LIVRE M. - CHARLES V. !50i-I3S'L EXPULSION DES ANGLAIS
qui désolaient la France. Le* roi d'Aragon offrit le | passage. Je pape l'autorisation d’envahir la Castille. Dan Pèdre, entre autres violences, avait mis la main sur des biens d’Eglise1 *.
Lejeune duc de Bourbon était de noin le chef de l'expédition; le vrai chef devait être Doguesclin3. Il était encore prisonnier; les Anglais ne voulaient pas le rendre, à moins de 100,000 fr. *.
Le roi, le pape et don Enrique se cotisèrent, cl payèrent pour lui.
Duguesclin prit le commandement des avcnlu- I riers, et les mena en Espagne, mais par Avignon , i pour faire encore financer le pape. Il en lira deux cent mille francs en or et une absolution générale pour les siens, l/armce grossissait sur la roule 4 ; quoique le roi d’Angleterre eut défendu à ses sujets de prendre part à cette guerre, une foule d’aventuriers, Anglais cl Gascons, n’en tenaient compte. Un Français les emmenait tous, au grand déplaisir de l'Anglais 5.
Ces gens, qui avaient commence par rançonner le pape, n’en donnaient pas moins à cette guerre d’Espagne un faux air de croisade. Quand ils furent en A ragon, ils envoyèrent dire au roi de Castille qu’il eut à donner le passage et les vivres •: aux pèlerins j de Dieu qui avoienl entrepris par grand’ dévotion d’aller au royaume de Grenade, pour venger la souffrance de Notre- Seigneur, détruire les incrédules et exhausser notre foi. Leroi don Piètre de ces nouvelles ne fit que rire, et répondit qu’il n’en feroil rien, et que jà il n’obéiroil à telle Iruaudailie 6. »
Ce fut en effet comme un pèlerinage. Il n’y eut
1 Dont 1rs plaintes grandes cl grosses v «noient tous 1rs jours à notre saint -|>ère le pape. Froissart, IV, ch. 518, [>. 305.
1 On i sur l'expédition d’Espagne un chant languedocien : A Doua Clamrnça. Cançoii dilta la ber(at,fatta sur la guerra d’E'pania , falto pel genrroso Guescliu assistai des nobles moundis de Tholosa. 1367. Don Mu- ! rice, I, p. 10, et Froiss., IV, p. 386.
s Charles V lui prêta cet aigmt , à condition qu'il emmènerait les compagnies : — A tous ceuls qui ceg présentes lettres verront, Berlrandu Guescliu, clieva- , lier, comte de Longueville, chambellan du roy de
France, mon très redouble cl souverain soigneur, sa- j lut. Savoir i'aisousque parmi certaine somme de deniers | q uc ledit roy mou souterain seigneur nous a pieça fait I bailler en prest , taut pour mettre hors de sou royaume 1rs compaigues qui citaient et parties de liret aigue , de
Aormaudiv et de Char lu in et aillieurs es Lasses marches, comme pour uous aidier à paier partie de notre raencon
a noble homme messire Jehan deChampdos, vicomte de
Saiut -Sauveur et coiiucslublu d’Acquillainc duquel
nous sommes prisonnier, Nous avons promis et pro-
mettons audit roy mon souverain seigneur par nos foy
et serment mettre et etumrner hors de son royaume 3. IlkHEltT.
pas à combattre. Don Pèdrc fut abandonné. Il ne trouva d'asile qu’en Andalousie chez scs amis les Mores. De là, il passa en Portugal, en Galice, et enfin à Bordeaux. Il y fut bien reçu 7. Les Anglais étaient outrés de colère cl d'envie. Ils se chargèrent de ramener don Pèdre,de rétablir le bourreau de l'Espagne ; toujours ce diabolique orgueil qui leur a si souvent tourné la tête, tout sensés qu’ils paraissent, le même qui leur a fait brûler la Pucelle d'Orléans, qui, sous M. Pilt, leur aurait fait brûler la France.
Le prince de Galles était tellement infatué de sa puissance, qu'il ne se contentait pas de vouloir rétablir don Pèdrc en Castille; il promenait au roi dépouillé de Majorque de le ramener eu Aragon. Les seigneurs gascons, qui ne se souciaient pas d'aller si loin faire les affaires des Anglais, hasardèrent de lui dire qu'il était plus difficile de rétablir don Pèdrc que de le chasser. •« Qui trop embrasse, mal étreint, disaient-ils encore... Nous voudrions bien savoir qui nous payera; on ne met pas des gens d armes hors de chez eux sans les payer8. » Don Pèdre leur promettait tout ce qu'ils voulaient; il avait laissé des trésors cachés dans des lieux que lui seul connaissait; il leur donnerait six cent mille Qorins9. Pour le prince de Galles, il devait lui donner la Biscaye, c’est-à-dire l’entrée des Pyrénées, un Calais pour l’Espagne l0.
Tout ce qu'il y avait d'aventuriers anglais dans l’armée de don Enrique fui rappelé en Guieniic. Ils partirent bien payés par lui , pour revenir le battre et gagner autant an service de don Pèdre 1 ■: telle est la loyauté de ce temps. De même, le roi de
lesdicles compaijnes à nostre pouvoir le plus hasl ivoirien t que nous pourrons, sans fraude ou mal engin, et aussi sans les souffrir ne souffrir drmourcr ne faire arrest en aucunes partira dudit royaume, sc n’est en faisant leur chemin , et sans ce que nous ou leadictes compa ignés demandions ou puissions demander audit roy mon souverain seigneur ne à ses suhgiex ou bonnes villes , finance ou autre aide quelconques , etc. (1365 , 33 août.) Archives, J. 481.
4 Là éloient tous les chefs de la compagnie, c'est à savoir messire Robert Briquet, La mil, le petit Mescliiu, Ip bourg (bâtard) Camus, etc. Froiss,, IV, p.299.
6 Si y allèrent de la principauté et des chevaliers du prince de Galles. Ici., ibUL, p. 397.
• Id., ibid., p. 399.
7 Id., ibid., ch. 533, p. 313.
8 Id., ibid., p. 315 et suiv.
• Id., ibid., ch. 533, p. 333. Note de M. Buchon.
10 Comme sera bientôt le port du Passage qu’il» prendront tôt ou tard, si nous n’y prenons garde.
11 Si prirent congé au roi Henry... au plus courtoisement sans eux découvrir, ni l'intention du priuce. Le roi Henry qui étoit large, courtois et houoraldc, leur donna moult doucement de beaux dons, et les remet cia
HISTOIRE IIK FRANCK.
Navarre traitait à la fois avec les deux partis, se faisant payer pour ouvrir, pour fermer les montagnes. Il craignait tellement de se compromettre pour les uns ou les autres, qu’au moment d'entrer en campagne avec les Anglais, il aima mieux se faire faire prisonnier
Le prince de Galles eut plus de gens d’arines qu'il ne voulait*. La difficulté était de les nourrir. Arrivés sur l'Elire, dans un maigre pays, par le vent, la pluie et la neige, les vivres leur manquèrent. Ils en étaient déjà à payer le petit pain un florin *. — On conseillait à don Enrique de refuser la bataille, de faire garder les passages et de les affamer. L’orgueil espagnol ne le permit pas. Il se voyait trois mille armures de fer, six mille hommes de cavalerie légère (vingt mille hommes d'armes, dit Froissart4), dix mille arbalétriers, soixante mille communeros avec des lances, des piques et des frondes. Après tout, ce n'était guère que du peuple. Les archers anglais valaient mieux que les frondeurs castillans ; les lances anglaises portaient plus foin que les dagues et les épées dont les Français et les Aragonais aimaient à se servir 6. La bataille fut conduite par ce brave et froid Jean C.handos qui avait déjà fait gagner aux Anglais les batailles de Poitiers et d'Auray. Malgré les efforts de don Enrique qui ramena les siens trois fois, les Espagnols s'enfuirent. Les aventuriers restèrent seuls à se battre inutilement4. Tout fut tué ou pris. C.handos se trouva, pour la seconde fois, avoir pris Dugueselin.
Ce fut un beau jour pour le prince de Galles. Il y avait juste vingt ans qu'il avait combattu à Crécy, dix qu’il avait gagné la bataille de Poitiers. Il rendit des jugements dans la plaine de Burgos ; il y tint gages et champ de bataille : on put dire que l'Espagne fut un jour à lui 7.
Le roi de France, fort abattu de ces nouvelles.
grandement de leur service, et leur départit au partir de ses biens, tant que tous s'en contentèrent. Si vidèrent d’Espagne. Froiss., ch. 524, p. 320. Duguesclin avait été crée duc de la Molina. D. Morice, I, p. 1628.
1 Et supposoient les aucuns que tout par cauièle s'étoit fait prendre... pourtant que il ne savoit encore comment ta besogne se poiieroit du roi Henry et du roi don Piètre. Froiss., ch. 539, p. 309.
3 11 ne garda que les Anglais et les Gascons, congédiant presque tous les autres, Allemands, Flamands, etc. Id.,ch. 351. p. 547.
* ld., ch. 545, p. 387.
4 Id., ch. 544, p. 385.
4 Id., ch. 552, p. 400.
4 Id., ch. 554, p. 408-9. — Les pauvres gens des commune*, vivement poursuivis, allèrent tomber dans
| n’osa soutenir Henri de Translamare. Sur une 1 lettre de la princesse de Galles, il s’empressa de j défendre au fugitif d'attaquer la Guionnc; il fil l même mettre en prison le jeune comte d’Auxerre qui armait pour don F.nriquc *.
Les vainqueurs reslaienl en Espagne à attendre que don Pèdrc les payât sur les*trésors cachés. Ils , s'ennuyaient fort; la sobre hospitalité espagnole ' ne les dédommageait pas de ce long séjour. Les I lourdes chaleurs venaient; ils se jetaient sur les j fruits, et la dyssenlcric les tuait en foule. Le prince de Galles n’était pas l'un des moins malades. Ils | étaient, dit-on, réduits au cinquième, lorsqu’ils sc ; décidèrent à repasser les monts, mal contents, mal portants, mal payés 9.
Le prince de Galles, qui avait répondu pour don Pèdre, ne pouvant les satisfaire, ils pillaient l’Aquitainc. Il finit par leur dire d’aller chercher leur vie ailleurs. Ailleurs, c’était en France10. Ils y passèrent, et tout en pillant sur leur route, ils ne manquaient pas de dire partout que c’était le prince de Galles . leur débiteur, qui les autorisait à se payer ainsi M.
Le prince fit encore, par orgueil, la faute de délivrer Dugueselin; ce qui était donner un chef aux compagnies. Le prudent Chandos , •< qui éloit son maître. * avait dit qu'il ne le laisserait jamais sc racheter •*. Un jour cependant que le prince était eu gaieté, il aperçut le prisonnier, et lui dit: » Gomment vous trouvez-vous, Bertrand? — A merveille. Dieu inerei, répliqua- 1- il. Gomment ne serais-je bien? Depuis que je suis ici , je me trouve le premier chevalier du monde. On dit partout que vous me craignez, que vous n’osez me mettre à rançon.» L’Anglais fut piqué : « Messire Bertrand, dit-il, vous croyez donc que c’est pour votre bravoure que nous vous gardons. Par saint George, payez cent mille francs, et vous êtes libre. » Dugueselin le prit au mot **.
l’fcbre, « eu l'eau qui étoit roide, noire et hideuse. • Id., ibid., p. 411 .
* Id., ch. 557, p. 418.
4 ld., ch. 569, p. 424*5.
* Knygthon , col. 2629; et Froiss., ch. 562 , p. 429. u Ils porloient à grand meschef, la chaleur et Pair d'Espagne, et mémement le prince ctoit tout pesant et maladieux . * Walsingham ajoute qu'on disait alors que le prince avait été empoisonné. Wals., p. 117.
10 Si leur fit dire le prince et prier qu’ils voulussent issir de son pays cl aller ailleurs pourchasser et vivre... Ils entrèrent en France qu'ils appcloient leur chambre. Froiss., ch. 564, p. 439.
11 » Que le prince dcGalle* 1rs envnyoit là.»Id., ibid.
13 ld., ch. 550, p. 421.
13 Id., ch. 502. p. 435-0. » Et tant Al que le prince l’ooll ainsi parler, il s'en repentit. *
LIYttE VI. - CHARLES \. 1364-1380. - EXPULSION DES ANGLAIS.
Ayala dil que le prince, pour montrer qu’il se l souciait peu de Duguesclin , lui dil de fixer lui- I même combien il voulait payer. Duguesclin dit . fièrement : « Pas moins de cent mille francs. » Ce serait plus d'un million aujourd'hui. Le prince fut étonne : « Kt où les prendrez-vous, Bertrand? » — : Le Breton, selon la chronique, aurait dit ces belles paroles, qui n'ont rien d’invraisemblable : « Monseigneur, le roi de Castille en payera moitié, et le roi de France le reste ; et si ce ri'élait assez, il n’y a femme en France sachant filer, qui ne filât pour ma rançon »
Il ne présumait pas trop. La guerre était imminente. Pendant que Charles V recevait honorablement à Paris un fils du roi d’Angleterre, qui allait se mariera Milan, les compagnies licenciées parles Anglais désolaient la Champagne, et jusqu'aux environs de Paris8. C’était trop de payer cl d ’élre pillé.
Le prince de Galles était revenu d'Espagne hydropique, et son armée ne valait guère mieux. Les Gascons qui s’étaient engagés dans celle affaire anglaise sur la foi des trésors cachés de don Pèdrc, revenaient pauvres, en pileux équipage et de mauvaise humeur. Ils gardaient d'ailleurs au prince . plus d'une vieille rancune. Il avait forcé le comte de Foix à donner passage aux compagnies, il avait demandé mille lances au sire d'Aibrct, et lui eu avait laisse huit cents à sa charge 5. Les Méridionaux eu voulaient aux Anglais, non pas seulement de leurs vexations, mais de ce qu'ils étaient Anglais, c’est-à-dire ennuyeux, incommodes à vivre. Ces vives, spirituelles cl parleuses populations souffraient à les voir orgueilleusement taciturnes , et ruminant toujours en eux-mémes leur bataille de Poitiers4.
Le prince de Galles méprisait les Gascons. Il choisit, avec le tact anglais, ce moment de mau- , vaise humeur pour meltresur leurs terres un louage de dix sols par feu 5 ; au lieu de les payer, il leur , demandait de l’argent; un louage aux maigres populations des landes ; aux pauvres chevriers des
• N’» filairessc en France, qui sache fil filer,
Qui ne gaignaat ainçois ma finance k filer,
Qu'elle» ne me volissent hors de vos las geter.
(Ms. de la llihl, royale, n" 7224, 69t.)
8 F rois*., eh. 563 et 564, p. 437-440.
* Il s'y prêta fort mal : • Mcssire le prince de Galles ae Iruflc de moi. • Alloue demanda tantôt uu clerc. Il vint. Quand il fut venu , il lui dit, et le clerc écrivit.
• Cher aire, plaise vous savoir que je ne saurois sevrer les uns des autres... et si aucuns iront, tous iroot, ce sçais-je. Dieu vous ait en sa sainte garde.* ld., c. 551, p. 350-1.
4 Et sont ceux de Poitou , de Saintongc, «le Quercy, île Limousin.dcRouergur.ile telle nature qu'ils ne peu-
montagnes; un louage à cette brave petite noblesse qui ne fut jamais riche qu’en cadets et en bâtards. Le prince avait convoqué les états de Niort, dans l’espoir de convertir les Gascons par le bon exemple des Poitevins cl des Limousins. Ils n’y furent pas sensibles. Il cul beau transférer les états à Angouléme, à Poitiers, à Bergerac. Ils n’eurent pas plus envie de payer à Bergerac qu’à Niort.
El non-seulement ils ne payèrent pas , mais ils allèrent trouver le roi de France, lui disant, avec la vivacité de leur pays, qu'ils voulaient justice, que sa cour était la plus juste du monde, que s’il ne recevait pas leur appel, ils iraienlcbcrcber un autre seigneur6. Le roi, qui n'était pas prêt à la guerre, tâchait de les contenir. Il ne les soutenait pas, ne les renvoyait pas; mais il les gardait à Paris, les choyait, les défrayait 7. Il y avait de belles fortunes à faire auprès de ce bon roi. L’Anglais ne payait pas, mémo après; lui, il payait d'avance. Il donnait aux petits chevaliers, non pas de l'argent seulement, mais des établissements, des fortunes de prince. 11 était le père des Bretons et des Gascons. Il ne leur gardait pas rancune. Plus on avait battu ses gens, et mieux il vous traitait. Il venait d’accueillir le Vendéen Clisson, l’un de ceux qui avaient le plus contribué à la défaite des Français à Auray. Il ofTrit au captai de Buch le duché de Nemours. Il donna au sire d’Aibrct une fille de France en mariage *. Ce fut pour les Gascons un grand encouragement de voir un des leurs devenir prince , beau-frère des rois de France et de Castille.
Le Ü5 janvier 1569, le prince de Galles reçut à Bordeaux uii docteur ès lois et un chrvalicr , qui venaient, de la part du roi de France, lui remettre un exploit. C’était une sommation polie de venir à Paris, et de répondre en cour des pairs, louchant certains griefs dont « par fniblc conseil et simple information, il auroit molesté les prélats, barons, chevaliers et communes des marches de Gascogne aux frontières de notre royaume, de laquelle chose nous sommes tout émerveillés*. » Le
vent aimer les Anglois,... et les Anglois qui sont orgueilleux et présomptueux ne les peuvent aussi aimer, ni ne firent -ils oneques, et encore maintenant moins que oucques, mais les tiennent en grand dépit et vileté. Id.,V, p. II.
4 Et non d’un franc, comme le dit Froissart. Lettres du prince de Galles , 20 janvier 1408. Note communiquée par K. Lacahnnc. Ms. de la Bibl. royale.
* Froiss., V, ch. 574, p. 12.
* El vous mettrons à accord avec notre très -cher neveu le prince de Galles, qui espoir ( peut-être ) u est mie bien conseillé. Id., IV, ch. 365, p. 444.
» ld., V, ch. 564. p. 440.
» ld., ibid., ch. 575 et 370, p. 13-19.
malade, ayant pris connaissance du message, dit fièrement le mot de Guillaume le Conquérant : u Nous irons, mais ce sera le bassinet en léle. et soixante mille hommes à noire compagnie... Il en enfilera cent mille vies. » Le prince était de si mauvaise humeur, qu'après avoir permis aux messagers de s’en aller, il fil courir après, et les mit en prison sous un prétexte : « De crainte qu'ils n'allassent recorder leurs sougles (plaisanteries) et leurs Lourdes (railleries) auduc d'Anjou qui vous aime tout petit, et qu'ils disent comme ils m’ont ajourné en mon hôtel même *, «
Le roi de France, tout au contraire, avait l'air de croire que celte alTaire de Gascogne ne louchait point le roi d'Angleterre. Au même moment, il lui envoyait un présent de cinquante pipes de bon vin, dont pourtant l'Anglais ne voulut pas. Il avait naguère encore acquitté un des payements de la rançon du roi Jean.
Charles savait endurer et patienter. Ses affaires n'en marchaient pas moins. Au nord, il gagnait les gens des Pays-Bas. Il pratiquait le Ponthicu, Abbeville. Au midi, il avait, de longue date, fait placer par le pape des évéques à lui dans toutes les provinces anglaises. Au delà des Pyrénées, il envoyait Duguesclin et quelques gens des compagnies pour aider les Castillans à se débarrasser du roi que les Anglais leur avaient imposé. Don Knrique promettait eu retour d’armer contre les Anglais une flotte double de celle du roi de France.
Don Pédre avait pour lui beaucoup de communes. précisément à cause de sa cruauté à l'égard des nobles. Il avait surtout les Mores et les juifs, mauvais auxiliaires qui frétaient pas capables de le défendre et qui donnaient une fâcheuse couleur à son parti. Il s’élail retiré dans un des pays les moins chrétiens d'Espagne, dans l'Andalousie. Don Enrique et Duguescliu , emmenant rapidement un petit corps d'hommes sûrs, ne lui laissèrent pas le temps de reconnaître le nombre des assaillants. ï,es juifs qui, contre toutes leurs habitudes. avaient pris les armes, les jetèrent au plus vite ; les Mores avec leurs flèches ne pouvaient arrêter la grosse cavalerie. Duguesclin défendit qu’on fil quartier à ccs mécréants a. Don Pèdrc n'eut que le temps de se jeter dans le château de Monlicl. On dit que
1 Froist., V, ch. 577, p. 21.
* Id., IV, ch. 568 et 5G9, p. 453-5.
4 Id., ibid., ch. 570, p. 459-02. An lieu de Duguesrlin qa'Ayala Tait intervenir, Froissart nomme le vicomte de Roquehcrtin.
* Id., V, cli. 580, p. 33.
s Secousse, Prêt', aux Ord.. VI, p. I.
6 Froiss.. V. rh, 5»7, p. 50.
Duguesclin lui promit du le faire évader cl qu’il le trahit ; que les deux frères étant venus en présence dans la tente de don Enrique, ces furieux se jetèrent l'un sur l'autre; que don Pèdre avant mis Enrique dessous. Duguesclin prit don l’èdre par la jambe et le mil sous son frère qui le poignarda *. Ce récit , pour être romanesque , n'est pas invraisemblable.
La bataille de Monticl eut lieu le 14 mars. A la fin d'avril , Charles V éclata , surprit le l'onlhieu et défia le roi d'Angleterre. Le défi fut porté à Westminster par un valet de cuisine *. Le choix du messager, en chose moins grave, eût semblé epigrammalique. Ces conquérants, maltraités en Espagne par les fruits, en France par les vins, étaient malades, vieillis de leurs excès. Un fils d'Édouard III, Lionel, mourail à Milan d'indigestion. Les Anglais souliureiit qu'il était empoisonné.
Il n’y avait que trop de bonnes raisons pour rompre la paix. Les Anglais l'avaient rompue euxmémcs.en lâchant leurs compagnies sur la France. Charles V n'en parla pas, non plus que des réclamations des Gascons au traité de Brcligny , pas davantage de leurs privilèges violés par les Anglais. 11 aima mieux chercher dans les chartes du traité quelque défaut de forme. Les états généraux, consultés par lui avec déférence, décidèrent que son droit était bon (9 mai 1309) *. Il se fil donuer par la cours des pairs sentence pour confisquer l'Aquitaine ; il dit hardiment dans cel acte que la suzeraineté et le droit d'appel avait été réservé par le traité de Bretigny.
Il pouvait mentir hardiment : tout le monde était pour lui. Les compagnies se déclarèrent françaises. Les évoques d'Aquitaine lui donnaient leurs villes; de longue date, l'archevêque de Toulouse les avait gagnés : soixante villes, bourgs ou châteaux, chassèrent les Anglais, même Cahors, même Limoges, dont les évêques semblaient tout anglais *. Le roi de France méritait ces miracles; tout maladif qu'il était, il faisait continuellement, pieds nus. de dévotes processions 1 * * * * 6 . Les prêcheurs populaires pariaient pour lui. Le roi d’Angleterre faisait bien aussi prêcher l’évéque de Londres, mais il n'avait pas le même succès *.
7 Tout dechnux et nuda pieds, et madame la reine aussi... et l'aisoit ledit roi de France partout son royaume être son peuple, par contrainte de* prélats cl «les gens d'fcglise en celte affliction. Froiss. ,V, ch. 587, p. 57.
• Au voir dire, il étoit de nécessité à fui» roi et 1 l'autre, puisque guerroyer voulaient , qu'ils fissent mettre en termes et remontrrr a leur peuple l'ordon-
1.1 V UK VL — Cl ARLES V, 1361-1380. - K\PI LSIO.N DES ANGLAIS. ISdl
Toutes les villes qui se rendaient à Charles V, obtenaient continuation et augmentation de privilèges. On suit le progrès de sa conquête de charte en charte : Rhodez, Figeac, Montauhan. février 1370; Milhaud en Rouerguc, mai ; Cahors, Sarlat , juillet L
Il est diflicilc de croire qu'une tète aussi froide, aussi sage , ail eu réellement l'idée d'envahir l'Angleterre *. Il fil tout ce qu'il fallait pour le faire croire, sans doute alin d’attirer les Anglais dans le Nord, eide les empêcher d’éloufler le mouvement do Midi. Ils débarquèrent en effet une armée à Calais sous le duc de Lancaslre. La grande et grosse armée française conduite par le duc de Bourgogne, cinq fois plus forte que l’anglaise, avait défense expresse de combattre. Elle resta immobile, puis se retira, sous les huées des Anglais3. Ceux-ci n’en perdirent pas moins leur temps cl leur argent. Les villes du Nord étaient en bon étal. Dans le Midi ils avaient regagné plusieurs places , mais en perdant ce qui valait bien plus, l'irréparable capitaine auquel ils devaient les victoires de Poitiers, d’Auray et de N’ajarra, le sage cl habile Jean Chandos 4.
Ce brave homme avait tout prévu. Dès le moment que le prince de Galles s'obstina, contre son avis, à imposer ce fatal fuuage , Chandos sc relira en Normandie. Puis, le Midi se soulevant, il revint |M>ur réparer le mal, pour sauver les imprudents qui n'avaient pas voulu l’écouter; niais il espérait pea de cette guerre. L’historien du temps le représente fort triste cl mèlancolieux , comme s'il eût prévu sa mort prochaine et la perle des provinces anglaises. Après sa mort, le roi d'Angleterre suivit enfin son avis, et révoqua l’impôt. Il était trop lard *.
Les Anglais étaient , «comme on est dans le malheur, de plus en plus malhabiles et malheureux. Ils auraient dû à tout prix s'assurer le roi de Navarre et s'en servir contre la France. Le marché tint , selon toute apparence, à la vicomté de Limoges que le Navarrais demandait. Le prince de Galles ne voulut pas ébrécher son royaume d'Aquitaine ; il lui importait de garder celte porte de la France *. Il refusa et perdit tout. Le roi de France regagna
uatice de leur querelle, pourquoi chacun entendit de plus grand volonté à conforter son seigneur; et de ce étoient-ils tous réveillés eu l’un royaume et en l'autre. Froissarl, V,ch.587, p. 58.
* Ordoun., V, p. 301,394,328,333. Sitm., XI, 415.
* Froiss., V, ch. 599, p. 98-9.
3 Id., ibid., ch. 602, p. 1 10.
4 ld., ibid., ch. 615, p. 153-9.
3 Id., ibid., ch. 514, p. 148.
6 Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, p. 131 , et Rymer, VI, p.077.
le roi de Navarre en lui donnant Montpellier qu'il lui promettait depuis si longtemps 7. Peu après il eut encore l'adresse de sc concilier le nouveau roi d’Ecosse, premier de la maison de Stuart “. Gastille, Navarre, Flandre, Écosse, il détachait tout de l’Angleterre; il isolait son ennemie.
L'orgueilanglaisétaitsi engagé drinscctte guerre, qu’Édouard trouva encore moyen, après tant de sacrifices , de faire contre la France deux expéditions à la fois. Pendant qu'un de ses fils, le duc de Lancast re, allait secourir le prince de Galles resserré dans Bordeaux (lin juillet 1570), une autre armée 1 sous un vieux capitaine, Robert Knolles, entrait en Picardie (même mois). Des deux côtés, nulle réj sislance ; Duguesclin,Clisson, conseillaient d’éviter | tout combat, d’escarmoucher seulement et de garder les places ; la campagne devenait ce qu'elle pouvait. Ces chefs (le compagnie ne connaissaient que le succès ; les plus braves aimaient mieux employer la ruse. Quant à l'honneur du royaume, ils ne savaient ce que c'était. 11 fallut que le duc de Bourbon vit sans bouger passer devant le front de son armée, sa mère, mère de la reine de France, que les Anglais avaient prise, et qu'ils firent chevaucher sous ses yeux dans l'espoir d’entraîner le fils nu combat. Il leur proposa un duel, mais leur refusa la bataille •.
A Noyon, l’outrage fut plus sanglant. L'Écossais Seyton sauta les barrières de la ville, ferrailla une heure avec les Français, et sortit sain et sauf10. L'année anglaise vint aussi jusqu’en Champagne, jusqu'à Reims, jusqu’à Paris, détruisant et brûlant tout ce qu’elle trouvait, cherchant s’il y aurait quelque ravage assez cruel , quelque piqûre assez sensible, pour réveiller l'honneur de l'ennemi. Pendant un jour et deux nuits qu’ils furent devant Paris, le roi, de son hôtel Saint-Paul, voyait sans s'émouvoir la flammedcsvillagesqu'ils incendiaient i de tous côtés. Une nombreuse et brillante clicva- ! lerie.les Tancarville, les Coucy, les Clisson, étaient dans la ville, mais il les retenait. Clisson, dont la bravoure était connue, cncourageailcetle prudence cruelle : « Sire, vous n’avez que faire d'employer vos gens contre ces enragés; laisscz-les se fatiguer
7 Secousse, ibid., p. 133.
■ Rymcr, VI, p. 696.
• Puisque combattre ne voulez... dedans trois jours, sirr duc de Bourbon, à heure de tierce ou de midi, vous i verrez votre dame de mère mettre a cheval et mener J en voie : si avisez sur ce, et la rcscouer (délivrez ) ai vous voulez. Fro ss., ch. 620, p. 173... Mais onequea ne . s’en murent ni bougèrent. Ibid., ch. 091, p. 175.
Seigneurs, je vous virus voir; vous ne daigniez issir I hors de vos barrières, et j'y daigne bien cutrcr. Id.. ! ch. 699, p. 179.
eux-mêmes. Ils oc vous mettront pas hors de votre héritage, avec toutes ces lumières «
Au moment du départ, un Anglais approcha de la barrière Saint- Jacques qui était tout ouverte et pleine de chevaliers. Il avait fait vœu de heurter sa lance aux barrières de Paris. Nos chevaliers l'applaudirent et le laissèrent aller*. Cet outrage aux murailles de la cité, à l'honneur du pomœrium, chose si sainte chez les anciens, ne touchait pas les hommes féodaux. L'Anglais s'en allait au petit pas, quand un brave boucher avance sur le chemin, et d’une lourde hache à long manche lui décharge un coup entre les deux épaules, il redouble sur la tête, et le renverse *. Trois autres surviennent et à eux quatre ils frappaient sur l'Anglais » ainsi que sur une enclume >• . Les seigneurs qui étaient à la porte, vinrent le ramasser pour l’enterrer en terre sainte.
Le prince de Galles ne trouva pasplus d’obstacles pour assiéger Limoges que Knotles pour insulter Paris. Duguesclin avait lui-méme conseillé de dissoudre l’armée du Midi et n’avait gardé que deux cents lances pour courir le pays. Le prince en voulait d’autant plus cruellement aux gens de Limoges que l’auteur de la défection de celte ville, l’évôque, était sa créature et son compère. Il avait juré l'Ame «le son père qu’il ferait payer cher à la ville cette trahison. Les bourgeois, fort effrayés, auraient voulu se rendre. Mais les capitaines français les en empêchèrent. Cependant le prince ayant fait miner une partie des murailles, les Ht sauter et entra parla brèche. Il était trop malade pour chevaucher, mais se faisait traîner dans un chariot. Il avait donné ordre de tuer tout, hommes, femmes et enfants. Il se donna le spectacle de celle boucherie. u 11 n’est si dur cœur que, s’il fut adonc eu la cité de Limoges, et il lui souvint de Dieu, qui n’en pleurât tendrement *. t* Le prince de Galles ne s’en souvint pas. (Ici homme blcmc et malade qui était si près de rendre compte, ce mourant ne pouvait se rassasier de voir des morts. Des femmes, des enfants, se jetaient à genoux sur son passage, eu criant : « Grâce, grâce , gentil sire. » Il n’écoulailrien. II n’épargua que l’évéque, c’est-à-dire le
1 Froissarl, V, ch. 654, p. 21 1.
* * Allez vous-en, allez vous-cn, vous vous êtes bien acquitte. • Ici., ibid., p. 312.
* Un boucher,... un fort loudier (manant), que bien l'avoit vu passer.qui tcuoil une hache tranchant, â long poignée, et pesant durement. Id., ibid.
4 Plus do trois mille personnes y furent décollées celte journée. Dieu en ail lésâmes; car ils furent bien
martyrs. Id., ibid., ch. 030, p. 217.
& Id., ibid., p. 210 320, et Wals.. p. 1*5.
‘ Id., ibid., ch. 043. p. 335.
seul coupable, et trois chevaliers français qui lui plurent pour s’être défendus à outrance ft.
Celle extermination de Limoges, qui rendit le nom anglais exécrable en France, apprit aux villes à se bien défendre. C’ctait un adieu de l’ennemi. Il traitait le pays comme la terre d’un autre, comme n’y comptant pas revenir. Peu après , se sentant plus malade, le prince se laissa persuader parles médecins d’aller respirer le brouillard natal, cl se fil embarquer pour Londres ®. Son frère, le duc de Lancastre , commençait sans doute à lui porter ombrage. Le prince de Galles, qui ne pouvait espérer de succéder, voulait au moins assurer le Irène à son fils.
Le roi fit plaisir à tout le royaume en nommant Duguesclin connétable 1 * * 4 * & 7. Le petit chevalier breton investi de celte première dignité du royaume, mangea à la table du roi, distinction faite pour étonner, quand on voit, dans Christine de Visait, que le cérémonial de France était que le roi fût servi à table par ses frères.
Le nouveau connétable entendait seul la guerre qu’il fallait faire à l'Anglais. Les batailles étaient impossibles; les imaginations étaient frappées depuis Créry et Poitiers. Chose bizarre, les Français qui sous Duguesclin forcèrent les Anglais dans plusieurs places, hésitaient à rencontrer en plaine ceux auxquels ils ne craignaient pas de donner assaut. Il leur fallait être tout au moins en nombre double. Ils commencèrent à se rassurer, lorsque | Duguesclin , suivant l’armée de Knolles dans sa retraite, enleva deux cents Anglais avec quatre i cents Français *.
Ce qui servait Charles V mieux que Duguesclin,
; mieux que tout le monde, c'était la folie des Anglais,
! le vertige qui les poussait de faute en faute. Ils firent déclarer pour eux le duc de Bretagne. Mais [ la Bretagne était contre. Ils se trouvèrent avoir ; provoqué la ruine de Montfort, qu’ils avaient établi avec tant de peine. Les Bretons chassèrent leur : duc 9.
L'alliance de Castille avait jusque-là peu servi Charles V. Les Anglais sc chargèrent de la res-
7 Pour le plus vaillant , mieux taillé et idoine «le cr j faire, et le plus vertueux et fortuné en ses besognes. Id., ibid., eh. 03*, p. 221.
« Id., ibid., p. 225-223.
* • Tous les barons, chevaliers et écuyers de Bre* tagne, étaient très-bons François : • Cher sire.avoientilsdit à leur duc, sitôt que nous pourrons apercevoir ' que vous vous ferez partie pour le roi d'Angleterre contre le roi de France..., nous vous rclinquernns tous, et mettrons hors de Bretagne. • Id.. VI, rh. 074. i p. 27-2*.