‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 302 sur 398 · LIVRE VI. - CHARLES V. 1504-1380. — EXPtLSION DES ANGLAIS · texte numérisé non relu

LIVRE VI. - CHARLES V. 1504-1380. — EXPtLSION DES ANGLAIS

encore près de Bordeaux allaient les décider à faire ce qu’ils a liraient dù faire tnuld’abord, à s’unir avec le roi de Navarre. Ils lui auraient donné Bayonne et le pays voisin, il eut été leur lieutenant en Aquitaine. Le Navarrais, plus fin qu'habile, envoyait son fils à Paris pour mieux tromper le roi , tandis qu’il traitait avec les Anglais. Il lui advint comme à Louis XI à Péronne. Sa finesse le mena au piège. Le roi lui garda son fils, lui reprit Montpellier, et saisit son comté d'Evreux. On prit son lieutenant Dulcrlre, son conseiller Du Rue qui, disait -on, était venu empoisonner le roi. On accusait Charles le Mauvais d’avoir empoisonné déjà la reine de France, la reine de Navarre et d’autres encore ’. Tout cela n’était pas invraisemblable : ce petit prince, exaspéré par ses lougs malheurs, pouvait essayer de reprendre par le crime et la ruse ce que la force lui avait ôté. Il avait sujet de haïr les siens autant que l’ennemi. Sa femme le trompait pourlc brave capitaine gascon des Anglais, le captai de Buch *. Du Rue avoua seulement que Charles le Mauvaiscoinptaitempoisonnerleroi parle moyen d’un jeune médecin de Chypre, qui pouvait s'introduire aisément près de Charles V et lui plaire , « parce qu’il parloil beau latin , et ctoit fort argumentatif. » Duterlre et Du Rue furent exécutés. Charles V lira de ce procès l’avantage d’avilir, de déshonorer le roi de Navarre, de lui faire une réputation d'empoisonneur, de tuer ainsi ses prétentions au trône de France.

Charles le Mauvais perdit tout dans le nord , excepté Cherbourg. Au Midi les Castillans le menaçaient. Il eût perdu la Navarre même, si les Anglais n’étaient venusà son secours. Les Gascons y aidèrent les Anglais. Ceux-ci essayèrent ensuite de prendre Saint-Malo, et n'y réussirent pas plus que les Français à prendre Cherbourg. Tout ce grand mouve-

1 Secousse, llist. de Charles le Mauvais, 1. 1, 2* par-

tie, p. 175.

3 Lebrasseur, llist. du comte d’Évrcux, p. 95. — Voyti les pièces originales du procès. Archiscs du royaume, J. 018.

3 I,c roi de France re&soignoit (craignait) si les fortunes périlleuses que nullement il ne vouloit que ses gens s'aventurassent par bataille se il n'avoit contre six les cinq. Froiss., VII, p. 1 15.

4 • Comme au solennel prince des chrétiens. » Il lui offrait de le faire gouverneur de scs provinces et maître de U chevalerie. Christ, de Pisan, VI, p. 61.

3 Id., ibid., p. 97.

• Le mi Charles de France fut durement sage et subtil; car tout quoi (coi) éloit en ses chambres et en ses déduits, si reconquérait ce que ses prédécesseurs avaient perdu sur le champ, la tète armée et l’épée an poing. Froiss,, VII. p. 192.

' ment de guerre n'aboutit encore à rien. Le roi de France ne put élre forcé ni à combattre, ni à rendre; j il resta les mains garnies 5.

L’habileté de Charles V, et l’affaiblissement des autres Étals, avaient relevé la France, au moins dans l’opinion. Toute la chrétienté regardait de nouveau vers elle. Le pape, la Castille, l'Écosse, regardaient le roi comme un protecteur. Frère «lu futur comte de Flandre, allié des Visconti , il voyait les rois d’Aragon, de Hongrie, ambitionner son alliance. Il recevait les ambassades lointaines du roi de Chypre, du Soudan de Badgad, qui s’adressaient à lui, comme au premier prince des Francs 1 * 3 4. L’Empereur même lui rendit un sorte d’hommage, eu le visitant à Paris. Apres avoir aliéné les droits de l’Empire eu Allemagne et en Italie, il venait donner ; au Dauphin le titre du royaume d’Arles 5.

La subite restauration du royaume de France était un miracle que chacun voulait voir. De toutes parts on venait admirer ce prince qui avait tanten- ' duré, qui avait vaincu à force de ne pas combattre*,

I celle patience de Job, celle sagesse de Salornou. [.(•quatorzième sièclese désabusailde lachcvatcrie, des folies héroïques , pour révérer en Charles V le j héros de la patience cl de la ruse.

Ce prince naturellement économe, ce roi d’un peuple ruiné étonnait les étrangerspar la multitude de scs constructions. Il élevait autour de Paris des j maisons dites de plaisance, Melun, Beauté, Saint- ! Germain ; mais toute maison alors était un fort. Il | donnait à la ville un nouveau pont (Pont-NeuD, des | murs , des portes, une bonne bastille. Il ne sc liait I guère qu'aux murailles 7.

Près de sa Bastille, il avait construit, étendu, aménagé, avec le luxe d’un roi cl les recherches d’un malade, le vaste hôtel Saint-Paul8. La magnificence de cette demeure, la splendide hospitalité

7 Comment le roy Charles estoit droit artiste el appris ès sciences «t des beau U maçonnages qu'il fîst faire : — Fonda l'église de Saint Antoine dedans Paris. L’église de Saint -Paul fist amender et accroistre, et maintes autres églises et chapelles fonda , amenda et crut les édifices et rentes. Accrut sou hôtel de Saint- Paul ; le chastel du Louvre à Paris fit édifier de neuf ; la bastille Saint- Anthoine , combien que puis dn y ait ouvré, et sus plusieurs des portes de Paris, fait édifice fort et bel. Item les murs neufs et belles, grosses et haultes tours qui entour Paris sont. Ordonna h faire le Pont-Neuf. Édifia Bcaullé; Plaisance la noble maison;

| répara l'ostel de Saint - Ouyn. Moult fit rédilier le chaste] de Saint -Germain en Lave; Creel, Montargis;

1 le chastel de Meleuu et mains autres notables édifices. Christ., VI, 25.

8 Le séjour de l'hôtrl Saint -Paul était, disait- il. favorable k «a santé. Dans ce labyrinthe de chambres

qu'y trouvaient les princes et les seigneurs étrangers, faisaient illusion sur l’étal du royaume. Le sire de la Rivière, l'aimable cl subtil conseiller de Charles V, le gentilhomme accompli de ce temps, eu faisait les honneurs '. Il leur montrait la noble demeure de son maître, ces galeries, ces bibliothèques. ces buffets chargés d'or, et ils l’appelaient le riche roi *.

ii L'heure de sou dcscouchier au malin estoit comme de six à sept heures. Donnoit audience rnesmes au mendres, de hardi emenl deviser à luy. Après, luy pigné, vestu et ordonné,... on lui apportoit sou bréviaire; environ huit heures du jour, aloil à sa messe; à l'issue de sa chapelle, (ouïes manières de gens povoienl bailicr leurs requêtes. Après ce, aux jour députez à ce, aloil au conseil, après lequel... environ 10 heures asseoit à table... A l’exemple de David, instruments bas oyoil volontiers à la ün de ses mangiers.

m Luy levé de table, à la eolneion, vers lui povoyeut aler toutes manières d’eslrangicrs. Là luy estoient apportées nouvelles de toutes manières de pays ou des aventures de scs guerres... pendant l'espace de deux heures; après aloil reposer une heure. Après son dormir, estoit uu espace avec ses plus privés en esbatement, visitant joyauls ou autres

qui composaient les Appartements du roi, on comptait: la chambre où gi*t le roi , la grand* chambre de retrait f la chambre de l'eelude. De plus, il y avait un jardin, un parc, une chambre des bains, une des étuves, une ou deux autres qu'on appelait chauffl-dour f uu jeu de paume , des lices , une volière, une chambre pour 1rs tourterelles, des ménageries pour les sangliers, pour les grands lions et les |>ctils, une chambre du conseil, etc. Charles V avait renfermé dans son hôtel Saint- Paul plusieurs autres hôtels, comme ceux des abbés de Saint-Maur et de Palcymuce ( petimtu ; dans les environs se tenaient des scribes qui faisaient le métier d'écrire des pétitions : par une autre corruption on . l'appela Pelitmusc). Les appartements du duc d'Or- j Iéan6 n 'étaient guère moins vastes que ceux du roi; puis venaient dans de semblables proportions cfux du ; duc de Bourgogne , de Marie , d'Isabelle , de Catherine j de France , des ducs et duchesses de Valois et de Bourbon, des princes et princesses du sang et de quantité I d'autres seigneurs et gens de cour. Le duc d'Orléans avait un cabinet qui lui servait simplement à dire ses heures et qu'on appelait retrait où dit te* heure* Monsieur fouit de France. De même quand on descendait dans les cours, on trouvait la maresebaussée, la conciergerie, la fourille , la lingerie , la pelleterie, la bouteillcrie, la saucisserie, le garde-manger, la maison du four, la fauconnerie, la lavanderie, la fruiterie, l'échaneonnerie, la panneteric, l'épicerie, la tapisserie, la rharbonucric, le lieu on l'on faisait l'hypocras, la pâtisserie, le bûcher, la taillerie, la cave aux vins des maisons du roi, les cuisines, les jeux de paume. 1rs 1

richcces. Puis aloil à vespres. Après... entruit en été eu ses jardins, où marchands venoienl apporter velours, drap d’or, etc. En hyver s'occupât souvent h oyr lire de diverses belles ysloires de la sainte Escriplure, ou des faits des romans ou inoralitez de philosophes et d'autres sciences, jusques à heure de soupper , auquel s'asseoit d'assez i bonne heure, après lequel une pièce s’esbaloit, puis se retrayoit. Pourobvyerà vaincs et vagues parolles I cl pensées, nvoil (au dîner de la reine) un prud'homme en estant au bout de la table, qui, san6 cesser, disoit gesles de mœurs virtueux d'aucuns i bons tre ppassez *. »

Les philosophes avec lesquels le roi aimait à s’entretenir, étaient scs astrologues 4. Son astrologue en litre, un Italien, Thomas de Pisan, avait été appelé tout exprès de Bologne ; le roi lui donnait cent livres par mois. Ces gens, quels que fussent leurs moyens de prévoir, ne se trompaient pas trop, i Ils étaient pleins de finesse cl de sagacité. Charles V donna un astrologue à Dugucsclio en lui remeLlanl l’épée de connétable 5.

Le peu que nous savons de Charles V , de scs jugements, de scs paroles, indique, comme tout sou règne, une douce et froide sagesse, peul-clre aussi quelque indifférence au bien et au mal *.

celliers, les poulaillers, etc. Les chambres étaient lambrissées du bois le plus rare; jusque dans les chapelles il y avait des cheminées et des poêles qu'on appelait chauffe- doux. Les cheminées étaient ornées de statues colossales, selon l'usage du temps; • celle de la chambre du roi avait de grands chevaux de pierre; une autre était chargée de douze grosses bêtes et d«* treize grands prophètes. • Félihien, I, p. C54-5.

* Pour maintenir sa court en honneur, le roy avoit avec luy barons de son sang et autres chevaliers duis et a pris eu toutes honneurs... ainsi messire Burel de la Rivière, beau chevalier, et qui certes très-gracieusement, largement et joyeusement savoit accueillir ceux que le roy voulait festoyer et honorer. Christ., VI, 63.

1 Ainsi l'appelait Mathieu de Coucy. Observât, sur Cbrist.de Pisan, VI, p. 101-102.

5 Christ, de Pisan, p. 277-282, 280.

* Les grands princes séculiers (dit un contemporain de Charles V), n'oseroient rien faire tic nouvel sans son commandement et sans sa saincte élection (de l’astrologie); ils n'oseroient chastcaux fonder, ne églises édifier, ne guerre commencer, ne entrer en bataille , ne veslir robe nouvelle, ne donner joyau , ne entreprendre un grand voyage, ne partir de l'ostel sans sou commandement. Id., p. 208.

* Id., p. 200.

* Il ne blâmait pas toute dissimulation : « Dissimuler, dksoyent aucuns, est un rain (une branche ) de trahison. Certes, ce disl le roy adont, les circonstances font les choses bonnes nu maulvaises; car en tel manière peut eslre dissimulé , que c'est vertu et en tel

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