littoral méridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mémes. Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymry (Cimmerii?) J, vint s’ajouter  celle des Gatls. Les nouveaux venus, qui s'établirent principalement au centre de la France, sur la Seine et la Loire, avaient, ce semble, plus de sérieux et de suite dans les idées ; moins indiscipliuables, ils étaient gouvernés par une corporation sacerdotale, celle des druides. La religion primitive des Galls, que le druidisme kymrique vint remplacer, était une religion de la nature, grossière sans doute encore, et bien loin de la forme systématique qu’elle pu t prendre dans la sui le chez les gaëls d’Irlande 3. Celle des druides kymriques, autant que nous pouvons l’entrevoir à travers les sèches indications des auteurs anciens, et dans les traditions fort altérées (les Kymry modernes du pays de Galles, avait une tendance morale beaucoup plus élevée ; ils enseignaient l'immortalité de l’âme. Toutefois le génie de cette race était trop matérialiste pourque de telles doctrines y portassent leur fruit de bonne heure. Les druides ne purent la faire sortir de la vie de clan ; le principe matériel, l’influence des chefs militaires subsista à côté de la domination sacerdotale. La Gaule kymrique ne fut qu’imparfailemcnt organisée. La Gaule galliquc n^le fut pas du tout : elle éçhappa aux druides, et, par le Rhin, par les Alpes, elle déborda sur le monde.
C’est à cette époque que l’histoire place les voyages de Sigovèse et Bellovèse, neveux du roi des fiituriges, Ambigat, qui auraient conduit les Galls en Germanie et eu Italie. Ils allèrent, sans autre guide que les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre tradition, c’est un mari jaloux, un Aruns étrusque, qui, pour se venger, fait goûter du vin aux barbares. Le vin leur garut bon, et ils le sui- ♦
1 t''oy . dans Am. Thierry , t. II , c. 1 , l'intéressante histoire de Massilie. C’est une des partirs les plus remarquables de cet excellent ouvrage. — Quant à l’influence des cotonies grecques sur la civilisation de la Gaule, j’ai essayé de montrer plus loin combien elle avait été exagérée.
3 'Appien ( I lly r., p. 1 100 , et de B. Civ., I , p. 625 ) , et Diodore(lib. V, p. 500), disent que les Celtes étaient Ciramériens. — Plutarque (in Mario) fait entendre la même chose. — • Les Cimmériens, dit Éphore (apud Strab., V, p. 375), habitent des souterrains qu'ils appellent oryiüas. » Le mot açjel veut dire souterrain , dans les poésies des Kymry de Galles (W. Archaiol.. I,
virent au pays de la vigne *. Ces premiers émigrants, Édues, Arverncs et Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d’Auvergne, de Berri). s’établissent en Lombardie malgré les Étrusques, et prennent le nom de ls- Ambra *, is-ombriens. insubriens, synonyme de Galls ; c’était le nom de ces anciens Galls ou Ambra, Umbriens, que les Étrusques avaient assujettis. Leurs frères, les Aulcrces. Cumules et Céuomans (Manceaux et Chartraios), viennent ensuite sous un chef appelé Y Ouragan \ se font un établissement aux dépens des Étrusques de Vénétie, et fondent Brixia et Vérone. Enfln les Kymry. jaloux des conquêtes des Galls, passent les Alpes à leur tour ; mais la place est prise dans la vallée du Pô; il faut qu'ils aillent jusqu’à l'Adriatique, ils fondent Bologne et Scnagallia, ou plutôt ils s'établissent dans les villes que les Étrusques avaient déjà fondées. Les Galls étaient étrangers à l'idée de la cité, mesurée, ûgurée d’après des notions religieuses et astronomiques. Leurs villes n'étaient que de grands villages ouverts, comme Mediolanum ( Milan ). Le monde gallique est le monde de la tribu 7; le monde élrusco - romain . celui de la cité.
Voilà la tribu et la cité en présence dans ce champ clos de l’Italie. D'abord la tribu a l'avantage; les Étrusques sont resserrés dans l’Étruric proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientôt. Ils passent l’Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves, leurs colliers d'or sur leurs blanches épaules, ils viennent défiler devant les murailles cyclopécnnes des Étrusques épouvantés. Ils arrivent devant Clusium, cl demandent des terres. On sait qu'en cette occasion les Romains intervinrent pour les Étrusques leurs anciens ennemis, clqu’unc terreur panique livra Rome aux Gaulois. Ils furent bien étonnés, dit Tile-Livc, de trouver la ville déserte ; plus étonnés encore de voir aux portes des maisons les vieillards qui siégeaient majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se familiarisèrent peu à peu avec ces figures immobiles qui leur fraient imposé d'abord; un d’eux s'avisa, dans
p. 80, 152). — Les Cimbres juraient par uu taureau. Les armes de Galles soûl deux vaches. — Plusieurs critiques allemands distinguent toutefois les Cimmériens des Cimbres, et ceux-ci des Kymry. Ils rattachent 1rs Cimbres i la race germanique.
* y otf , les Éclaircissements.
* Tit. Liv., 1. Y, c. 34. — Plutarch., in Camillo.
3 ls, ios, bas, intérieur. — Is-Onbrm, Bassc-Ombrir.
6 Selon l'interpréta liou d’Am. Thierry, I , p. 43. — Tit. Liv. Y, c. 35.
7 Quelques savants ont même douté que leurs oppitla ,
au temps de César, fusseul autre chose qiw des lieux de refuge. r